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	<title>MondesFrancophones.com &#187; jhenric</title>
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		<title>Écrivain et prostituée</title>
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		<pubDate>Mon, 14 Nov 2011 15:14:54 +0000</pubDate>
		<dc:creator>jhenric</dc:creator>
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<div class="mceTemp" style="text-align: justify;">
<dl id="attachment_4358" class="wp-caption alignleft" style="width: 310px;">
<dt class="wp-caption-dt"><a href="http://mondesfrancophones.com/chroniques/la-chronique-de-jacques-henric/ecrivain-et-prostituee/attachment/memoires-de-l%e2%80%99inacheve-1954-1993/" rel="attachment wp-att-4358"><img class="size-full wp-image-4358  " title="Mémoires de l’inachevé (1954-1993)" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/11/Mémoires-de-l’inachevé-1954-1993.jpg" alt="" width="300" height="300" /></a></dt>
<dd class="wp-caption-dd"> Grisélidis Réal,  Mémoires de l’inachevé (1954-1993), Verticales.</dd>
</dl>
</div>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Il serait peut-être temps de ne pas oublier, dans la liste des femmes écrivains qui ont marqué la littérature de notre époque  — Colette, Simone de Beauvoir, Anaïs Nin, Violette Leduc, Marguerite Duras, Unica Zurn, Gabrielle Wittkop … —  le nom de Grisélidis Réal. Je ne suis heureusement pas le seul à me souvenir comme d’une révélation les parutions en 1974 de <em>le Noir est une couleur</em>,  puis de <em>la Passe imaginaire</em>, du <em>Carnet de bal d’une courtisane</em>, de <em>Suis-je encore vivante. Journal de prison</em>, et en 1981, <em>Grisélidis, courtisane</em>, longue interview de l’écrivain prostituée recueillie par Jean-Luc Hennig à Genève, remis aujourd’hui en circulation par les éditions Verticales à l’occasion de la sortie chez le même éditeur de <em>Mémoires de l’inachevé</em>. Ce volume comprend pour l’essentiel un choix des lettres que l’écrivain adressa à des proches, amis ou amants. S’il arrive que la correspondance de grands auteurs ne soit pas à la hauteur de leurs livres, en règle générale il y a continuité d’écriture entre les textes de circonstances et l’œuvre littéraire. La correspondance de Flaubert, celle de Céline, ne sont-elles pas à la hauteur de leurs romans? En tout cas, les documents écrits de Grisélidis Réal retrouvés après sa mort le 31 mai 2005 dans son petit appartement genevois, rassemblés par ses quatre enfants et présentés par Yves Pagès, ont la même force, la même violence, le même noir éclat que ses écrits autobiographiques.</p>
<p style="text-align: justify;">Le choc reçu à la lecture des premiers textes de celle qu’on appelait enfant « le petit démon d’Égypte » (son père dirigeait l’École suisse d’Alexandrie), outre leur déroutante beauté, tenait aussi au fait qu’ils avaient été écrits par une prostituée. Une vraie prostituée. Le je de la narratrice était bien le je de l’auteur. Et une prostituée qui avait lu Artaud, Céline, Breton, Bataille, Genet, Miller, Beckett  Beauvoir, Sartre… On avait eu l’occasion de lire des textes, et de grands textes, écrits par des femmes alcooliques, droguées, folles, addictes au sexe, mais des textes écrits par une prostituée… Qui plus est, ô scandale, une prostituée affirmant haut et fort sa condition, l’exhibant comme un titre de noblesse. « Putain ! », oui, et fière de l’être. Et circonstance aggravante, mère de quatre enfants ! Panique dans la poulaille bien-pensante, la féministe en premier. Quoi ! une femme libre qui dit avoir choisi librement la prostitution ? Pas crédible !  Et qui nous apprenait que des années après avoir quitté le trottoir, elle avait alors quarante-huit ans, elle y était revenue, de son plein gré. Pour quelle raison ?  Pour être plus libre ! Plus libre que dans cet autre type de prostitution qu’étaient à ses yeux les activités sociales auxquelles elle avait été astreinte ; plus libre, et surtout plus protégée qu’elle ne l’avait été dans sa vie de grande amoureuse, vie toujours ratée, toujours tragique. Son <em>Journal d’une courtisane </em>commence ainsi : « Je suis une prostituée. / Je l’ai été, je ne l’étais plus, je le suis redevenue (…) Je refuse de vivre en exploitant les autres — je refuse aussi d’être exploitée. Je suis libre. Libre de mon corps, libre de mes actes, libre de mon esprit, libre de la lutte que je mène et des buts (…) Mes hommes, mes &laquo;&nbsp;clients&nbsp;&raquo;, viennent vers moi  comme des enfants, comme des frères. Nous n’échangeons pas de haine. Pas de coups, pas d’insultes, pas de mépris (…) La nuit, je marche dans la rue, tranquillement, sans hâte, je souris aux hommes qui cherchent. Je les regarde dans les yeux, avec amour, avec prudence. Je veux qu’ils sachent que je suis prête, enfermée dans mon manteau de cuir noir dont le col de fourrure soyeux s’ouvre sur le haut de mes seins blancs, à leur donner ce qu’ils attendent. Des caresses, de la douceur, du plaisir, l’apaisement ». Logique qu’on la retrouve en 1975 solidaire du combat politique des prostituées lyonnaises et parisiennes et s’affichant dès lors comme « catin révolutionnaire ».</p>
<p style="text-align: justify;">L’apaisement, la paix, c’est bien paradoxalement ce qui lui maquera dans ses grandes amours passionnées. Celle pour ce Noir américain, Rodwell, personnage du très beau récit <em>le Noir est une couleur</em> ; celle pour le gigolo berbère, Ahmed Hassine, ce prostitué qu’elle connut en 1971 alors qu’il était incarcéré dans une prison suisse, avec qui elle vécut des années d’un véritable enfer et dont on se fait une terrifiante idée en lisant les lettres qu’elle lui adressa après leurs provisoires puis définitive ruptures.</p>
<div class="mceTemp" style="text-align: justify;">
<dl id="attachment_4359" class="wp-caption alignright" style="width: 215px;">
<dt class="wp-caption-dt"><a href="http://mondesfrancophones.com/chroniques/la-chronique-de-jacques-henric/ecrivain-et-prostituee/attachment/griselidis-courtisane/" rel="attachment wp-att-4359"><img class="size-full wp-image-4359 " title="Grisélidis, courtisane" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/11/Grisélidis-courtisane.jpg" alt="" width="205" height="300" /></a></dt>
<dd class="wp-caption-dd">Jean-Luc Hennig, Grisélidis, courtisane, Verticales.</dd>
</dl>
</div>
