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	<title>MondesFrancophones.com &#187; jmeizoz</title>
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		<title>Ces voisins inconnus, III</title>
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		<pubDate>Wed, 18 Nov 2009 00:59:56 +0000</pubDate>
		<dc:creator>jmeizoz</dc:creator>
				<category><![CDATA[Suisses]]></category>
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<p><a href="http://mondesfrancophones.com/espaces/suisses/ces-voisins-inconnus-sommaire/">Sommaire</a></p>
<p>Je retroussai mon pantalon et testai une nouvelle fois la température de l’eau. Mordante et inodore, pensai-je, sans ces relents de vase et d’algues qui vous prennent à la gorge lors des grandes chaleurs. Le lac à la mi-juin semblait étrangement propre, cristallin, malgré tous les secrets qu’on y avait jetés depuis des siècles. Sidonia avait raison : je n’avais nul besoin d’un maillot de bain ; quelques personnes autour de nous étaient nues et vaquaient à leurs occupations de manière très naturelle. Un homme déjà âgé, aux bourses lâches lui pendant sur les cuisses, jouait au badminton avec une fille qui devait être sa fille. Un couple d’étudiants riait très fort, parfois ils passaient une main sur leurs corps d’une innocence blasphématoire.</p>
<p>Je n’osais guère me déshabiller ainsi devant Sidonia, mais il était désormais impossible de reculer. Déjà, ses seins lourds et blancs encore du long hiver et du mauvais printemps se balançaient sous mes yeux au rythme de son rire. Ses jambes musclées – tous les dimanches, avait-elle gravi des sommets avec le viril Gieri ? – donnaient tout alentour une fête féline. Une fois mon pantalon ôté, je restai soudain en chaussettes, comme paralysé. C’était bien ça : j’avais été chassé du paradis. Jamais mon corps ne m’avait contredit autant qu’en cet instant.</p>
<p>J’étais un homme trop grand, légèrement replet déjà, aux muscles atrophiés par l’étude, aux épaules voûtées sous la charge de la pensée. Mes jambes étaient comme deux branches mortes, blanchâtres, sans relief, à peine capables de me porter. Assurément, hors d’une société dominée par le secteur tertiaire, avec ses bureaux chauffés et ses calories à portée de main, j’étais foutu. J’avais déjà, pour tout dire, mis mon corps en berne. Moi qui me moquais des poèmes de Gieri Casutt, je l’imaginais maintenant en alpiniste valeureux, sa main experte et pileuse faisant jouir Sidonia.</p>
<p>Je gagnai du temps en pliant soigneusement mes habits, puis en me détournant pour contempler la <em>goldene Küste</em> où tant de corps riches comme le mien s’affaissaient peu à peu dans un luxe obscène. Seule la force physique de centaines de manœuvres étrangers, d’ouvriers à la chaîne hébétés, de nettoyeuses portugaises lancées vers les arrêts de bus dans le petit jour, seuls les gestes des ouvriers agricoles et des serveuses dans les restaurants assuraient ma survie, comme si je m’appuyais sur leurs corps voûtés eux aussi et meurtris par la tâche. Contrairement à Gieri, je passais mes dimanches à lire et écrire. Je craignais la vie et ses dehors périssables. Les animaux, les arbres me dégoûtaient parfois. Jamais je n’avais affronté l’aveugle force des éléments, leur massive évidence qui aurait nié d’un seul coup le freluquet crépusculaire que j’étais.</p>
<p>Sidonia s’approcha de moi, et j’eus le désespoir de n’être pas Tarzan. Cette image ridicule me torturait sottement. Mais, après tout, que pouvais-je faire ? J’avais passé des années de ma vie à lire, bien au chaud en novembre, à l’ombre fraîche de mon jardin en juillet, des ouvrages savants qui n’intéressaient plus grand monde. Je m’étais gavé sans réserve d’une culture magnifique mais qui, pour la plupart de mes compatriotes, ne signifiait plus rien. La Suisse n’avait jamais été une nation littéraire : après un boom économique tardif, ce pays miséreux, sans matières premières ni idées grandioses, où l’on <em>freine à la montée </em>comme disent ses habitants, s’était jeté à corps perdu dans la spéculation boursière, l’usure et la fabrication d’armes. La plupart des gens y étaient voués à vie à des travaux absurdes qui m’auraient quant à moi convaincu du suicide en trois jours – confectionner des hamburgers, présider des conseils d’administration, tenir des portes d’hôtels, dicter des règlements, établir des factures.</p>
<p>M’étais-je assez joué la comédie du professeur, valeureux pourvoyeur de savoirs libérateurs dans un monde ignorant ? M’étais-je assez dissimulé que ces idéaux couvraient à peine mon narcissisme bon marché, une coquetterie vestimentaire dérisoire et un souci comptable de récent petit propriétaire ? Mon corps aussi blanc et flasque que celui d’un ver, exposé au regard de Sidonia, me rappelait brutalement cette condition et ce qu’elle avait de tragiquement faussé. J’étais très bien payé pour dispenser mollement quelques cours de culture générale à de jeunes bourgeois arrogants, futurs <em>managers</em> ou nettoyeurs d’entreprises surdotées en personnel. Le dimanche, à l’opéra, ils prendraient bien sûr des allures d’humanistes. Jamais ils ne feraient d’autre usage que mondain des écrits si décisifs dont je leur vantais ou vendais la valeur universelle. Avais-je déjà converti le regard d’un seul de ces étudiants ? Mes propos désabusés, mon cynisme social de privilégié n’avaient-ils pas déjà lugubré tous leurs rêves ? Mais peut-être m’attribuais-je trop de pouvoir : après tout, avec l’éducation reçue dans leurs milieux, cela faisait déjà longtemps qu’ils n’en avaient plus, de rêves.</p>
<p>Oui, me disais-je soudain en découvrant mes pieds déformés, aux ongles mal taillés, la culture générale n’est qu’une culture particulière, fruit d’admirations arbitraires ou forcées, et de négligences injustifiables. Un formidable hold-up mental. Maintenant, une salle de concert bruissante de conversations alertes me semblait aussi obscène que les manteaux à la mode qui, dans mon enfance, se montraient à la messe dominicale, sous le regard de Personne. Tout ce que j’enseignais, les grands auteurs, les hauts styles, tout cela n’avait peut-être pour effet suprême et inaperçu que d’assurer des suprématies faciles, de dompter les corps. Bref, de fixer le monde dans sa gangue et d’en clore toutes les issues. J’avais lu Deleuze, Bourdieu, Debord, mais leurs engagements concrets étaient demeurés irréels pour moi. J’en parlais comme on décrit la mer d’un balcon élevé, sans s’y être plongé, avec la distance de l’observateur, ou sa lâcheté. Même Gieri Casutt, qui m’avait semblé jusque-là un provincial mal dégrossi, un naïf, m’apparaissait d’un coup comme un être plus complet que moi. Je devais l’idéaliser, comme toujours dans ces cas-là, mais n’en avait-il pas moins troublé Sidonia Soguel et goûté son corps ?</p>
<p>Cet air ahuri que j’avais gardé, debout en chaussettes devant le lac, aurait dû faire fuir Sidonia vers de plus alertes mâles. Mais il n’en fut rien, elle s’approcha de moi et posa sa main sur ma nuque.</p>
<p>— Tu as l’air tellement égaré, Hubert Hubert, moi qui pensais qu’une baignade te ferait du bien.</p>
<p>— Oh ! je ne m’attendais pas à me retrouver ici, avec toi, presque libre ou désœuvré. D’ordinaire, je cours après mon agenda : les obligations dictent tout au point que je n’ai pas à réfléchir à ce que je fais. Et là…</p>
<p>— Là, tu ne sais pas que faire ?</p>
<p>— Ce matin, j’ai noté une phrase dans mon carnet. Depuis que je l’ai lue, je me sens comme un pantin désarticulé. Un économiste, Max Weber, l’a écrite vers 1904. Il s’intéressait au sérieux professionnel des protestants…</p>
<p>— Tu es sûr que tu ne veux pas que l’on se baigne d’abord ?</p>
<p>— Écoute ça : « À partir du moment où l’ascèse quitta la cellule monastique pour être transposée dans la vie professionnelle et commença à exercer son empire sur la moralité intramondaine, elle contribua à construire le puissant cosmos de l’ordre économique moderne, tributaires de la production machinisée. Les contraintes écrasantes de cet ordre mécanique déterminent aujourd’hui le style de vie de tous les individus nés dans ses rouages et le détermineront jusqu’à ce que le dernier quintal de carburant fossile soit consumé.»</p>
<p>— Brrrrrr… Ça fiche les frissons, plus encore que l’eau. Mais en quoi cela te concerne, ce genre de fatalité ?</p>
<p>— Écoute, Sidonia, tu es notre secrétaire et interprète, je préside nos réunions, je ne devrais pas me montrer ainsi à toi… Mais je suis sur pilote automatique depuis trop longtemps. À la CASTORP, je feuillette les dossiers distraitement, nous attribuons peu ou prou toujours les mêmes subsides aux mêmes amis… Maintenant que j’en suis une sorte d’entrepreneur, la littérature qui me passionnait tant autrefois m’apparaît comme une épicerie sordide, bradant des haines, soldant des jalousies.</p>
<p>Je n’osais pas me retourner vers Sidonia. Bêtement, sa main sur mon cou – car elle l’y avait laissée et le caressait doucement – me fichait une érection que je ne savais plus comment cacher… J’avais toujours fui la «vie dangereuse» comme l’appelait Cendrars, et maintenant que cette vie frappait à ma porte sous les espèces de Sidonia, je lui tournais le dos, confit de honte.</p>