<p style="text-align: justify;">Non, que les années de prostitution de cette jeune femme, très belle, cultivée, passionnée de littérature et d’art, aient été, elles, paradisiaques, loin de là. Il lui arrive souvent, surtout à ses débuts dans la profession, d’évoquer un enfer, appelant à l’aide ses amis pour l’en sortir. Mais que cet enfer va lui paraître doux, en comparaison de celui qui l’attend, qu’à chaque fois elle a pourtant choisi en connaissance de cause, quand c’est l’amour qui mène la danse. Abandons, violences, battue des nuit entière, visage démoli, cheveux arrachés, humiliée, injuriée, ruinée par son voyou alcoolique  et fou… Mystère de l’amour, mystère du masochisme féminin. Vrai, qu’à son « Petit fauve noir », elle avait donné ses instructions dans des lettres enflammées : « tue moi d’amour », « enchaîne-moi », « sois ma drogue, mon poison, mon poignard », « fends-moi, Hassine, saccage-moi »… Comblée, elle le sera au-delà de toute espérance. Saccagée, comme jamais elle ne fut dans son existence de putain. À son ami Henri, après une énième déconvenue amoureuse, elle écrit : « Je te jure que je regrette le temps où j’étais Putain, où j’étais désirée, adorée, aimée, RESPECTÉE ET PAYÉE… ». Les mots qui reviennent le plus souvent dans ses écrits ? Don, pitié, générosité, amour, pureté. Jean-Luc Hennig, dans sa nouvelle postface à la réédition de <em>Grisélidis, courtisane</em>, fait allusion à la doctrine du « pur amour ». Grisélidis Réal, nouvelle Madame Guyon ? La thèse est défendable. Et c’est avec un mélange de jubilation, d’ironie, d’émotion contenue, qu’il peut adresser à son amie un ultime message sur sa tombe, le 9 mars 2009, lui disant sa fierté de la voir reposer dans le prestigieux Cimetière des Rois de Genève (où son corps vient d’être transféré quatre ans après sa mort). Genève, cette ville qui l’avait honnie et persécutée, et la voici ayant pour voisin son vieil ennemi Calvin qui « châtrait les désirs des hommes », mais aussi pour compagnon le grand Jorge Luis Borges.</p>
<p style="text-align: justify;">

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		<title>Les solidarités mystérieuses de Pascal Quignard.</title>
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		<pubDate>Fri, 04 Nov 2011 14:23:44 +0000</pubDate>
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<div id="attachment_4332" class="wp-caption aligncenter" style="width: 212px"><a href="http://mondesfrancophones.com/chroniques/la-chronique-de-jacques-henric/les-solidarites-mysterieuses-de-pascal-quignard/attachment/pascal-quignard-les-solidarites-mysterieuses/" rel="attachment wp-att-4332"><img class="size-medium wp-image-4332" title="Pascal-Quignard-Les-solidarités-mystérieuses" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/11/Pascal-Quignard-Les-solidarités-mystérieuses-202x300.jpg" alt="" width="202" height="300" /></a><p class="wp-caption-text">Les solidarités mystérieuses, Pascal Quignard. Gallimard</p></div>
<p style="text-align: justify;">Bien sûr qu’un critique littéraire n’a pas à se poser certaines questions, il a un texte sous les yeux, il doit en rendre compte, c’est le matériau avec lequel se mesurer, point. Mais pour quelqu’un qui pratique sans une compétence assurée cette activité consistant à décrire et à juger un texte, qui lui-même écrit et sait dans quels bas-fonds de sa vie émotionnelle il puise plus ou moins à l’aveugle, il est certaines interrogations qui ne lui paraissent pas tout à fait intempestives. Il en est une qui m’est venue à plusieurs reprises à la lecture des livres de Pascal Quignard. Son nouveau roman, <em>les Solidarités mystérieuses<strong>,</strong></em> la réactive, mais voilà que je m’avise qu’elle est peut-être plus banale qu’inopportune.</p>
<p style="text-align: justify;">Qu’est-ce qui fait qu’à un moment de sa vie, de sa vie d’homme et de sa vie d’écrivain, Pascal Quignard décide de donner congé à tous les grands penseurs, écrivains, artistes, philosophes, mystiques, théologiens, historiens, qui venus des temps les plus anciens, des continents et des civilisations les plus divers, peuplent ses <em>Petits traités</em>, les volumes du <em>Dernier Royaume</em>, du <em>Sexe et l’effroi</em>, de <em>la Nuit sexuelle</em>… ?  Qu’est-ce qui le fait quitter Homère, Plutarque, Lycophron, Haydn, Sade, saint Augustin, Freud…, pour s’intéresser au pharmacien d’un petit bourg de la France profonde, des fermiers, un prêtre homo, une mère divorcée, son frère, une vieille madame Ladon, professeur de piano à la retraite, n’habitant ni Venise ni Alexandrie mais Saint-Enogat en Bretagne… Autant de figures aux existences apparemment les plus plates, qui ne parlent pas métaphysique, ne citent pas de vers latins, causent plutôt cuisine et du temps qu’il fait, évoquent le passé, leur enfance, la famille… Et pourtant, ces êtres que, dans l’espace des deux-cent cinquante pages de son roman, Pascal Quignard a tirés de leur anonymat par la force de son imaginaire, ne nous en apprennent-ils pas autant sur nous, sinon plus, que les grands Noms de l’intelligence universelle qui nous entretiennent sur le tragique de notre humaine destinée ? Étant entendu, comme on l’entend en effet en suivant les destins singuliers des personnages des <em>Solidarités mystérieuses</em>, que ce tragique  n’est pas sans s’accomplir et être vécu, comme chez les grands mystiques (relisons-les, et Bernanos avec), dans une <em>mystérieuse</em> plénitude de joie (relisons aussi Bataille).</p>
<p style="text-align: justify;">Si la figure centrale du roman, Claire Methuen, présente des affinités avec le personnage féminin de <em>Villa Amalia, </em>ce n’est pas dans l’Italie solaire que nous la rencontrons mais dans la sombre Bretagne, dans ce paysage de landes, de falaises, de rocs de granite noir battus par les vents, de ciels d’orages, de pluie, de mer déchaînée. C’est une des grandes forces de l’écriture de Quignard que d’imposer la présence physique des choses, la forme d’une plante, les mille et une variations de la lumière, les couleurs d’un ciel, l’aspect d’un corps humain, ses gestes… « Les doigts de Madame Ladon étaient devenus tout secs. Sa peau faisait penser aux petites feuilles douces et poilues des oliviers ou des lavandes »… Un écrivain, n’est-ce pas d’abord cela ? : un musicien (Quignard l’est, on le sait) qui est en même temps un formidable visuel. « La lumière était soit incertaine, dorée, granuleuse, fabuleuse. Ou toute brune, toute noire. Ou pâle mais opaque. Ou vert pâle ».</p>
<p style="text-align: justify;">L’histoire ? Je résume, Simon, le pharmacien, Claire, le « génie des langues », se sont connus enfants, se sont éloignés l’un de l’autre, se sont mariés chacun de leur côté, ont eu des enfants, n’ont cessé jusqu’à leur mort de s’aimer d’un drôle d’amour sans que leur corps, leur sexe, ne se rencontrent jamais. Claire, revenue au pays, chaque jour, chaque nuit, de saison en saison, d’année en année, dissimulée derrière un arbuste, un rocher, ne va cesser d’épier Simon de sa cache en surplomb. Jusqu’à la mort, volontaire, de celui-ci, noyé en mer, le corps retrouvé dévoré en partie par les poissons. L’angoisse qui écrasait Claire fait alors place en elle à « l’étrange paix effervescente et radicale du surgissement de tout ». Un amour fou, cet amour ? Sûrement pas au sens où l’entendait Breton. La passion entre un homme timoré et une folle ? Mais passion vraiment, ce lien insensé, « sans origine » et pourtant absolu entre ces deux êtres ? Et lien, vraiment, alors que la mort, écrit Quignard, qui ne les a pas séparés ne les réunit pas plus ? Mieux vaut que le lecteur sache que les théories les plus pointues de la psychanalyse, les lacaniennes notamment (l’amour qui supplée au non-rapport sexuel, la femme qui n’est pas toute, l’angoisse comme manque du manque…) ne lui seront d’aucun secours pour entrer dans cet « autre monde » qui n’est pas l’enfer, simplement un monde où les êtres et les choses sont <em>mystérieusement</em> « décoordonnés », « débranchés », et où des humains, Simon, Claire, vont se fondre en douceur l’un en l’autre, puis se dissoudre dans les choses, pour disparaître enfin dans la sombre splendeur du paysage. Mort, Simon « est devenu la baie ». Elle, Claire sera « la nuit ».</p>
<p style="text-align: justify;">Si même, selon Jean, le prêtre ami de Paul, frère de Claire, Dieu est entré dans la tristesse, si le monde se vide de sens, si temps se désoriente, que reste-t-il à faire ? Ce que fait Pascal Quignard : continuer avec obstination à nommer les choses et les êtres, à dire leur secrète beauté. À les faire exister. Constat de Claire, au milieu des fleurs qu’elle a plantées sur la lande: « Toutes les choses belles vivent (…) La vie est le souvenir le plus touchant du temps qui a produit ce monde ».</p>

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		<title>Le dur désir d’aimer</title>
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		<pubDate>Wed, 26 Oct 2011 14:04:16 +0000</pubDate>
		<dc:creator>jhenric</dc:creator>
				<category><![CDATA[Jacques Henric]]></category>

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<p style="text-align: justify;">Alain Finkielkraut</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Et si l’amour durait.</em></p>
<p style="text-align: justify;">Stock</p>
<p style="text-align: justify;">Paul Audi</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Le théorème du Surmâle</em></p>
<p style="text-align: justify;">Verdier</p>
<p style="text-align: justify;">L’amûr… Ah l’amûr !… « Parlez-moi d’amour ! », ironisait Céline qui, lui, ne voulait parler que « popo » avec ses maîtresses. Pourtant, sans l’amour, la littérature aurait-elle jamais existé, y compris celle de Céline ? Il est, paraît-il, certaines langues où le mot et le concept d’amour n’existent pas, et dans d’autres où ils se prêtent à plus de six-cents variations de sens. On peut, dès lors, se demander quelle littérature a pu naître au sein de ces langues-là. Pour ce qu’il en est de notre espace culturel occidental, comment ne pas être frappé qu’au cours du siècle passé l’amour a été sacrément malmené par les littérateurs. Pour Céline, l’amour ? « L’infini à la portée des caniches ». Déjà Baudelaire : « La volupté unique et suprême de l’amour gît dans la certitude de faire le mal ». Lacan ? « Donner ce qu’on n’a pas à qui n’en veut pas ». Et ce n’est pas chez Proust, Kafka, Musil, Joyce, Aragon, Duras, Klossowski, Bataille, ou Kundera (j’y reviendrai à propos du bel essai d’Alain Finkielkraut) que les amoureux de l’amour (« l’amour aime aimer l’amour », écrivait Joyce), trouveront quelque réconfort. Et puis aime-t-on de la même façon une femme, un homme, Dieu, un pays, son chien, les chocolats… ? Un livre de Paul Audi récemment paru prend à bras-le-corps, si je puis dire, l’inépuisable question de l’amour, de ses mystères et de ses embrouillaminis avec le sexe. Pour mener son analyse, Paul Audi s’appuie sur un psychanalyste et sur un écrivain, Lacan et Jarry. Thèse de Lacan, qu’il résume ainsi : « Quand on aime, il ne s’agit pas de sexe », l’amour étant ce qui supplée au rapport sexuel, lequel n’existe pas. Énoncé de Jarry mis dans la bouche de son héros, André Marcueil, et dont Paul Audi fait un théorème (<em>le Théorème du Surmâle</em>) : « L’amour est un acte sans importance, puisqu’on peut le faire indéfiniment ». Dans l’interprétation inédite du chef-d’œuvre de Jarry que propose Paul Audi, une question, lancinante, revient : « Faisons-nous vraiment l’<em>amour</em> quand nous <em>faisons</em> l’amour ? » Dit plus crûment : aime-t-on vraiment quand on baise ? Ou tout aussi crûment et en collant à l’actualité : l’homme qui veut posséder toutes les femmes pour en jouir sans leur assentiment, disons par exemple un directeur général d’un Fonds Monétaire International, mâle livré à ses seules pulsions et aux exigences immaîtrisables de son <em>bâton-à-physique</em>, pour reprendre l’expression de Jarry, sait-il, ce priapique, que « faire l’amour assidûment ôte le temps d’éprouver l’amour » ? Commentaire de Paul Audi, concernant le Surmâle : « L’amour qui <em>s’éprouve</em> ne recouvre absolument pas celui de l’amour qui se <em>fait </em>». Le Surmâle n’est pas un séducteur, à savoir un être de langage dont l’approche des femmes passe avant tout par la parole. Il faut du temps (plus que sept minutes dans une chambre d’hôtel new-yorkais !) pour séduire une femme, pour que l’amour naisse et dure. Le passage admirable du roman de Jarry est celui où le Surmâle, redevenant André Marcueil, s’éprend d’amour pour Ellen, sa proie qu’il craint d’avoir baisée à mort, et s’abîme dès lors dans une longue contemplation éblouie de son corps, de ses yeux, de ses oreilles,de  ses seins, de son sexe…</p>