<p>L’image d’une amie d’autrefois, Carla, s’imposa à mon esprit. Elle avait eu l’audace de faire ce que ma prévoyance et ma peur m’avaient toujours interdit. En ce moment carrefour de ma vie, elle se rappelait à moi de très loin, bien après que j’avais cru avoir raison sur elle. Nous avions fait nos études ensemble à la faculté des lettres, c’était une bonne amie, racontais-je à Sidonia pour lui expliquer mon désarroi. Son diplôme en poche, l’enseignement à vie l’attendait comme la niche son chien. Et, au grand désespoir de ses parents, elle avait tout plaqué d’un coup. «J’ai refusé de m’appeler Médor», disait-elle, citant son écrivain préféré, Nicolas Bouvier.</p>
<p>— Et qu’a-t-elle fait alors que toi tu n’as jamais osé ? demanda Sidonia.</p>
<p>— Carla avait un rêve, un peu absurde sans doute, mais elle a décidé de l’affronter, quel qu’en soit le prix. Elle dansait merveilleusement le tango. Ses hanches étaient fortes et souples, elle bougeait comme un continent. Elle a suivi quelques stages à Buenos Aires, ça l’a convaincue d’en faire sa vie. Chez elle, les petites chaussures de cuir souple, toutes marquées, montaient en piles jusqu’au plafond ! Elle ne se sentait vivre que dans ce monde de la musique, de la danse. Le tango, une <em>pensée triste qui se danse </em>: suspension, rythme, équilibre toujours menacé des corps… Mais aussi une sorte de <em>vertical sex</em>. Vraiment la meilleure métaphore des relations humaines…</p>
<p>— Oui, mais je ne vois pas où réside l’audace à danser le tango…</p>
<p>— Carla a tout quitté en quelques semaines, son appartement, ses amis, elle a rempli trois malles, vendu ses meubles aux puces, vidé ses comptes en banque. Elle a pris l’avion pour Buenos Aires sans esprit de retour. Là-bas, c’était la crise économique. Elle dansait le tango toutes les nuits et passait ses journées à dormir. Une chambre minable, qu’elle avait dans le <em>barrio</em> du port. Après quelque temps, elle a dû travailler comme vendeuse pour payer ses factures. Elle prenait pas mal d’amants, mais ils étaient fauchés, comme la plupart des danseurs de Buenos Aires. Les cours de tango qu’elle donnait ne lui rapportaient presque rien. Elle buvait trop, c’est sûr, c’était la bohème pour la première fois, elle qui avait été dressée comme une petite fille modèle. Un jour, elle a préféré devenir pute de luxe plutôt que de se vendre chaque matin à un supermarché… D’abord, elle a bien gagné, sans aucune honte d’ailleurs, elle aimait les bijoux, les fringues, tout ça. Et puis elle a subi des vengeances de maquereaux. Un jour, on l’a tabassée gravement devant sa porte. Elle a eu presque tous les os du corps brisés…</p>
<p>— Dis donc, son rêve, à ton amie, il ressemble plutôt à un cauchemar…</p>
<p>— Eh ! bien, figure-toi qu’elle est rentrée en Suisse après cinq ans de cette vie. Son rêve en avait pris un sacré coup, oui, mais une force la portait comme jamais auparavant. A son retour, elle vibrait de toutes les joies et les chagrins qu’elle s’était infligés. Quelque chose de <em>dense</em> émanait d’elle, je ne saurais l’expliquer. Elle avait soulevé la chape de plomb de la peur et de la prudence. Elle avait accepté la « vie dangereuse »…</p>
<p>Sidonia souriait toujours avec ironie ou peut-être tendresse. Je lui proposai d’aller se baigner sans moi, étant trop las pour lutter contre l’eau mordante. Quand elle courut vers la rive, je vis un instant ses fesses pleines et fortes qui me redonnèrent l’envie de vivre. Il fallait pourtant que je trouve le moyen d’en finir avec cette stupide érection.</p>

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		<title>« Les vagues » suivi de « L’industrie humaine »</title>
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		<pubDate>Sun, 31 Aug 2008 12:34:28 +0000</pubDate>
		<dc:creator>jmeizoz</dc:creator>
				<category><![CDATA[Suisses]]></category>
		<category><![CDATA[Créations]]></category>

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		<description><![CDATA["J'imaginais des couleuvres d'eau glissant à la surface, dérangées, agressives ou fuyantes."]]></description>
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<p align="center"><strong>Les vagues</strong></p>
<p> </p>
<p>Terrain de vagues. Entêtantes et sages, aujourd&#8217;hui, comme faites sur le créneau d&#8217;une plaque à gâteau. Perchés sur les cabines de bain, des moineaux forment un public au balcon. Ils suivent une foulque à la patte arrachée qui titube sur le sable à la recherche de miettes, de graines.</p>
<p>Assis presque en rang sous les huées des oiseaux qu&#8217;ils semblent ne pas entendre &#8211; autres ondes, autres mondes &#8211; des retraités fixent l&#8217;eau, commentent ou tâtent cette divinité changeante et ses entrailles verdâtres.</p>
<p>Certains y plongent un thermomètre, et lancent un chiffre, comme un pari, vers les autres, dubitatifs ou hilares. Parfois, une voix s&#8217;impose pour un moment, s&#8217;élève un peu, teinte l&#8217;air de sa mélodie. Le ton méduse les adeptes du soleil, encore assoupis peu avant :</p>
<p style="PADDING-LEFT: 30px">- Maintenant, j&#8217;étudie les hiéroglyphes. Avant j&#8217;apprenais la langue d&#8217;oc, l&#8217;ancienne, je lisais les poètes du moyen âge dans le texte. Je me suis mis à l&#8217;Égypte. Mais je ne lis pas les égyptologues, c&#8217;est des crétins, des fonctionnaires planqués. Je vais directement aux sources, moi !</p>
<p>Le silence à nouveau couvre tout, par vagues. Chacun rumine les chiffres, les phrases, chacun gobe la lumière.</p>
<p>Comme tous les soirs, une femme arrive à vélo, après son travail. Elle plie ses habits, enfile son maillot de bain et se dirige droit vers l&#8217;eau, imperturbable. Un chignon blond, très serré, semble retenir ou tendre comme un arc les traits de son visage. Tout son corps, d&#8217;ailleurs, a l&#8217;air suspendu à la boule ramassée, nerveuse, de ses cheveux. Ses jambes fendent l&#8217;eau froide sans hésiter : fesses très musclées &#8211; un cul de lutteur - soudain aspirées, avalées par l&#8217;eau. Lame qui déchire et trace, le corps géométrise la surface. Frissonnante et trop blanche, elle s&#8217;arrête un peu lorsque le cercle étreint sa taille, puis fend la masse sombre et y disparaît.</p>
<p>On ne voit plus ensuite que son chignon qui avance, comme le navire amiral de nos regards échoués.</p>
<p align="center"> </p>
<p align="center">*** </p>
<p align="center"><strong>L&#8217;industrie humaine</strong></p>
<p> </p>
<p> On est sorti tout étourdi d&#8217;une grande foire de paroles. Ils avaient donné des faits, des chiffres, puis rivalisé d&#8217;explications à leur propos, tant que le monde en était rincé.</p>
<p>Bêtement j&#8217;étais resté muet.</p>
<p>Puis ils bouclèrent leurs valises, attendus par un car, destination dix villes d&#8217;Europe. Ils me laissèrent désorienté sur un parking.</p>
<p>Instinctivement, chercher l&#8217;eau qui lave et soulage.</p>
<p>Gagner à la nuit tombante une gravière, au bord d&#8217;un lac d&#8217;industrie humaine, mais envahie de roseaux. La voiture dérivait entre des rangées d&#8217;arbres. Un passant m&#8217;avait nommé le « lac de la brèche ». Voile bleuté de brume au-dessus de l&#8217;eau &#8211; signature de septembre.</p>
<p>Arbres argentés et vibrants de toutes leurs coupoles inégales. Arômes de pomme, de poire dans l&#8217;air moelleux, car les vergers regorgeaient de fruits mûrs, écrasés sur le sol pour la furie des guêpes.</p>
<p>Sur la rive, les habits vite déposés pour se jeter à l&#8217;eau. Mordante et trouble, comme un miroir agité de feuillages. J&#8217;imaginais des couleuvres d&#8217;eau glissant à la surface, dérangées, agressives ou fuyantes. D&#8217;invisibles bêtes sous-marines guettaient peut-être. Chaque onde sur l&#8217;eau électrisait ma crainte.</p>
<p>Comme ce serait beau pourtant de disparaître ainsi ! S&#8217;enfoncer dans la faille, passer le miroir d&#8217;ombres vertes, l&#8217;entrée du sous-terrain. Ne laisser aucune trace dans l&#8217;eau refermée.</p>
<p>Les suicidés font cela avec méthode. On retrouve leurs vêtements soigneusement pliés sur les galets, comme s&#8217;ils venaient de ranger leur chambre avant de sortir au grand air.</p>
<p align="center"> </p>

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		<title>Blaise Cendrars antisémite</title>
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		<pubDate>Thu, 10 Apr 2008 02:06:36 +0000</pubDate>
		<dc:creator>jmeizoz</dc:creator>
				<category><![CDATA[Suisses]]></category>
		<category><![CDATA[Articles]]></category>

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		<description><![CDATA["Le paramètre antisémite n’est pas une simple anecdote biographique ou un secret scandaleux destiné à émouvoir le public. Pour qui veut saisir l’histoire sociale des formes littéraires, c’est un indicateur capital de la trajectoire de Cendrars."
Article paru dans Le Courrier, Genève, 31 mars 2007, « Le Mag ».
Dans la réédition « augmentée » de son Blaise Cendrars, la fille de l’écrivain a coupé un texte antisémite rédigé par celui-ci en 1936. Un procédé très contestable, qui soustrait un fait historique au regard du public.




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<p><strong>Dans la réédition « augmentée » de son </strong><strong><em>Blaise Cendrars</em></strong><strong>, la fille de l’écrivain a coupé un texte antisémite rédigé par celui-ci en 1936. Un procédé très contestable, qui soustrait un fait historique au regard du public.</strong><strong> </strong></p>
<p><strong>Article paru dans </strong><strong><em>Le Courrier</em></strong><strong>, Genève, 31 mars 2007, « Le Mag ».</strong><strong></strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p>        En mars 2000, dans un billet que m&#8217;avait demandé un journal du dimanche sur l&#8217;antisémitisme en Suisse <strong>(</strong><strong>1)</strong>, je signalais un fait méconnu de la majorité des lecteurs passionnés de Blaise Cendrars, dont je fais partie : en été 1936, après l&#8217;arrivée au pouvoir du Front populaire de Léon Blum, l&#8217;écrivain d&#8217;origine helvétique avait rédigé l&#8217;ébauche d&#8217;un pamphlet pour une collection intitulée « La France aux Français ». Cette expression vous dit quelque chose ? Intitulé <em>Le Bonheur de vivre</em>, ce document jamais publié du vivant de l&#8217;auteur est conservé dans les archives de Blaise Cendrars à la Bibliothèque nationale suisse de Berne. En voici l&#8217;extrait paru à ce jour :</p>
<p style="PADDING-LEFT: 30px">« [...] il faut, par ces temps de désordre et de bourrage de crâne, traverser [la France] en chemin de fer de bout en bout pour comprendre que malgré le malheur des temps et les menaces de dictature d&#8217;un gouvernement de Front populaire, ce verger n&#8217;est pas encore entre les mains des Juifs&#8230; » <strong>(2)</strong></p>
<p>          À l&#8217;anathème antisémite associant le mal au gouvernement Blum, Cendrars ajoute le mépris pour l&#8217;organisation des ouvriers, « arrogants, crâneurs, vantards », qui se proposent de conquérir collectivement de nouveaux droits. Les opinions antisémites et antisocialistes de Cendrars ne constituent pas une révélation. Sa fille, Miriam Cendrars, cite le document en question dans <em>Blaise Cendrars </em>(1984) biographie dont une édition revue et augmentée de nouveaux documents paraît aujourd&#8217;hui. Dans un ouvrage sur les romanciers de cette période en France, <em>L&#8217;Age du roman parlant 1919-1939 </em>(Droz, 2001), j&#8217;ai cité l&#8217;extrait ci-dessus du <em>Bonheur de vivre</em>, capital pour illustrer les positions politiques de Cendrars à la fin des années trente. Le moins que l&#8217;on puisse dire, c&#8217;est que les universitaires qui se sont penchés sur la vie de Cendrars n&#8217;ont pas fait grand cas de ce texte antisémite rendu public dès 1984. Ce document a pourtant un intérêt essentiel pour comprendre les positionnements politiques et littéraires de Cendrars. Dans son <em>Blaise Cendrars </em>(1991) <strong>(3)</strong>, Anne-Marie Jaton, professeure à l&#8217;université de Pise, n&#8217;en fait pas mention, ni même dans l&#8217;<em>Histoire de la littérature en Suisse romande </em>(Payot, vol. 2, 1997). Peut-être ne dit-on pas de telles choses d&#8217;un « grand suisse » ? Maître de la légende personnelle, Cendrars lui-même dans ses entretiens avec Michel Manoll, <em>Blaise Cendrars vous parle&#8230; </em>(1952) s&#8217;est bien gardé de faire allusion à ce texte, en pleine période d&#8217;« épuration ».</p>
<p><em><br />
Une édition « augmentée » ?</em></p>
<p>          Le <em>Blaise Cendrars </em>de Miriam Cendrars connaît aujourd&#8217;hui une réédition qu&#8217;on nous signale comme « revue, corrigée, augmentée », la troisième après celles de 1984 et 1993. Or, qu&#8217;y découvre-t-on ? L&#8217;extrait du <em>Bonheur de vivre </em>cité ci-dessus y est tout simplement supprimé ! La correction consiste à soustraire au regard du public une information dérangeante pour la statue de Cendrars, alors que ce document, déjà cité, est publiquement disponible. Il aurait donc fallu écrire « édition revue, corrigée, <em>diminuée </em>», mais l&#8217;éditeur n&#8217;a sans doute pas osé cette formule. Cette suppression constitue selon moi un procédé volontairement attentatoire à la vérité historique. Elle relève d&#8217;une forme de révisionnisme qui supprime après coup, sur un document, sa part maudite. La biographe occulte un fait, au lieu de l&#8217;assumer simplement et de l&#8217;inclure dans un contexte où l&#8217;antisémitisme de Cendrars, loin de faire de cet homme un monstre, nous apprendrait quelque chose de préjugés courants à l&#8217;époque <strong>(4)</strong>. Cette entorse à la probité intellectuelle fragilise du coup la crédibilité de sa biographie toute entière. Il s&#8217;agit enfin d&#8217;un tour de passe-passe à l&#8217;égard des amateurs de Cendrars, qu&#8217;on ne se gêne pas de désinformer.</p>
<p><em><em><br />
</em>Contextes culturels</em></p>
<p>          Pour comprendre l&#8217;antisémitisme littéraire si courant dans les années 1930, il faut plonger dans l&#8217;histoire culturelle de la fin du XIXe siècle, puis de la Belle Époque, telle qu&#8217;elle a été retracée par de nombreux ouvrages sérieux : l&#8217;Affaire Dreyfus, la querelle des laïcistes et des catholiques, les fragilités républicaines, l&#8217;omniprésence de l&#8217;anarchisme. En 1886, Édouard Drumont publie un immense succès, <em>La France juive</em>. Réédité 114 fois en un an, l&#8217;ouvrage recense de manière dénonciatoire, et pour la première fois, les noms de personnalités juives dans les arènes du pouvoir français <strong>(5)</strong>. Louis-Ferdinand Céline, dans ses quatre pamphlets (1936-1941), et toute la presse antisémite des années trente s&#8217;inspirent également de Drumont. Les propos de l&#8217;écrivain Renaud Camus, parus en 2001, sur la proportion de Juifs employés à France-Culture s&#8217;inscrivent dans cette longue tradition.<br />
          Il faut rappeler l&#8217;ancrage puissant du préjugé antisémite aussi bien à droite qu&#8217;à gauche, sans oublier les milieux anarchistes : le <em>Canard enchaîné </em>apprécie la caricature antijuive faite par Céline dans <em>L&#8217;Église</em>, en 1933, et le même journal juge favorablement <em>Bagatelles</em> <em>pour un massacre</em>, dans un article de 1938. Le rejet des Juifs est lisible chez de nombreux auteurs, tels Jules Renard, Léautaud, Daudet ou Bernanos, qui se fait le biographe de Drumont dans <em>La Grande peur des bien-pensants </em>(1931). En mai 1936, avec l&#8217;arrivée de Léon Blum au pouvoir, la haine de la presse d&#8217;extrême-droite se déchaîne sans plus de censure contre les personnalités juives liées aux cercles du pouvoir. Plusieurs journaux appellent au meurtre, et invitent littéralement à « tirer dans le dos » de Léon Blum. L&#8217;antisémitisme littéraire est ancré dans un terreau banal à l&#8217;époque, qui toutefois ne le justifie en rien dans la mesure où nombreux sont ceux qui ont contre-argumenté et mis en garde le public contre cette dérive.<br />
          Bien qu&#8217;il ait professé l&#8217;amour d&#8217;un petit peuple parisien mythifié (à l&#8217;instar de Remy de Gourmont, son maître), Cendrars avait en horreur le peuple réel dès qu&#8217;il devenait sujet historique, qu&#8217;il se mettait à revendiquer, discourir et refuser sa condition. N&#8217;existait dans le regard de l&#8217;écrivain qu&#8217;un peuple-objet, avec gueule et gouaille pour un pittoresque de banlieue littéraire. Hostile au Front populaire de Léon Blum, il fréquentait les milieux de la droite anarchisante et du grand mécénat bourgeois. En septembre 1936, Cendrars est engagé comme reporter dans la guerre d&#8217;Espagne pour le journal fascisant <em>Gringoire</em>. La droite française cherche à piéger Léon Blum qui s&#8217;en tient à la non-intervention militaire. Cendrars doit prouver que le « juif Blum » comme le nomme chaque jour la presse d&#8217;extrême-droite, a bel et bien envoyé des hommes, secrètement, au secours de ses amis rouges. Mais les articles de Cendrars n&#8217;aboutissent pas du tout à ces conclusions et <em>Gringoire </em>refuse de les publier, rappelle ici opportunément Miriam Cendrars.</p>
<p><em><em><br />
</em>Limites des biographies autorisées</em></p>
<p>          Il y aurait beaucoup à dire sur les « biographies autorisées », écrites ou contrôlées par les proches d&#8217;un écrivain. Les historiens s&#8217;en méfient, et pour cause. Celle de Miriam Cendrars propose certes de nombreux documents inédits, mais presque toujours présentés dans une lumière sanctifiante. Vestale du temple paternel, elle donne à « Blaise » les proportions de la postérité, non celles de son temps. Le portrait en est tronqué, et reconduit naïvement le mythe que Cendrars lui-même a créé autour de sa personne. Les documents ayant été sélectionnés dans une visée apologétique plus qu&#8217;historique, cette biographie n&#8217;a donc guère de valeur pour les curieux d&#8217;histoire littéraire, ni pour les spécialistes de cette œuvre. Combien d&#8217;années faudra-t-il attendre avant que paraisse une biographie digne de ce nom ?<br />