<p style="text-align: justify;">Titre du livre d’Alain Finkielkraut : <em>Et si l’amour durait</em>. Comment entendre ce <em>Et si </em>? Un doute, une question (bien que manque le point d’interrogation), une hypothèse, une supposition, l’expression d’un désir, une réponse à des sceptiques, un vœu ?… Il y a au moins deux (beaucoup plus sans doute) Finkielkraut : l’homme des médias, le philosophe passionné, participant avec fougue à des débats de toute nature (mais que cette voix singulière est précieuse dans le Zeitgeist soumis à la plombante dictature de l’opinion !), et le lecteur modeste, attentif, scrupuleux, éminemment pédagogue, qui se met au service de grands textes pour en révéler l’inépuisable richesse de sens. C’est récemment quatre romans qui sont l’objet de ses analyses. Les auteurs : Madame de La Fayette, Ingmar Bergman, Philip Roth et Milan Kundera. Quatre livres où il est question de l’amour. De quatre auteurs qui, à l’instar d’un Jarry ou d’un Lacan, ne s’en laissent pas compter sur ce qui est le cœur radioactif de toute vie humaine. Pessimistes, ces auteurs ? Disons terriblement lucides, et c’est ce qui rend émouvant la lecture qu’en fait Alain Finkielkraut, attaché au départ à réexaminer une conception de l’amour mise à mal par les coups de boutoir portés contre elle par toutes les formes de romantisme, de sentimentalisme, d’idéalisme, de réalisme, d’ascétisme, d’hédonisme, de pornographie… : l’amour comme « événement pur », pure contingence, extase, « grâce », <em>agapè</em> renouant avec éros (selon le vœu du pape Benoît XVI courageusement cité par Finkielkraut), précarité et pourtant fol espoir de pérennité (<em>Si l’amour durait</em>… ). Mais l’inattendu est que, ses lectures progressant, Finkliekraut me semble gagné par le désenchantement. Il faut dire que clore son essai  par un commentaire critique des romans de Milan Kundera, à mes yeux le plus lucide d’entre les lucides, c’était prendre le risque de ne plus être longtemps bercé d’illusions. Le beau, le renversant dans l’amour, ce sont ses débuts ? Les livres de Kundera en évoquent de très émouvants. Ça peut commencer dans le dérisoire, l’incongru, le cru, l’obscène. Chez les dieux comme chez les hommes. Dans son essai sur <em>Ulysse</em>, de Joyce, Philippe Forest rappelle que Nausicaa s’éprend d’Ulysse, surgi nu devant elle, alors qu’il présente un corps horrible « gâté par la mer »*. Quant à Joyce, son amour pour sa femme Nora (qui va durer) a pour point de départ, dans une rue de Dublin, l’ouverture de la braguette de Mr Joyce par Miss Barnacle, laquelle, munie d’un mouchoir, le fait éjaculer dans sa main. Or la branlette donne naissance à un épithalame (« hymne nuptial », précise Forest) dont le chant ne s’épuisera pas avec le temps. Chez Kundera, les aventures tragiques de ses deux héros, dans <em>L’Insoutenable Légèreté de l’être</em>,<em> </em>Tomas et Tereza, si elles ne plongent pas le lecteur Finkielkraut dans l’abattement ni le désespoir, elles le laissent néanmoins dans « étrange état de tristesse paisible, presque heureuse ». Par leur mort, qui seule, ô cruelle ironie, les réunit, le voilà <em>affligé</em> et <em>consolé</em>. J’entends déjà les autres lecteurs, ceux <em>d’art press</em> notamment, à qui j’espère avoir donné envie de lire le livre d’Alain Finkielkraut, comme de lire ou relire dans le même élan ceux de Kundera, déclarer: « décidément, tout ça n’est pas gai ! ». Qui a jamais dit que, hors la mort, il y avait de la gaîté à être « ensemble et séparés ».</p>
<p style="text-align: justify;"><em>* Beaucoup de jours. D’après Ulysse de James Joyce. </em>Philippe Forest. Éditions Cécile Defaut.</p>
<p style="text-align: justify;">____________________________________</p>

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		<title>Henri Godard, Céline (Gallimard, 2011)</title>
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		<pubDate>Sun, 12 Jun 2011 17:59:08 +0000</pubDate>
		<dc:creator>jhenric</dc:creator>
				<category><![CDATA[La chronique de Jacques Henric]]></category>

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<p><a rel="attachment wp-att-4153" href="http://mondesfrancophones.com/chroniques/la-chronique-de-jacques-henric/henri-godard-celine-gallimard-2011/attachment/cel/"><img class="alignleft size-full wp-image-4153" title="cel" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/06/cel.jpg" alt="" width="500" height="500" /></a></p>
<p>Sachons gré à notre ministre de la Culture d’avoir, <a href="http://www.delire-des-livres.com/article-celine-interdit-de-commemoration-a-quand-aragon-65836056.html">par sa pantalonnade à l’occasion des ridicules « commémorations » d’écrivains</a>, braqué l’attention de tous les médias sur Céline. Une opportune façon de donner à la parution de la biographie de l’écrivain par Henri Godard un maximum d’écho et de multiplier les lecteurs de Céline. En exergue à son essai, le maître d’œuvre des volumes de la Pléiade cite Malraux : « La biographie d’un artiste est sa biographie d’artiste », jugement qui lui a servi de boussole pour éviter tous les écueils du genre biographique : amas d’anecdotes insignifiantes, tentation de l’hagiographie , ou à l’inverse pulsions haineuses faisant virer l’essai au pamphlet. Disons-le, la biographie d’Henri Godard est un modèle du genre, étant entendu qu’elle répond également dans ses objectifs à ce qui pourrait être non un rectificatif à la déclaration de Malraux, mais son prolongement : La biographie d’un artiste est sa biographie d’homme. Cette balance dialectique, Henri Godard l’a pratiquée au mieux. C’est aussi parce que Céline a eu cette vie-là, pas celle d’un Gide, d’un Proust, d’un Morand, d’un Claudel, d’un Breton, par exemple, qu’il a écrit cette œuvre-là, pour le meilleur des romans mais aussi pour le pire de ce qu’il est convenu d’appeler ses pamphlets. Vie et œuvre… Bien sûr que l’œuvre, si elle vaut, dépasse, transcende les aléas d’une vie, mais c’est la grande réussite de ce <em>Céline</em> que de montrer dans un ample mouvement d’écriture comment les divers moments d’une existence ont pu, sans se confondre avec elle, nourrir l’écriture les livres.</p>
<p>Ce qu’on apprend à la lecture ses pages qu’Henri Godard consacre au jeune Louis-Ferdinand Destouches, c’est que le milieu familial et social du futur écrivain n’a rien à voir avec celle des écrivains de  son temps, notamment ceux que je citais. La plupart sont des bourgeois nantis bénéficiant de rentes qui leur permettent de se consacrer très tôt et dans les meilleures conditions à l’écriture. D’autres font carrières dans la diplomatie. Même les avant-gardistes, les surréalistes notamment, ne sont pas des mains « à charrue ». Il faudra attendre le mitan du siècle pour que la profession de la « main à plume » se prolétarise. Et Céline lui ? « Je n’ai pas eu de jeunesse », écrit-il. Pas la vie de château, pas de vaste bibliothèque familiale où consulter les grands chefs-d’œuvre de la littérature universelle. La grand-mère Céline Guillou bosse dans la friperie puis la brocante ; le gamin quitte tôt l’école ; de quinze à dix-huit ans, il a des patrons, il est commis de magasin, il livre des tissus, puis des bijoux aux riches clients des hôtels de luxe. Ce n’est pas le bagne, mais il sait tôt ce qu’est la gêne, les humiliations. Aux Etats-Unis, un tel parcours pour un écrivain n’aurait rien d’exceptionnel, en France si. Henri Godard a raison d’insister sur ces années de formation du jeune Céline pour aider à comprendre en quoi elles ont pour une grande part déterminé sa vie d’adulte et surtout été à l’origine d’une des œuvres les plus singulières de la littérature. La langue que l’adolescent entend parler autour de lui, comme celle qui se parle dans la banlieue populaire où le médecin Destouches exercera plus tard, n’est pas celle des beaux quartiers, pas celle des littérateurs dont il disait qu’ils n’avaient pas eu « à gagner leur vie avant d’aller à l’école ». Ce langage parlé où l’argot a sa place, il va l’amplifier, le transcender en le soumettant à un travail d’écriture phénoménal (lire les états successifs de ses romans) pour aboutir à une prose qui situe l’œuvre (et plus spécialement les derniers récits si fâcheusement méjugés) dans la tradition de la grande poésie française plus que dans celle du roman. Villon, Rutebeuf, Du Bellay, d’Aubigné, La Fontaine…, plus que Stendhal, Balzac ou Zola.</p>
<p>L’expérience de la guerre est également capitale pour Céline. Sans elle, on ne peut rien comprendre à son pacifisme et à son anarchisme qui, après l’écriture du <em>Voyage</em>, le fera situer à gauche par des naïfs (dont le couple Aragon-Triolet), et qui de dérapages en dérapages le conduira aux errements politiques et aux écrits délirants que l’on sait. Henri Godard en expose les multiples sources : milieu familial antisémite, lectures de l’adolescent, contexte politique en ce début de 20<sup>ème</sup> siècle, traumas d’un échec amoureux (Élisabeth Craig), frustrations professionnelles répétées,  effets dévastateurs de la jalousie sexuelle si souvent agissante dans le déchaînement des pulsions racistes. Quand la haine monte  en puissance, l’écriture s’effondre. Dans <em>Bagatelles</em>, <em>les Beaux Draps</em>, <em>l’École des cadavres</em>, le génial styliste cède la place à l’idéologue <span style="text-decoration: underline;">ratiocineur</span>. Mais rien n’est simple : le grand Céline n’est pas absent dans certaines pages des pamphlets, quand il parle de ce qu’il aime, la danse, la poésie, et les femmes, ce sont ses muses qui le sauvent de sa folie. Rien n’est simple : en même temps que Céline est en proie à ses démons et débite compulsivement ses fantasmes mortifères, il écrit <em>Guignol’s band</em>, dont Henri Godard juge avec raison qu’il est le plus drôle, le plus lyrique, le plus riche de poésie de tous les livres de Céline, celui qui annonce l’écriture des chefs-d’œuvre de la fin, <em>Nord</em>, <em>d’Un château l’autre</em>, <em>Rigodon</em>. Comment, se demande-t-il, « puissent être sorties de la même plume (…) les pages les plus furieuses des pamphlets et celles admirables de <em>Guignol’band</em> ? » Il fait alors appel à ce que Kundera a appelé la sagesse du roman, à une essence de la fiction empêchant le <em>je</em> du romancier de se confondre avec le <em>je</em> du citoyen, du doctrinaire. Rien n’est simple puisqu’à l’intérieur même des ouvrages polémiques, le romancier surgit soudain, assagi, délivré de ses divagations racistes, et on retrouve le Céline qui écrit comme personne sur la beauté, celles de paysages, des femmes, sur la souffrance des déjetés de la vie, ceux notamment à qui il dédiera <em>Féerie pour une autre fois</em> : « Aux animaux / Aux malades / Aux prisonniers ». C’est aussi le médecin des pauvres qui fait taire l’imprécateur délirant. Admirables dernières pages que celles des <em>Beaux Draps </em>! où Céline évoque cette très vieille femme fuyant le froid de sa maison, perdue de solitude, qui fugue et s’enfonce dans la nuit d’une sinistre banlieue.</p>
<p>Le 1<sup>er</sup> juillet 1951, après ses tribulations dans l’Allemagne vaincue, dont il donnera le génial récit dans <em>Nord</em> et <em>d’Un château l’autre</em>, après son exil et son emprisonnement au Danemark, Céline retrouve la France. Il lui reste dix ans à vivre. C’est pour le réprouvé un temps de « traversée du désert », selon l’expression d’Henri Godard, mais aussi pour l’écrivain celui de la résurrection. À l’échec critique de <em>Féerie 1</em>, fait suite la réception chaleureuse <em>d’Un château l’autre</em> (mais fiasco commercial), puis le succès des derniers romans, <em>Nord</em> et <em>Rigodon</em>, la publication en poche du <em>Voyage</em> et la consécration absolue :  l’entrée de son vivant, dans la Pléiade. Céline est aujourd’hui un des auteurs les plus lus, il est cité avec Proust comme le plus grand écrivain du 20<sup>ème</sup> siècle. Sa reconnaissance en est-elle pour autant unanime ? Loin de là, et c’est plutôt bon signe. « Il n’y a de lumière que dans les endroits défendus », écrivait Céline. Ceux qui, à ses yeux, n’ont « pas assez de musique en eux pour faire danser la vie » ont bien des réticences à oser explorer, sans s’y compromettre, les zones sombres, dangereuses de la littérature qui, sans elles, ne seraient qu’une anodine et fadasse musiquette de fond propre à rassurer l’espèce sur sa belle âme.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>À propos de Céline, il convient de signaler la réédition d’un essai d’Yves Pagès paru en 1994, (sous un titre un peu différent), <em>Céline, fiction du politique</em>, qui met en lumière de façon très documentée les matériaux idéologiques qui ont alimenté les engagements politiques de l’écrivain. Tout ça ne lui est pas tombé du ciel. Céline est né et a vécu à une époque historique donnée et son antisémitisme n’est pas le fruit d’une génération spontanée. Ses sources idéologiques et littéraires, Yves Pagès en montre la contradictoire variété. Elles proviennent aussi bien  de l’extrême droite traditionnelle, nationaliste, que de l’extrême gauche libertaire, d’une gauche dite non conformiste, de courants populistes anti-bourgeois. Cette complicité, dès la  fin du 19<sup>ème</sup> siècle, entre extrême droite et extrême gauche, a été mise en lumière par l’historien israélien Zeev Sternhell. Sa démonstration, n’a hélas aujourd’hui rien perdu de sa pertinence. Ce voyage au bout de quelques nuits où nous convie Yves Pagès  est de ceux qui apportent un surplus de lumière à ce qui est la vérité profonde de la littérature.