          Le paramètre antisémite n&#8217;est pas une simple anecdote biographique ou un secret scandaleux destiné à émouvoir le public. Pour qui veut saisir l&#8217;histoire sociale des formes littéraires, c&#8217;est un indicateur capital de la trajectoire de Cendrars. Au moment où le champ littéraire se polarise, dès 1932, entre une extrême-gauche et une extrême-droite, toutes deux dotées d&#8217;appareils de presse puissants, les choix politiques et les ralliements des écrivains ont un impact certain sur leurs choix littéraires, qu&#8217;il s&#8217;agisse des genres, des supports, des thèmes ou des styles. Ainsi les vertus d&#8217;aventure, de non-conformisme et d&#8217;héroïsme illustrés par Cendrars sont-elles en phase avec l&#8217;anarchisme individualiste et sa longue tradition. Cendrars, ayant renoncé au roman, se lance à cette époque dans le grand reportage, les histoires vraies, mais s&#8217;essaie aussi au pamphlet comme nous l&#8217;apprend <em>Le</em> <em>Bonheur de vivre</em>. Une part de ses revenus dépend alors de la grande presse de droite pour laquelle il écrit, mais à l&#8217;égard de laquelle il manifeste également son indépendance.<br />
          Ironie du sort : sous l&#8217;Occupation dès 1941, à Paris, les services nazis inscrivent Cendrars sur la liste « Otto » des écrivains à proscrire comme « Juifs », vraisemblablement à cause de son pseudonyme&#8230;</p>
<p align="center">****************</p>
<p> </p>
<p><strong>(1)</strong> « Antisémitisme, le latent et le militant », <em>dimanche.ch</em>, 19 mars 2000, repris dans <em>Confrontations 1994-2004</em>, Lausanne, Antipodes, coll. « Contre-pied », 2005.<br />
<strong>(2)</strong> Cité par Miriam Cendrars, <em>Blaise Cendrars</em>, Paris, Balland, 1984, chapitre 31, p. 493.<br />
<strong>(3)</strong> Genève, Slatkine, coll. « Les Grands Suisses », 1991.<br />
<strong>(4)</strong> Dans sa réédition, la biographe signale brièvement les origines familiales « ataviques » de cet antisémitisme, pour rassurer le lecteur sur le fait qu’entre 1940 et 1944 Cendrars n’a pas manifesté ce type d’opinions.<br />
<strong>(5)</strong> Philippe Alméras, <em>« Je suis le bouc ». Céline et l’antisémitisme</em>, Paris, Denoël, 2000.</p>
<p> </p>
<p><strong>Référence </strong></p>
<p>Miriam Cendrars, <em>Blaise Cendrars</em>, <em>la Vie, le Verbe, l’Écriture</em>, Paris, Denoël, 2006, 751 p., 32 €/60.-CHF.</p>

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		<title>Littérature et Médias</title>
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		<pubDate>Tue, 29 Jan 2008 03:51:49 +0000</pubDate>
		<dc:creator>jmeizoz</dc:creator>
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		<description><![CDATA[  Presse quotidienne et littérature : le règne des « meilleures ventes »                   par Jérôme Meizoz  La question n&#8217;est pas neuve, elle resurgit périodiquement au gré d&#8217;un instant de lucidité : que sont devenues les pages « livres » de nombreux quotidiens francophones ? À feuilleter des numéros de quinze ans d&#8217;âge, on mesure la profonde transformation en cours. Comme les [...]]]></description>
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<p style="TEXT-ALIGN: center"><strong>Presse quotidienne et littérature : le règne des « meilleures ventes »</strong></p>
<p style="TEXT-ALIGN: left">                 <strong> par Jérôme Meizoz <br />
</strong><br />
La question n&#8217;est pas neuve, elle resurgit périodiquement au gré d&#8217;un instant de lucidité : que sont devenues les pages « livres » de nombreux quotidiens francophones ? À feuilleter des numéros de quinze ans d&#8217;âge, on mesure la profonde transformation en cours. Comme les archéologues, nous côtoyons un autre monde : les articles étaient longs et diversifiés, les photos n&#8217;occupaient qu&#8217;une faible partie de la page. Le choix des livres présentés était confié à des collaborateurs spécialisés, dont le nom était reconnu dans leur domaine. Les critiques littéraires disposaient d&#8217;un recul pour décrire des livres que l&#8217;actualité n&#8217;avait pas distingués, dans sa hâte. Si un livre d&#8217;un auteur célèbre semblait mauvais, il était possible de le dire en toute sérénité, arguments à l&#8217;appui, hors de toute cabale. C&#8217;est que les articles littéraires se voulaient un commentaire de qualité, en vue d&#8217;informer le citoyen et non un acte promotionnel destiné à flatter le consommateur. Depuis quelques années, les changements se sont précipités. L&#8217;écrivain Pierre Michon percevait cette tendance dès 1989 :« Autrement dit : le consensus reprend la main en littérature ; il envahit ce champ qui est sa négation même et y fait ses affaires ; il donne à ses objets un format standard qu&#8217;il recouvre de noms divers, « récit » auprès des intellectuels, « roman » auprès des masses ; il déculpabilise la facilité afin de la vendre sans la moindre entrave. Le marché du livre n&#8217;a plus le besoin ni la patience de déguiser : à ce qu&#8217;il ne s&#8217;embarrasse même plus d&#8217;appeler art, il a substitué depuis longtemps la marchandise, sans tambour ni trompette. » <strong>(1)</strong></p>
<p> </p>
<p>La presse quotidienne, de fusion en restructuration, a modifié ses rubriques et leur hiérarchie, c&#8217;est-à-dire sa grille de lecture du monde. Nombre d&#8217;observateurs ont noté une « peopelisation » des contenus, une simplification des articles, et l&#8217;envahissement des images. Dans ce climat, les rubriques littéraires fondent comme les glaciers des Alpes. Règne en maître, désormais, le classement des « meilleures ventes » qui, parce qu&#8217;il inclut tous les genres, du livre pour la jeunesse aux recettes de cuisine, rend invisible la création littéraire, hormis les best-sellers à phase courte, remplacés six mois plus tard par un clone, sous la sempiternelle couverture du même éditeur.</p>
<p>La littérature de création peine à se faire connaître, les petites librairies indépendantes ferment les unes après les autres, et avec elles les maisons « pépinières » capables d&#8217;investir sans profit sur un ouvrage véritablement novateur. L&#8217;évolution du marché du livre, la concentration des éditeurs, leurs stratégies internationales (on négocie les titres pour parution simultanée en plusieurs langues), le règne du profit le plus cynique, le formatage des produits littéraires en amont de l&#8217;auteur, les contraintes pesant sur les journalistes, tout cela a été décrit impeccablement par un éditeur franco-américain, André Schiffrin, grand connaisseur du milieu et de son évolution, dans <em>L&#8217;Édition sans éditeurs</em> et <em>Le Contrôle de la parole</em> (La Fabrique éditeur, 1999 &amp; 2005).</p>
<p>Au moment donc où explose un circuit de ventes internationales, contrôlé par de grands groupes éditoriaux propriétaires de segments de la presse culturelle invitée à leur servir de vitrine, l&#8217;innovation littéraire, quand elle refuse l&#8217;impératif commercial du conformisme des produits, ne peut guère espérer de soutien ni de visibilité dans les quotidiens actuels, frappés de cécité sélective. On ne cesse de s&#8217;étonner à chaque rentrée de l&#8217;énorme production de nouveaux livres, mais qui ne voit que chaque quotidien concentre toute son attention sur un très petit nombre d&#8217;ouvrages, et comme par hasard tous les mêmes ?</p>
<p>Il est de bon ton, désormais, dans la presse hédoniste, de se réjouir d&#8217;une telle abondance, signe d&#8217;une prétendue vitalité de la création. On célèbre, à la manière de la droite décomplexée qui gouverne nos esprits, les best-sellers et les ouvrages de stars. On sert la soupe avec complaisance à ceux qui ont déjà l&#8217;assiette pleine. On a l&#8217;impression d&#8217;en être un peu. En rubrique « livres », la rhétorique de l&#8217;article de presse évoque de plus en plus l&#8217;encart publicitaire, et tout commentaire indépendant ou argument développé y disparaît peu à peu. On parle d&#8217;un ouvrage parce qu&#8217;il se vend, non parce qu&#8217;on l&#8217;a lu. Le livre à peine sorti de presse, on lance le tam-tam pour ouvrir la route : c&#8217;est un immense succès, il est donc nécessaire d&#8217;en parler, et nous en reparlerons ! Deux grands quotidiens parisiens ont fait leur une sur le même livre, la semaine dernière ? Votre quotidien de province en parlera samedi prochain&#8230; Savez-vous comment se décide la critique d&#8217;un livre ? Non pas en le lisant (on ne saurait se faire par soi-même une opinion, hors du murmure contagieux des rédactions) mais en vérifiant si tel grand quotidien voisin en a déjà rendu compte, et en quels termes. <em>Les Bienveillantes</em>, succès de la rentrée 2006, a suscité pas moins de 6 articles dans tel quotidien ! Un pour le résumer, un autre pour dire que le livre marchait, un pour raconter la saga de ce succès, un pour interroger l&#8217;auteur, un pour évoquer ses prix littéraires, un pour rappeler à ceux qui ne l&#8217;auraient pas su qu&#8217;il était le livre de l&#8217;hiver ! On aura compris au moins que celui qui n&#8217;a pas acheté <em>Les Bienveillantes</em> est un idiot culturel.</p>