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><span style="text-decoration: underline;">Il était inévitable</span> que Gisèle Sapiro dans son volumineux essai de plus de 700 pages, <em>la Responsabilité de l’écrivain</em>, qui examine les avatars de la liberté d’expression du 19<sup>ème</sup> siècle à nos jours, n’accordât une large place à Céline. Les pages qu’elle lui consacre ont notamment l’intérêt de mettre en regard le cas de l’auteur des pamphlets à celui d’autres écrivains également compromis, et pour quelques-uns aussi gravement que lui en pour ce qui était de l’antisémitisme, s’en sont pour la plupart mieux sortis, la Libération venue. Les Morand, Jouhandeau, Montherlant, Giono…, plus malins, plus faux-culs, plus retourneurs de veste trop voyante, moins délirants que le Louis Destouches qui, s’il ne manquait pas de culot en tentant de se faire passer pour la seule victime innocente de la seconde guerre mondiale, n’avait pas tout à fait tort de se considérer comme bouc émissaire portant sur lui les petites et grandes infamies de ses confrères ayant passé entre les mailles de l’épuration. Céline n’a pas dénoncé, il a écrit. Des mots qui tuent, écrit Gisèle Sapiro. La parole est-elle un acte ? Cette question ne cessera d’être posée, et déjà au 17<sup>ème</sup> siècle, quand naît « l’écrivain », c’est- à dire un homme de plume qui désormais revendique la propriété de ses écrits et conséquemment les assumer, moralement et juridiquement. On ne peut, diraient aujourd’hui les tenants de la responsabilité de l’écrivain, les partisans de leur autonomie, avoir le beurre et l’argent du beurre. Vous voulez tout dire, O.K., mais en prenez-vous le risque ? L’attitude d’un Paulhan, à ce propos, laisse perplexe ? En 1932, quand Aragon est inculpé à la suite de la publication de son poème <em>Front rouge</em> (pour « excitation de militaires à la désobéissance »), Paulhan, sollicité par Breton de signer une pétition en faveur de son ami, lui répond qu’en effet il signerait volontiers une pétition « qui réclamerait pour l’écrivain toutes responsabilités et tous les droits, jusqu’à celui d’aller en prison ». Et c’est le même Paulhan qui à la Libération demandera pour ses amis compromis dans la collaboration, dont Jouhandeau, mais pour Céline compris, qu’on leur fiche la paix, et c’est Sartre qui alors reprendra l’argumentation du Paulhan 1, selon laquelle le crime réside aussi bien dans les paroles que dans les actes. « Nous devons nous réjouir que notre profession comporte quelques dangers », écrit Sartre. Ce débat n’est pas clos. N’entend-on pas régulièrement des écrivains revendiquer le droit de tout dire, arguant sur leur qualité d’écrivain (écrivain souvent autoproclamée ) les dispense de toute responsabilité et les hausse au-dessus des lois. On voit là repris le mythe romantique de l’écrivain prophète, l’écrivain pythie, qui peut, par exemple, vous balancer tranquillement, durassement, que telle mère est « coupable, forcément coupable » du crime de son fils, puisque c’est l’Écrivain le dit. Pourquoi, pendant qu’on y est, puisque Céline étant écrivain (incontestable celui-là) ne pas prendre pour vérité toutes les insanités proférées un temps par lui ? Par quoi on voit que tout n’est pas simple dans cette affaire… Et ne peut-on craindre que ce soient les mêmes belles âmes qui en plein la bouche de la liberté de l’Écrivain qui demain s’opposeront à la publication en Pléiade des pamphlets de Céline sous la direction ô combien responsable d’Henri Godard. La récente affaire des « commémorations » n’est pas bon signe.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Sur cette sombre époque de notre histoire, un livre noir, un de plus hélas, car on n’en a pas fini avec la période de l’Occupation  — les archives causent, les historiens travaillent —  alourdit une peu plus l’atmosphère pour tout chantre de l’unité nationale. Dans <em>l’Antisémitisme de bureau, </em>l’historien Yves Joly s’intéresse aux seconds couteaux de la persécution antisémite, pas les grandes gueules de la Collaboration, non ces fonctionnaires de Vichy,oubliés jusqu’à aujourd’hui, qui seront les efficaces petites mains de la répression. Sans eux, sans ces bureaucrates propres sur eux, la politique des rafles des Juifs n’aurait pu fonctionner à plein régime. Cette plongée au cœur de la préfecture de Police de Paris et du commissariat général aux Questions juives de 1940 à 1944 a quelque chose de glaçant. Dans ces étages, ces couloirs, ces bureaux où s’entassent des dossiers scrupuleusement tenus à jour, se prépare le voyage au bout de la nuit de milliers d’êtres humains. Les ronds de cuir anonymes qui officiaient dans l’ombre ont maintenant un nom. Que ces tristes héros de l’infamie sachent gré à Laurent Joly : la postérité ne les oubliera pas tout à fait.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Comme elle n’oublie pas Jean Fontenoy, grâce à Gérard Guégan, qui vient de le tirer de l’ombre. Mais pas un anonyme lui, cet écrivain. Né à l’orée du 20<sup>ème</sup> siècle, il a été une figure du monde littéraire des années trente, a fréquenté les écrivains de son temps, qui comptaient, a fréquenté les cercles avant-gardistes, dadaïstes, surréalistes, a été lié jusqu’à la fin de sa vie à Brice Parain, a écrit des livres, dont le prémonitoire <em>l’École du renégat</em>, a comme un certain nombre de ses confrères « passé de la fauche la plus enragée à la droite la moins clémente », comme l’écrit Guégan, pour finir dans l’abjection de l’antisémitisme et de la Collaboration. Je ne savais rien de ce Jean Fontenoy, n’avait bien entendu lu aucun de ses livres. Son nom, cependant, ne m’était pas tout à fait inconnu, sans doute l’avais-je rencontré dans un livre de Céline où il est cité. La seconde fois où ce nom est venu à mes oreilles, c’est lorsque qu’un jeune photographe est venu me montrer son travail (très remarquable, dit en passant, qu’une galerie se décide vite à l’exposer !). Son nom : Fontenoy. C’était le petit-fils de cet aventurier né pauvre (point commun avec l’origine sociale modeste de Céline) dont Guégan trace un portrait précis, pittoresque souvent et toujours nuancé, qui ne rata rien de ce qui fit le 20<sup>ème</sup> siècle pour le meilleur et pour le pire : la Révolution russe, la Chine communiste, les guerres mondiales, Trotski, Maïakovski, la NRF, Vichy, l’Allemagne nazie, la mondanité littéraire française, la fine fleur bien puante de la Collaboration, pour finir suicidé, comme Drieu, plus misérablement encore, dans un Berlin envahi par l’armée soviétique.</p>

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		<title>Le retour des fantômes</title>
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		<pubDate>Sun, 12 Jun 2011 17:06:49 +0000</pubDate>
		<dc:creator>jhenric</dc:creator>
				<category><![CDATA[La chronique de Jacques Henric]]></category>

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		<description><![CDATA[Dans mon récit la Balance des blancs, le je qui écrivait se félicitait d’avoir balancé un certain « fatras occidental » qui lui pesait et dont une bonne part était composée des engagements politiques qui avaient mobilisé son adolescence et un long temps de sa vie d’adulte. Comme Céline à la fin de Bagatelles pour un massacre [...]]]></description>
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<p><a rel="attachment wp-att-4149" href="http://mondesfrancophones.com/chroniques/la-chronique-de-jacques-henric/le-retour-des-fantomes/attachment/1_lettres_a_helene/"><img class="alignleft size-full wp-image-4149" title="1_lettres_a_helene" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/06/1_lettres_a_helene.jpg" alt="" width="380" height="600" /></a>Dans mon récit <em>la Balance des blancs</em>, le je qui écrivait se félicitait d’avoir <em>balancé </em>un certain « fatras occidental » qui lui pesait et dont une bonne part était composée des engagements politiques qui avaient mobilisé son adolescence et un long temps de sa vie d’adulte. Comme Céline à la fin de <em>Bagatelles pour un massacre</em> (mais le fatras dont il a à se débarrasser, lui, est autrement plus lourd, plus terriblement accablant : sur des centaines de pages son insensé délire contre les Juifs), ému par le souvenir d’une jeune Russe, Nathalie, voit s’éloigner toutes les figures qui avaient occupé la scène de sa vie passée et de son monstrueux pamphlet. « Cela suffit au fond ces trois mots qu’on répète : le temps passe… cela suffit à tout (…) Et puis voilà, ils deviendront tous fantômes ». Il en fait la liste. « …tout ça partira fantômes… on les verra sur les landes, et ce sera bien fait pour eux… ». Comme Céline, le je de mon récit voit virer fantômes ceux qu’il a côtoyés trop longtemps dans d’improbables combats. Or voilà que, lisant les <em>Lettres à Hélène</em>, d’Althusser, à sa femme, le je qui écrit ces lignes aujourd’hui les voit rappliquer les fantômes. Ils ont nom, pour moi, Duclos, Laurent Casanova, Kanapa, Wurmser, Garaudy, Waldeck-Rochet, Marchais… Dire que celui que Bernard-Henri Lévy, dans la préface à cette correspondance, désigne comme « un des plus grands philosophes du 20<sup>ème</sup> siècle » a eu lui aussi, mais plus longtemps, plus intimement que moi, à fréquenter ces hommes politiques gravement compromis dans le stalinisme, ces « penseurs » médiocres, à avoir à les considérer comme des interlocuteurs valables, quasi comme des égaux, à subir leurs humiliations. Le paradoxe, c’est que pour beaucoup de jeunes intellectuels communistes, critiques à l’endroit de la vieille génération de staliniens qui tenaient le Parti entre leurs mains, c’est sous l’influence d’Althusser, de ses livres, qu’ils quittèrent après de vains affrontements ce Parti, alors que leur héraut, lui, continua, dans la déréliction, à lui être fidèle. Il est dommage, à ce propos, que les lettres d’Hélène, l’épouse n’aient pas été publiées (perspective d’un trop gros volume), elles auraient sans doute apporté un éclairage sur le rôle qui fut le sien dans la nature du lien qui attacha Althusser au communisme en général, au parti communiste en particulier, et bien sûr, à elle-même qui partagea sa vie et qui finit, comme on l’apprit avec stupéfaction, étranglée par lui ce jour du 16 novembre 1980. Une femme, cette Hélène Legotien de son vrai nom d’origine juive Rytman), ou une mère très sévère ? N’allait-elle pas jusqu’à surveiller la correspondance de son Louis ? (Sollers me racontant qu’elle lui avait renvoyé un ensemble de lettres qu’il avait adressé à Althusser, lui signifiant qu’elle avait jugé que leur contenu aurait été préjudiciable à la santé…).</p>
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<p>Comment lire aujourd’hui ces lettres à celle qu’il appelle tendrement « Mon Chourin », « Ma Choubinette », « Petite tête de Choucha », sans avoir à l’esprit la tragédie de l’assassinat, sans tenter d’en trouver les prémisses, d’autant que tout ce qui concerne les débats politiques et philosophiques occupe une place modeste dans cette correspondance. Il y est plus souvent question de voyages, d’organisation de la vie quotidienne, de ses rapports avec les psychanalystes qui l’avaient pour patient. Des signes inquiétants de cette dérive vers ce que des proches du couple, témoins des conflits dont le couple était traversé, n’étaient pas loin de juger comme une issue inéluctable ? Déjà, le fait qu’à trente ans, Althusser était encore puceau et qu’à peine dépucelé, il se voit contraint de filer à sainte Anne pour se faire soigner ; sa folie, ses bouffées mythomaniaques, sa maniaco-dépression qui le conduit à une thérapie de choc, les bien-nommés électro-chocs qu’il nomme « chocs »  par euphémisme dans sa correspondance et qui, à chaque nouvelle séance, le délabrent un peu plus  mentalement et physiquement ; la dépendance à ses psys (n’est-il pas à demander à l’un d’eux, Diatkine  — significativement spécialiste des enfants… —  l’autorisation de rencontrer tel dirigeant politique communiste); ses paniques devant ses proches, notamment Hélène à laquelle il dit redouter « l’épreuve catastrophique de la présence » ; enfin l’aveu, dans une des dernières lettres, au ton pathétique, l’aveu de « cette chose affreuse » qu’il lui a fait vivre et la prémonition de ce qui allait arriver :  ce piège d’une « force actuellement plus forte que moi ». Si forte qu’elle le conduira au pire.</p>
<p>On comprend la question lancinante qui revient dans le texte de Bernard-Henri Lévy : comment un penseur de haut vol, maître à penser d’une génération, théoricien de l’histoire comme sujet sans procès, a-t-il pu, étant atteint de folie, mener une œuvre philosophique ayant son assise sur la raison et d’où la dimension de la subjectivité, de ses déraisons, était radicalement exclue ? Les lettres n’éclairent en rien ce mystère. Elles ne rendent pas plus compte des enjeux politiques de son combat à l’intérieur de parti communiste dont je fus, parmi d’autres de mon âge, à la fois le témoin et un des modestes acteurs et qui me conduisirent à la rupture avec ce parti. Une relecture de ses essais philosophiques eux-mêmes et de son autobiographie, rédigée après le meurtre, sont indispensables. Mais au fait, une question : « un des plus grands philosophes du 20ème siècle » écrit Bernard-Henri Lévy ». Le lit-on encore aujourd’hui ? Le marxisme ? Que reste-t-il de ses enjeux ? L’histoire  est passée, le Goulag, le Cambodge, la Révolution culturelle chinoise…, toutes ces tragédies… Qu’est-ce que les livres d’Althusser ont à nous apprendre sur celles-ci? Et sans doute pas plus sur nos démons et nos drames intimes. Né dans un catholicisme politiquement droitier, le « tala » (celui qui va-t-à la messe) de l’E.N.S., foin de ses psychanalystes, retrouve à la fin de sa vie, son ancien  directeur de conscience, le vieux pétainiste Guitton, qui l’emmène voir les « petites soeurs de Jésus » et qui lui fera retrouver, après la tragédie, le chemin de sa foi ancienne. « Nous avions un maître », écrit nostalgiquement Bernard-Henri Lévy.</p>