<p>Si l&#8217;on déduit les énormes photos qui réduisent toute création à un visage, et qui n&#8217;ont d&#8217;autre but que d&#8217;« aérer » une page, d&#8217;éviter l&#8217;assommage du bourgeois avec un argumentaire détaillé, que reste-t-il ? À croire que les quotidiens gratuits servent de modèle implicite à ce trop petit monde. Et le ton des articles ? Alléchez le lecteur, cancanez, faites dans l&#8217;anecdote ! Évidemment, les petits éditeurs, les livres discrets sans escorte d&#8217;attachés de presse insistants, mais faits à un tout autre feu que celui du marketing des trusts éditoriaux, n&#8217;ont guère de chance d&#8217;être simplement visibles en vitrine. Ces livres-là, les journalistes ne les ouvrent même pas ! La libraire d&#8217;une <em>petite</em> surface a eu le mot juste, l&#8217;autre jour. Nous parlions de la rentrée, de la marée des livres : « - Il y a beaucoup de livres, mais les journalistes parlent tous des mêmes, je dirais quatre ou cinq titres, au maximum. » Serait-ce par ce que ces livres sont les meilleurs, et qu&#8217;ils les ont bien flairé ? « - Non, pas du tout, c&#8217;est parce qu&#8217;on les leur désigne avant même la parution, et qu&#8217;ils ne sont pas capables d&#8217;en lire plus ! ». Sic.</p>
<p>Dans ce glissement vers l&#8217;<em>entertainment</em> et la logique des industries du divertissement, tout ouvrage doit répondre aux mêmes exigences que le cinéma tout public, et une critique avoir l&#8217;apparence d&#8217;un article <em>people</em>. On pourrait dire exactement la même chose des musiques actuelles, soumises à l&#8217;effet <em>star academy</em> et à la crise du marché du disque. Encore cinq ans comme ça, et les grands quotidiens feront l&#8217;éloge du premier roman de Paris Hilton.</p>
<p>L&#8217;idée qu&#8217;une innovation ou une réussite sensible puisse avoir lieu hors des autoroutes éditoriales, ne vient même plus à l&#8217;esprit des journalistes, écartelés entre les pressions qu&#8217;ils subissent et le conformisme de goûts de leur étroit milieu, qu&#8217;ils prennent pourtant pour le monde entier. « Si tout le monde parle du même livre, c&#8217;est bien qu&#8217;il le mérite quelque part ? » s&#8217;interrogeait récemment l&#8217;un d&#8217;eux dans un <em>coquetaille</em> (on a senti soudain un doute le traverser, vite résorbé par une cacahuète). Mais les journalistes sont pressés, ils ont la vie aux trousses et leur plus grande hantise serait de rater l&#8217;événement dont il faut, avant les autres si possible, avoir parlé. Eh bien, sachez qu&#8217;aveuglés par leur mode ininterrogé de sélection des livres, soumis à de subtiles pressions dont la plupart s&#8217;accommodent par cynisme (mieux vaut festoyer avec les convives que bouder dans son coin, tout regard critique est aujourd&#8217;hui suspect de ressentiment) ou par peur (le journaliste est un être jetable), ils ratent régulièrement de fortes plumes ou arrivent après coup quand la fête est finie.</p>
<p>Avec la disparition de plusieurs revues littéraires, avec l&#8217;évolution des rubriques culturelles, nous atteignons ces temps à une rare misère de la critique. Mis à part le grand public, personne dans le milieu littéraire n&#8217;est dupe de la fabrication de toutes pièces d&#8217;<em>events</em> littéraires (y compris telle fausse polémique destinée à lancer un livre) pilotés par des groupes de presse liés à l&#8217;éditeur, et bientôt aux chaînes des librairies. Aux USA, les éditeurs louent désormais les devantures des librairies, se réservent les étalages monotones où s&#8217;empilent les seuls 200 exemplaires du fameux « roman dont tout le monde parle » et pour cause&#8230;</p>
<p>Ce phénomène n&#8217;est d&#8217;ailleurs pas neuf, mais il a pris de l&#8217;ampleur : dès 1839 Sainte-Beuve dénonçait la « littérature industrielle », et dans les décennies qui suivirent la littérature entra dans le circuit de la communication de masse. À tel point qu&#8217;en 1923, l&#8217;éditeur Grasset décide de lui appliquer les procédés de la publicité, recourant pour cela à l&#8217;affiche, la presse puis la radio. Flairant qu&#8217;il valait mieux vendre un visage qu&#8217;un titre, il a axé sa promotion sur le dandysme de Raymond Radiguet, auteur à dix-sept ans d&#8217;un roman sulfureux <em>Le Diable au corps</em>. Qui fut un immense succès programmé. À la fin de sa carrière, Grasset a défini cette forme d&#8217;anticipation par une formule qui restera : la publicité, « c&#8217;est l&#8217;audace de proclamer acquis ce que l&#8217;on attend. » <strong>(2)</strong></p>
<p>Contrairement à l&#8217;impression de profusion éditoriale, tout est fait pour cadrer la biblio-diversité et drainer quelques rares livres, édités toujours par les plus grandes maisons, vers un large public. C&#8217;est un monopole publicitaire concerté qui crée un marché fermé, composé de quelques produits savamment suivis : on achète tous Marc Lévy, Yasmina Reza ou Eric-Emmanuel Schmitt comme on achète tous la lessive Omo, simplement. Parce qu&#8217;Omo est partout, en murailles de cartons, en images et en sons. Faire passer ce conformisme mercantile pour un indice de la santé de la littérature, et de sa diversité, c&#8217;est le pieux mensonge en vogue dans les rédactions. Peut-on espérer des journalistes un brin d&#8217;esprit critique sur les mécanismes du succès littéraire ? Une curiosité minimale pour des ouvrages hors champ ? Nous n&#8217;y croyons plus guère. La rubrique littéraire a si peu d&#8217;importance désormais que l&#8217;on confie à n&#8217;importe qui le travail promotionnel ici décrit.</p>
<p>Peut-être qu&#8217;il vaut mieux en rire, et en tirer les conséquences pour chacun. Imaginez la scène chez l&#8217;éditeur, il y a quelques mois :</p>
<p>« - Vous là, Reza, pondez-nous un livre sur Sarkozy, on s&#8217;arrangera pour que tout le monde en parle, je veux dire du bouquin ».</p>
<p>Suite de la scène, en salle de rédaction :</p>
<p>« - Vous venez de la page &nbsp;&raquo;Tourisme&nbsp;&raquo; ? Vous ferez l&#8217;affaire pour arbitrer la page &laquo;&nbsp;Livres&nbsp;&raquo;, c&#8217;est simple : on vous indique les titres à faire reluire ! Suivez mon exemple, et consultez les <em>meilleures ventes</em> de la semaine, tout est là. Commencez par le truc de Reza, l&#8217;attaché de presse a insisté, cela vient de très haut ! ».</p>
<p>Ils finiront bien par gagner, mais à leur façon, comme Homais aux dernières pages de <em>Madame Bovary </em>: par veulerie et soumission aux idées reçues.</p>
<p>Voilà, notre petit diagnostic est fait. Lecteur, s&#8217;il t&#8217;a ouvert les yeux, achète désormais tes livres comme tes lessives : si possible, sans te laisser bourrer le crâne. Et que la lecture hors des sentiers rebattus soit une fête ! Nous, amoureux de la diversité littéraire, point trop éblouis par les feux de la rampe, pensons que dans une pareille situation, il faut prendre le maquis. Nous irons boire à d&#8217;autres sources&#8230;</p>
<p align="center">****************</p>
<p><strong>(1)</strong> Pierre Michon, dans <em>La Quinzaine littéraire</em>, 16-23 mai 1989, repris dans <em>Le Roi vient quand il veut. Propos sur la littérature</em>, Paris, Albin Michel, 2007, p. 16.</p>
<p><strong>(2) </strong>Bernard Grasset, <em>Paris-Presse</em>, 6 août 1951, cité dans Pierre Assouline, <em>Gaston Gallimard</em>, Balland, 1984.</p>
<p> </td>
<td width="295" valign="top">
<p align="center"><strong>Réponse à Jérôme Meizoz</strong></p>
<p align="center"><strong>par </strong><a href="http://www.mondesfrancophones.com/bios/ifarron"><strong>Ivan Farron</strong></a></p>
<p>L&#8217;article de Jérôme Meizoz suscite chez moi des sentiments mêlés. Bien sûr, je suis d&#8217;accord avec lui et comment ne pas l&#8217;être ? Bien sûr, les pages littéraires des journaux ne sont plus ce qu&#8217;elles étaient il y a encore dix ans, encore qu&#8217;il existe quelques notables exceptions, mais pour cela il faut quitter la presse écrite en français, toutes nationalités confondues. Jérôme Meizoz devrait jeter un œil sur le <em>Times Literary Supplement</em>, la <em>Franfurter Allgemeine Zeitung</em>, ou même, pour rester en Helvétie, la bonne vieille <em>Neue Zürcher Zeitung</em>, laquelle, malgré un passage à la photographie en couleur, ne me semble par avoir vraiment dévié de sa ligne initiale. On peut y lire des révélations sur l&#8217;origine wagnérienne de la Petite Madeleine ou l&#8217;influence de Gottfried Benn sur W.G. Sebald. Le tout, d&#8217;un haut niveau, est généralement rédigé par des universitaires sur quatre colonnes à la typographie très serrée. Cette austérité qui peut rebuter certains ne me semble pas dépourvue d&#8217;une certaine beauté classique. Dans la <em>NZZ</em>, on peut encore lire, et très régulièrement, des poèmes : des poèmes dans un quotidien, voilà qui peut surprendre à une époque où, comme disait l&#8217;autre, la vidéosphère serait en train de vouer la graphosphère aux oubliettes. Bien sûr, Jérôme Meizoz pourrait me répondre que la <em>NZZ</em> &#8211; dont je m&#8217;empresse de dire que je n&#8217;en suis pas actionnaire, même si je suis abonné à l&#8217;édition du samedi et à la dominicale <em>NZZ am Sonntag</em> &#8211; est, en tout cas dans certains de ses cahiers, proche des idées de l&#8217;affreux Friedrich von Hayek. Oui, sans doute. Je n&#8217;aime pas trop les idées de Friedrich von Hayek. Mais qu&#8217;y puis-je si, dans le même journal, on trouve d&#8217;excellents poèmes traduits du russe ou du hongrois ?</p>
<p> Les passionnés de littérature savent sans doute que l&#8217;objet de leur passion, qu&#8217;on en parle beaucoup ou peu dans le journal du matin, n&#8217;est peut-être pas ce qui intéresse le plus les rédacteurs en chef, eux-mêmes liés aux milieux économiques : c&#8217;est peut-être triste mais c&#8217;est ainsi. La littérature a perdu une part du prestige qu&#8217;elle avait encore il y a quatre-vingts ans, époque où mon grand-père, ingénieur de formation, s&#8217;abonna à la <em>N.R.F</em>. &#8211; vous en connaissez beaucoup dans votre entourage, des abonnés à la <em>N.R.F</em>. actuelle ? moi pas &#8211; ou encore il y a soixante ans, quand l&#8217;existentialisme faisait la une de tous les quotidiens, y compris <em>France-Dimanche</em>, ou même il y a quarante ans, quand Madeleine Chapsal interviewait Robbe-Grillet dans <em>L&#8217;Express.</em> Ce qui a changé, ce n&#8217;est pas la profusion des Eric-Emmanuel Schmitt et des Yasmina Reza, qui ont certainement existé de tout temps &#8211; à l&#8217;époque, ils s&#8217;appelaient Michel de Saint-Pierre ou Paul Vialar &#8211; ou, disons, qui existent depuis l&#8217;époque où la ploutosphère s&#8217;est plaquée sur la graphosphère, c&#8217;est-à-dire depuis que les écrivains se préoccupent des gains que peuvent leur rapporter leurs œuvres. Ce n&#8217;est pas même la disparition des bons auteurs, car il y en a, aujourd&#8217;hui, et peut-être pas moins qu&#8217;avant, seulement ils font moins parler d&#8217;eux ; pas même l&#8217;ignorance croissante des journalistes, car soit ils l&#8217;ont toujours été, ignorants, soit il faut admettre qu&#8217;il y a aussi des têtes qui dépassent dans la corporation.</p>
<p> Chacun admettra sans peine que la littérature n&#8217;est certainement pas un sujet de conversation aussi partageable entre amis que peut l&#8217;être le dernier film de Woody Allen. Quelques exceptions : <em>Les Bienveillantes</em> et les livres de Houellebecq ont suscité de véritables débats. Ceux-ci avaient toutefois davantage trait aux idées, aux enseignements véhiculés dans ces livres qu&#8217;à la façon dont ils étaient écrits. Ou alors, le problème esthétique était réglé en un coup de cuillère à pot : Houellebecq, c&#8217;est mal écrit, et Littell ce n&#8217;est pas vraiment bien écrit non plus. Pour faire véritablement faire parler de lui aujourd&#8217;hui, susciter une polémique &#8211; j&#8217;exclus donc <em>Harry Potter</em> &#8211; il semble qu&#8217;un livre doive surtout porter un regard neuf, singulier, sur un pan d&#8217;histoire contemporaine : mai 68 et la « révolution sexuelle » pour Houellebecq, la Deuxième Guerre Mondiale pour Littell. Autrement dit, les questions de style, de langage, de poétique n&#8217;intéressent plus grand monde.</p>
<p> Que cette situation soit préoccupante, je le comprends, mais je ne suis pas sûr qu&#8217;il vaille la peine de s&#8217;indigner de la vénalité des uns au nom de la pureté d&#8217;un idéal littéraire. Jérôme Meizoz oppose la vraie littérature à la fausse, la bonne à la mauvaise : il ignore ou fait semblant d&#8217;ignorer que même les meilleurs auteurs, ceux qu&#8217;il aime, participent à ce champ littéraire dont il condamne les us et coutumes, qu&#8217;ils y gagnent parfois des prix, de l&#8217;argent, qu&#8217;il est impossible d&#8217;être <em>hors champ</em>, à moins de s&#8217;autoéditer. Si on n&#8217;est pas rentier, comme le furent Gide ou Larbaud (à moins d&#8217;imaginer d&#8217;autres régimes politiques où l&#8217;on mensualise les écrivains, mais cela comporte aussi des dangers) les questions d&#8217;intendance prennent souvent le dessus sur les ambitions littéraires. Les écrivains, ces corps peu glorieux, doivent payer leurs factures, eux aussi rêvent d&#8217;appartements plus grands, de maisons de campagne et de leçons d&#8217;équitation pour leur fille cadette. Sans aller aussi loin, il arrive que parfois ils doivent tout simplement survivre, d&#8217;où leur envie secrète de gagner des prix, d&#8217;obtenir de bons articles de presse, avec des répercussions sur la vente de leurs livres. On peut le déplorer, saluer le refus hautain et lucide de la comédie des lettres que Julien Gracq exprimait dans <em>La Littérature à l&#8217;estomac</em>, mais une telle exception ne change pas grand-chose à l&#8217;affaire.</p>
<p> Par ailleurs, la littérature qui met en avant une certaine exigence esthétique, celle de Pascal Quignard et Pierre Michon par exemple, elle est lue, elle est commentée, y compris dans les journaux, elle a des lecteurs fervents &#8211; et mérités. Si Michon et Quignard ne sont pas aussi connus que le furent Gide et Giono à leur époque, ils n&#8217;ont peut-être pas moins de <em>vrais</em> lecteurs aujourd&#8217;hui que Gide et Giono de leur vivant. Et si cette baisse d&#8217;intérêt général ne faisait que secrètement encourager les amateurs de littérature, fiers de passer par-dessus les modes et les engouements collectifs ? Et si, dans vingt ans, tombant sur cette polémique sanglante entre Jérôme Meizoz et moi dans les archives de <em>Mondes Francophones</em>, des têtes blondes s&#8217;exclamaient : « ben dis donc, quelle vie littéraire ils avaient, en 2007. Qu&#8217;est-ce que ça ferraillait alors ! ». Ceci pour vous dire que le seul antidote à la vulgarité journalistique et éditoriale, c&#8217;est, eh oui, l&#8217;internet : notre excellent site, le blog de Pierre Assouline, voilà des endroits où l&#8217;on respire. Enfin. Je vais m&#8217;arrêter là, car on m&#8217;annonce que le prix Goncourt a été décerné à l&#8217;instant.</p>
<p> </td>
</tr>
</tbody>
</table>

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		<title>Les écrivains et l’argent : un tabou</title>
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		<pubDate>Thu, 08 Mar 2007 01:39:51 +0000</pubDate>
		<dc:creator>jmeizoz</dc:creator>
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		<description><![CDATA["Tout se passe comme si le statut d’auteur était assez rare et prestigieux pour qu’on n’ait pas, en plus, à le payer comme un travailleur. Or sans auteur, point de littérature."
Cet article est paru dans Le Courrier, Genève, samedi 9 décembre 2006.]]></description>
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<p><strong>Cet article est paru dans <em>Le Courrier</em>, Genève, samedi 9 décembre 2006.</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p>À l&#8217;heure où les hommes politiques se penchent sur la crise de la chaîne éditoriale &#8211; le débat, en Suisse, sur le prix unique du livre n&#8217;en est que la partie visible -, il est juste de soutenir et saluer le travail de fond effectué par les libraires, les bibliothécaires et les éditeurs pour que se maintienne, en Suisse, un paysage littéraire diversifié. Mais dans tous ces débats, il est un acteur trop souvent négligé, que le grand public ne connaît qu&#8217;à travers l&#8217;écran du mythe, c&#8217;est l&#8217;auteur. Tout se passe comme si le statut d&#8217;auteur était assez rare et prestigieux pour qu&#8217;on n&#8217;ait pas, en plus, à le payer comme un travailleur. Or sans auteur, point de littérature. Condition <em>sine qua non</em> de toute vie littéraire, source de toute valeur produite en ces domaines, il est pourtant l&#8217;être le moins rémunéré de toute la chaîne du livre ! Et l&#8217;on hésiterait à parler d&#8217;«exploitation» ?</p>
<p>Rappelons que ce sont les diffuseurs et distributeurs qui prélèvent l&#8217;essentiel des bénéfices du domaine, suivis par les imprimeurs, les éditeurs et les libraires. L&#8217;auteur est toujours le dernier servi, et son revenu maximal atteint difficilement les 10 % du prix du livre. Ceci quand il touche les «droits d&#8217;auteur» qui lui reviennent. Mais la crise est telle, en Suisse, dans le secteur, que la majorité des auteurs est le plus souvent rémunérée à 7-8 %, voire pas du tout. Renoncer à ses droits pour que le livre existe est une pratique courante, il ne faut pas se le cacher.</p>
<p>Rien de nouveau sous le soleil : la rémunération des auteurs littéraires est un problème et un tabou ancien. Au moyen âge, les poèmes de Rutebeuf et de Villon criaient misère. Sous Louis XV, la bohème littéraire survit de petits travaux d&#8217;édition, de leçons et des pensions de la noblesse. Diderot ou Restif connaissent des années cruelles. Jean-Jacques Rousseau sera copiste de musique à tant la page : il veut préserver sa liberté de pensée et ne pas dépendre de la commande aristocratique. L&#8217;Ancien Régime finissant, l&#8217;auteur entre dans le marché libre de l&#8217;édition, qui se libéralise vers 1830 avec l&#8217;abolition de la censure et la naissance du journalisme moderne. La commande aristocratique disparaît, et les écrivains &#8211; l&#8217;alphabétisation croissante renforce leurs troupes - sont jetés dans la grande presse et dans l&#8217;édition. Balzac en fait le féroce récit dans <em>Illusions perdues</em> (1839), et le Romantisme des auteurs miséreux, aux soupentes glaciales, en témoigne. La fin de l&#8217;Empire n&#8217;est pas plus clémente pour Rimbaud ou Jules Vallès. Le phénomène de la pauvreté des auteurs est si visible qu&#8217;en 1856, le journaliste Charles Colnet publie une <em>Biographie des auteurs morts de faim</em>. La misère de l&#8217;écrivain devient un cliché trop souvent entouré d&#8217;un philanthropisme ambigu. Certains assurent, dès cette époque, que la misère favorise la création. Difficile d&#8217;imaginer argument plus pervers. Assurément, les auteurs ne partagent pas cet avis.</p>
<p>Les «politiques culturelles» d&#8217;état ne se développent qu&#8217;à la fin du XIXe siècle, avec une série d&#8217;aides, diversifiées jusqu&#8217;à aujourd&#8217;hui. Les prix littéraires, le mécénat privé et les droits d&#8217;auteurs (conquis dès après 1789) assurent tant bien que mal la survie des auteurs. L&#8217;expérience de Charles-Albert Cingria (1883-1954), par exemple, en dit long sur la difficulté à vivre de sa plume. Entre les commandes, l&#8217;écriture personnelle, l&#8217;aide des amis, quelques prix littéraires, Cingria passe des périodes de restrictions sévères, voire de misère. Hébergé par les uns, nourri par les autres, il n&#8217;aurait pu continuer son œuvre sans le soutien d&#8217;amis et de protecteurs fortunés. Révolté par ces conditions faites à l&#8217;auteur, il écrivit deux articles aux titres éloquents : «Tarifs de misère» et «Le métier tenu pour rien». Ainsi note-t-il en octobre 1944 :</p>
<p style="PADDING-LEFT: 30px">«Pensez en effet à ce que sont payés des articles de trois ou cinq pages où se produit un effort comparable à celui d&#8217;une vaste conception architecturale ! [...] Il en va de l&#8217;écrivain comme d&#8217;une domesticité que l&#8217;on rétribue de mauvais gré, à des tarifs à peine supérieurs à ceux d&#8217;il y a soixante ans, avec cette différence que le valet de chambre ou la cuisinière sont nourris, logés, éclairés, blanchis tandis que l&#8217;homme de lettres en est réduit à mille pitreries et prodiges d&#8217;ingéniosité pour avoir le droit de respirer.<br />
Ce qu&#8217;il y a d&#8217;injuste en tout cas - mais plus qu&#8217;injuste : ce qu&#8217;il y a de positivement scandaleux &#8211; c&#8217;est cette différence des tarifs entre les cantons suisses allemands et les nôtres. Voilà qui me fait bien regretter de n&#8217;être pas né zurichois. Je serais là-bas tout à fait à l&#8217;aise.» (<em>L&#8217;Action</em>, no. 34, 13 octobre 1944)</p>
<p>Le cri d&#8217;alarme a-t-il été entendu ? Les aides culturelles et l&#8217;intervention des sociétés d&#8217;auteurs veillent aujourd&#8217;hui à des conditions meilleures. Mais une étude récente de Bernard Lahire sur la condition matérielle de 503 écrivains français montre que la plupart sont condamnés à un double métier, et souvent dans des conditions financières précaires, très défavorables à l&#8217;écriture. En Suisse romande, l&#8217;écrivain Eugène, par exemple, a tenté durant dix ans de vivre de sa plume. Il a ainsi accepté diverses commandes de la presse et des éditeurs, donné des lectures. Or, il constate aujourd&#8217;hui qu&#8217;il ne parvient pas à tirer un revenu décent de cette activité. Pire, son écriture personnelle a régressé devant les textes mercenaires qui dévorent tout son temps. Ainsi Eugène a-t-il adressé, en 2005, une <em>Lettre ouverte au Conseil fédéral </em>soulignant ce paradoxe : «Je suis pauvre parce que j&#8217;essaie de vivre de ma plume.» (<em>Quarto</em>, nº 20, 2005, p. 70). Inutile de préciser que cette lettre est demeurée sans réponse.</p>
<p>Les causes de la précarité des auteurs sont diverses et anciennes. L&#8217;inégale répartition des revenus dans la chaîne du livre en est une, on l&#8217;a vu. La taille réelle du marché suisse en est une autre : la taille du public en Suisse romande semble insuffisante pour qu&#8217;un auteur vive de ses ventes. Ainsi 92 % des auteurs romands ont une seconde profession, - chiffre à peu près équivalent en France &#8211; et l&#8217;écriture se fait à temps volé. À ces difficultés s&#8217;ajoute un obstacle symbolique : en Suisse, l&#8217;activité d&#8217;écrivain est peu valorisée, peu familière ou reconnue auprès du grand public. La professionnalisation de l&#8217;activité d&#8217;écriture y demeure un sujet controversé, même parmi les écrivains. L&#8217;<em>Institut littéraire suisse</em> (ILS), à Bienne, propose aux jeunes auteurs des ateliers, des cours, une découverte des arcanes de la profession, et des réseaux pour se faire connaître. Mais la Suisse n&#8217;est pas, contrairement à la France, une <em>nation littéraire</em>. Notre imaginaire national n&#8217;est pas construit sur des figures littéraires. «Écrivain» n&#8217;est pas considéré comme une profession : ce statut d&#8217;indépendant ne donne ainsi pas droit au chômage. Les écrivains pourront-ils un jour justifier de leur appartenance aux intermittents du spectacle, au même titre que les comédiens et musiciens ? La situation des écrivains en Suisse est assez comparable, à ce titre, à celle de danseur, qui, très peu reconnue jusqu&#8217;ici, est en voie d&#8217;organisation. On peut se demander, au fond, pourquoi l&#8217;activité d&#8217;écriture ne peut être perçue comme un travail. Une très longue tradition venue de l&#8217;aube du Romantisme, identifie l&#8217;écriture à une vocation désintéressée et souffrante. L&#8217;artiste travaillerait dans l&#8217;obscure gratuité ! Ainsi occulte-t-on la condition matérielle des auteurs.</p>
<p>Plus gravement : quelles sont les conséquences de cette précarité sur la création, les œuvres ? Non seulement les éditeurs, menacés économiquement, hésitent de plus en plus à publier des œuvres exigeantes, novatrices ou difficiles. Mais encore les auteurs précaires, pressés par le besoin, voient leur temps de création diminuer comme peau de chagrin. Risquent de ne pouvoir continuer, dans ce contexte de crise, que les auteurs les plus stabilisés dans un second métier.  Les écrivains cherchent à concilier leur passion des mots avec les métiers de la culture. Ainsi, en Suisse romande, 75 % des auteurs se recrutent dans trois secteurs : journalistes, enseignants et cadres culturels en général. Moins de 12 % des écrivains ont des professions manuelles, comme chauffeur de bus, tailleur de pierre ou berger. La pratique littéraire la plus légitime reste l&#8217;apanage des cercles lettrés ou médiatiques. N&#8217;y a-t-il pas là risque de s&#8217;enfermer dans des visions limitées du monde social ? N&#8217;est-ce pas une porte ouverte à des relations incestueuses entre le pouvoir, les médias et la culture ?</p>
<p>Une campagne pour sensibiliser au statut et aux droits des auteurs vient d&#8217;être lancée par le <em>European Writer&#8217;s Congress</em> (EWC), association européenne d&#8217;écrivains (www.yourauthor.org). Son intitulé insiste sur une évidence essentielle pour toute la chaîne du livre : <em>Texts don&#8217;t grow on trees</em> (les textes ne poussent pas sur les arbres) !</p>
<p style="TEXT-ALIGN: center"> <br />
****************</p>
<p><strong>Références<br />
</strong></p>
<p>Pascal Brissette, <em>La Malédiction littéraire. Du poète crotté au génie malheureux</em>, Montréal, Presses Universitaires de Montréal, 2005.</p>
<p>Bernard Lahire, <em>La Condition littéraire. La « double vie » des écrivains</em>, Paris, La Découverte, 2006.</p>
<p>Francillon Roger (dir.), <em>Histoire de la littérature en Suisse romande</em>, vol. 4, Lausanne, Payot, 1999.</p>
<p><em>Brotlos ?</em>, numéro spécial de <em>Quarto</em>, no.20, 2005, Berne, Archives littéraires suisses.</p>
<p><em>Littérature et sciences sociales dans l&#8217;espace romand, </em>numéro spécial<em> </em>de la revue<em> A Contrario,<strong> </strong></em>vol.<strong> </strong>4, nº 2, 2006, Lausanne, éditions Antipodes.</p>
<p><em>L&#8217;organisation des professions intellectuelles</em>, numéro de <em>Le Mouvement social</em>, nº 214, janvier-mars 2006, sous la direction de Gisèle Sapiro.</p>

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		<title>Culture et Dépendance</title>
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		<pubDate>Wed, 18 Oct 2006 23:29:37 +0000</pubDate>
		<dc:creator>jmeizoz</dc:creator>
				<category><![CDATA[Suisses]]></category>
		<category><![CDATA[Articles]]></category>

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		<description><![CDATA[" Il est temps de démystifier le “c’est mieux ailleurs” implicite de nos acteurs culturels, non pour explorer la suffisance de clocher du “y en a point comme nous”, mais bien pour laver et convertir son regard : détecter la créativité qui a cours ici comme ailleurs, ni plus ni moins."
Tiré du recueil Confrontations 1994-2004, Lausanne, Antipodes, 2005.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[
<div class="topsy_widget_data topsy_theme_" style="float: right;margin-left: 0.75em; background: url(data:,%7B%20%22url%22%3A%20%22http%253A%252F%252Fmondesfrancophones.com%252Fespaces%252Fsuisses%252Fculture-et-dependance%252F%22%2C%20%22style%22%3A%20%22small%22%2C%20%22title%22%3A%20%22Culture%20et%20D%C3%A9pendance%20%23%22%20%7D);"></div>
<p><strong>Tiré du recueil <em>Confrontations 1994-2004</em>, Lausanne, Antipodes, 2005.</strong></p>
<p><strong></strong> </p>
<p style="PADDING-LEFT: 120px">&laquo;&nbsp;Il faut donc de toute nécessité que cet homme, s&#8217;il tient à être illustre, transporte dans la capitale sa pacotille de talent, que là il la déballe devant les experts parisiens, qu&#8217;il paie l&#8217;expertise, et alors on lui confectionne une renommée qui de la capitale est expédiée dans les provinces où elle est acceptée avec empressement.&nbsp;&raquo;</p>
<p style="PADDING-LEFT: 120px">Rodolphe Töpffer</p>
<p> </p>
<p>          Le sentiment roi, la pulsion secrète, la basse continue de la culture romande dans sa version d&#8217;apparat, est sans conteste la <em>défiance de soi</em>. Cette province qui n&#8217;en est pas une s&#8217;en remet facilement au jugement de ceux qu&#8217;elle croit, sans nul débat, plus aptes qu&#8217;elle. John Petit-Senn notait ainsi dans ses <em>Bluettes et boutades</em> (1846) :</p>
<p style="PADDING-LEFT: 30px">&laquo;&nbsp;La réputation des artistes vient de Paris : les provinciaux l&#8217;acceptent sans la faire ; c&#8217;est comme une toupie dont ils entretiennent le mouvement sans l&#8217;avoir imprimé, ou comme la sonnette qui retentit chez eux sous une impulsion venue du dehors.&nbsp;&raquo;</p>
<p>          La reconnaissance sans discussion de la supériorité culturelle de Paris suppose une bien piteuse image de soi et de son propre jugement. Et cela ne date pas d&#8217;aujourd&#8217;hui : Ramuz déjà ne manquait de dénoncer dans <em>Paris, notes d&#8217;un Vaudois </em>(1939), le &laquo;&nbsp;prosternement de la province devant Paris&nbsp;&raquo; <strong>(1)</strong>.</p>
<p>          Dès lors, le souci de nos acteurs culturels, soumis à ce tropisme, tient en une question : comment faire oublier le stigmate du local, ou la terre collée à ses chaussures ? Produire, ici même, des objets d&#8217;art qui portent les marques des capitales, de la <em>tendance</em> artistique, qui donnent au public les signes d&#8217;un ailleurs salvateur ? Ou alors, mieux encore, importer jusque chez nous de telles œuvres pour un public médusé d&#8217;avance par cette gêne qu&#8217;ils partagent avec nos <em>culture operators</em> ?</p>
<p>          Ainsi du théâtre : Benno Besson le confirme à son insu, à l&#8217;occasion d&#8217;un formidable lapsus : Vidy, déclare-t-il,  est &laquo;&nbsp;le théâtre français qui rayonne le plus à l&#8217;étranger.&nbsp;&raquo;&#8230; En effet, la grande institution &laquo;&nbsp;au bord de l&#8217;eau&nbsp;&raquo;, ce fleuron du marketing culturel, par exemple, se gère comme une succursale des salles européennes, et se conforme aux exigences de leurs circuits. On rôde à Lausanne - nous sommes bon public ! &#8211; des spectacles avec comédiens européens destinés à tourner en Europe.</p>
<p>          Mais prend-on encore le moindre risque artistique, dans cette salle qui s&#8217;est parée des allures de l&#8217;avant-garde ? Parmi les moyens récents de faire salle pleine sans soucis : proposer une valeur sûre française (<em>Agatha</em> de Duras, en février 2004), jouée par deux suisses moins connus pour leur excellence théâtrale que pour leur réputation radio-télévisuellement compatible et certifiée audimat. Bref, toujours il s&#8217;agit de s&#8217;importer une légitimité. Est-il besoin de raconter ici à quoi sont réduits les metteurs en scène &laquo;&nbsp;locaux&nbsp;&raquo; lorsqu&#8217;ils désirent accéder à cette salle ?</p>
<p>          On dira : &laquo;&nbsp;Vous oubliez que nous sommes quasi européens ! les capitales sont le cœur battant de la nouveauté, et ce théâtre nous apporte le monde à domicile, il faut lui en savoir gré !&nbsp;&raquo; Certes. Se couper des centres de culture serait, il est vrai, une régression affligeante&#8230; mais le revers de la médaille, c&#8217;est qu&#8217;une telle politique culturelle (qui s&#8217;appuie sur des postulats impensés, si ce n&#8217;est le flair du marketing) implique que l&#8217;&nbsp;&raquo;ici&nbsp;&raquo; est de seconde catégorie. Du moins tant qu&#8217;il n&#8217;est pas certifié par un détour dans les capitales. Trop incertains quant à la valeur de la relève locale (le mot écorche bien des oreilles), on nous propose, avec une part de deniers publics, un succédané de salle française&#8230; <strong>(2)</strong></p>
<p>          Et nos braves bourgeois applaudissent : ils ont eu ce qu&#8217;ils désiraient, non l&#8217;air des capitales, mais ses <em>signes</em>. La presse locale, elle aussi, acclame unanimement. Elle n&#8217;a pas le choix, dit-on, au vu de l&#8217;importance locale de l&#8217;institution internationale. Au besoin, on l&#8217;aide donc un peu à fouetter son enthousiasme. Les professionnels hexagonaux invités au bord de l&#8217;eau s&#8217;émerveillent de cet accueil messianique et de tant humilité romande à leur égard. Ils ne se savaient pas si bons ! Heureux de cet accueil révérencieux &#8211; toujours la fameuse <em>basse continue</em> intériorisée -, et bien sûr des tarifs. Cela fait penser au rôle paterne qu&#8217;avaient, il y a peu encore, des organismes tels que l&#8217;Alliance française dans le tiers-monde, et dont Bouvier se moque dans <em>Le Poisson-scorpion </em>: accourez, benoîtes peuplades, pour écouter (à prix modique) la voix de vos maîtres !</p>
<p>          Généré par un sentiment d&#8217;illégitimité profonde jamais déconstruit par ceux qui le subissent, le phénomène se manifeste dans de nombreux domaines. Avec un peu d&#8217;audace, on pourrait aller jusqu&#8217;à expliquer par ce biais la fameuse &laquo;&nbsp;fuite des cerveaux&nbsp;&raquo;. S&#8217;ils sont nombreux à s&#8217;expatrier, par obligation ou dépit, ces scientifiques savent fort bien que leur pays ne les reconnaîtra pas prophètes <em>avant</em> qu&#8217;ils aient récolté une consécration dans un grand centre mondial&#8230;</p>
<p>          Ainsi dans l&#8217;université, où le prestige des capitales culturelles conduit à la nomination fréquente de professeurs étrangers en Suisse - la statistique est criante, et la réciproque n&#8217;est pas vraie &#8211; que les étudiants baptisent non sans un cruel humour les <em>profs TGV</em>.</p>
<p>          Ainsi dans l&#8217;édition : voyez les contorsions des textes de couverture des ouvrages destinés à l&#8217;exportation, euphémisant avec minutie tout ce qui évoque la tare locale, pour s&#8217;assurer une presse étrangère réfractaire à ces stigmates : &laquo;&nbsp;Michel Layaz vit à Lausanne et à Paris&nbsp;&raquo;, lisait-on récemment sur la couverture d&#8217;un roman de ce Suisse au talent certain. On force un peu l&#8217;ubiquité afin de dé-provincialiser le produit, à l&#8217;usage du journaliste hexagonal, voire du pigiste romand impressionnable.</p>
<p>          Nous ne sommes décidément pas assez exotiques !</p>
<p>          Et l&#8217;on partagerait volontiers l&#8217;opinion du même Layaz, affirmant contre l&#8217;idée reçue qu&#8217;un &laquo;&nbsp;écrivain romand peut exister sans courtiser Paris&nbsp;&raquo; si, comme la plupart de ses confrères et selon ses propres dires, il n&#8217;avait tenté sa chance auprès de plusieurs éditeurs parisiens avant de se rabattre sur la maison romande désormais la plus tournée vers Paris. En soi, bien sûr il n&#8217;y a pas à reprocher à l&#8217;écrivain de telles tentatives, mais dans ce cas qu&#8217;on nous épargne le mensonge à soi : le discours sur les avantages de l&#8217;édition romande consiste avant tout à faire de nécessité vertu.</p>
<p>          Que l&#8217;ouvrage d&#8217;un auteur suisse paraisse chez un &laquo;&nbsp;grand&nbsp;&raquo; éditeur hors du pays, c&#8217;est la fête journalistique automatique, <em>pavlovienne</em>. Quel torrent de commentaires béats, que le livre soit bon (<em>Rapport aux bêtes</em>) ou médiocre (tels romans de Chessex). On croira que la presse félicite l&#8217;auteur, et ce serait tant mieux, après tout, mais ce n&#8217;est qu&#8217;à moitié juste. La louange va surtout à l&#8217;éditeur français, pour avoir révélé aux Suisses qu&#8217;un Suisse <em>peut être</em> bon écrivain. Comment le remercier assez de ce flair qui nous fait défaut ? Publié à une grande enseigne étrangère ou dans une officine lausannoise, le même livre, occasionnerait des lectures très différentes. C&#8217;est que les commentaires portent rarement sur le texte, mais sur les signes de prestige que celui-ci arbore.</p>
<p>          Et le cinéma, l&#8217;opéra, la peinture fourniraient mille exemples de ce tropisme trop helvète. Jusqu&#8217;à la nouvelle Haute école de théâtre romande, La Manufacture, qu&#8217;on a jugé digne seulement d&#8217;un messie professionnel, ayant fait sa carrière en France.</p>
<p>          Qu&#8217;on n&#8217;aille pas croire qu&#8217;un obscur ressentiment ou une grossière xénophobie inspirent ces lignes. Plutôt une lassitude du suivisme culturel qui caractérise ce petit pays. Les sociologues appellent cela le <em>lutétiotropisme, </em>ou tendance à se diriger automatiquement vers la lumière de Paris.</p>
<p>          Il est temps de démystifier le &laquo;&nbsp;c&#8217;est mieux ailleurs&nbsp;&raquo; implicite de nos acteurs culturels, non pour explorer la suffisance de clocher du &laquo;&nbsp;y en a point comme nous&nbsp;&raquo;, mais bien pour laver et convertir son regard : détecter la créativité qui a cours ici comme ailleurs, ni plus ni moins. Lui donner sa chance, comprendre qu&#8217;elle ne subjugue pas tout de suite, qu&#8217;elle n&#8217;est pas précédée des certificats médiatiques et d&#8217;affiches pompeuses. Jouer à l&#8217;étranger de cette originalité, de ce &laquo;&nbsp;décalage fécond&nbsp;&raquo; dont parlait Jean Starobinski, sans pour autant le caricaturer à usage externe. Accepter que cette différence étonne ou déconcerte. N&#8217;y aurait-il pas là de quoi assurer ici une vraie créativité ?</p>
<p>          Cela semble plus urgent que jamais, à l&#8217;heure où le Parti du Peuple Suisse dit haut et fort ce qu&#8217;il pense de l&#8217;utilité de la culture dans notre beau pays.</p>
<p align="center">*****************</p>
<p> </p>
<p><strong>(1)</strong> C.F. Ramuz, <em>Paris, notes d’un Vaudois</em> (1939), Lausanne : L’Aire, 1978, p. 125.<br />
<strong>(2)</strong> Joël Aguet, “Le théâtre à Lausanne. Mirage de grandeur”,<em> Domaine public</em>, nº 1457, 11 janvier 2001.</p>

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