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		<title>Céline entre les femmes et ses démons</title>
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		<pubDate>Sun, 12 Jun 2011 16:57:09 +0000</pubDate>
		<dc:creator>jhenric</dc:creator>
				<category><![CDATA[La chronique de Jacques Henric]]></category>
		<category><![CDATA[Uncategorized]]></category>

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		<description><![CDATA[Il était beau, le jeune Céline. Les femmes qui l’ont connu en témoignent. Épouse, maîtresses, amies, toutes ont été sous le charme. Un solide gaillard, carrure athlétique, belle gueule d’acteur de cinéma dont l’allure virile était tempérée par une séduisante nuance de féminité annonçant une fragilité intérieure et communiquant au personnage une sorte d’aura romantique. [...]]]></description>
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<p><a rel="attachment wp-att-4146" href="http://mondesfrancophones.com/uncategorized/celine-entre-les-femmes-et-ses-demons/attachment/celine1/"><img class="alignleft size-full wp-image-4146" title="Celine1" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/06/Celine1.jpg" alt="" width="311" height="467" /></a></p>
<p>Il était beau, le jeune Céline. Les femmes qui l’ont connu en témoignent. Épouse, maîtresses, amies, toutes ont été sous le charme. Un solide gaillard, carrure athlétique, belle gueule d’acteur de cinéma dont l’allure virile était tempérée par une séduisante nuance de féminité annonçant une fragilité intérieure et communiquant au personnage une sorte d’aura romantique. La grâce, quoi ! Reportons-nous aux photos de lui datant des années 1920-1930, on comprend que beaucoup de femmes aient craqué. Et puis il y a les yeux. Ah ! ces yeux et ce regard du Louis Destouches, des yeux d’un gris-bleu très clair avec des nuances de vert. Écoutons sa fille Colette : « Ce qui impressionnait d’abord, c’était son regard, intense, inquisiteur et subjuguant. Ses yeux bleus impossible d’y couper, l’impression de ne plus rien avoir à soi. Quand j’étais petite, ses yeux se posaient sur moi avec une douceur et une chaleur que je n’ai pas oubliées. IIs exprimaient une grande tendresse… ». <a rel="attachment wp-att-4147" href="http://mondesfrancophones.com/uncategorized/celine-entre-les-femmes-et-ses-demons/attachment/louis-ferdinand-celine/"><img class="alignleft size-full wp-image-4147" title="louis-ferdinand-celine" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/06/louis-ferdinand-celine.png" alt="" width="280" height="390" /></a>Si le visage fatigué, amaigri du Céline âgé, tel qu’on peut le voir dans les divers enregistrements télévisés qui ont été faits de lui, ne conserve rien de la prestance, de la mâle beauté ni de la douceur un peu hautaine des années de l’écriture du <em>Voyage</em>, les yeux, ces mêmes yeux bleus sont toujours là, illuminant le visage, lui restituant sa jeunesse. C’est probablement avec cette douceur, cette chaleur, cette tendresse, évoquées par sa fille, que le regard de Céline se posaient sur les femmes qu’il a aimées, qui l’ont aimé. Qu’il fût en plus « bien balancé », comme dira sa copine Arletty, ne pouvait qu’ajouter à sa séduction.</p>
<p>Alors, homme à femmes, Céline ? Sûrement pas. Cette horrible expression ne s’applique pas à lui. Céline n’est pas un dragueur, pas un don juan. C’est un timide avec les femmes, un délicat, un raffiné. Rien à voir avec un Drieu la Rochelle, <em>l’homme couvert de femmes,</em> pris dans les embarras d’une sexualité déjantée. Rien non plus avec un Morand dont les très misogynes et très répugnantes pages sur les femmes, dans son <em>Journal,</em> n’ont rien à envier, dans le registre de la vulgarité et de la surenchère haineuse, à celles sur les Juifs. Soit dit en passant, à côté de la légitime indignation suscitée par l’antisémitisme de Céline, il est étrange de constater la curieuse mansuétude, voire impunité, dont ont bénéficié d’autres écrivains, antisémites notoires, bons écrivains au demeurant, plus malins, plus propres sur eux, je veux dire l’un sans doute parce qu’il était chrétien, comme Jouhandeau, l’autre parce qu’il fut ambassadeur et promis à l’Académie Française, comme Morand… Paradoxe : c’est d’un de ses pires ennemis, Jean-Paul Sartre, que Céline serait probablement le plus proche par la manière dont l’un et l’autre se comportèrent (performances sexuelles mises part) avec les femmes qui leur furent attachées.</p>
<p>Pas homme à femmes, Céline, donc, mais homme ayant aimé les femmes, ayant été aimé par les femmes, ou plus justement dit : ayant aimé <em>des</em> femmes, ayant été aimé par <em>des</em> femmes. Relisons le volume des <em>Lettres à des amies</em> publié par Gallimard en 1979. Premier constat : beaucoup d’étrangères, point commun avec Aragon,  et grande différence avec Breton qui avouait dans une enquête sur la sexualité qu’il lui était impossible de faire l’amour avec une femme noire et qu’il ne supportait pas un accent étranger chez une partenaire sexuelle. Erika Irrgang, rencontrée par Céline en 1932 est une étudiante allemande ; Cillie Ambor, gymnaste, est autrichienne, d’origine juive ; Évelyne Pollet, écrivain, est de nationalité belge ; Karen Marie Jensen, danseuse, est danoise ; la danseuse Élizabeth Craig, probablement son seul vrai grand amour, est américaine. Toutes, et les Françaises comprises  — la pianiste Lucienne Delforge, la journaliste Élisabeth Porquerol —  sont très jeunes quand Céline fait leur connaissance. À l’endroit de chacune, il se comporte en amant et en père très protecteur. Les lettres qu’il leur adresse comptent parmi les plus insolites et les plus émouvantes de la littérature épistolaire amoureuse. Céline conseille, morigène, fait la leçon, en appelle à son expérience de médecin. À l’une : « Faites du sport », « Pas <em>d’amour sans préservatif</em>, ou alors PAR DERRIÈRE ». Il se force à jouer les cyniques. Les hommes ? « Exploitez-les, c’est tout », « Devenez franchement vicieuse sexuellement ». À une autre, après avoir rappelé le souvenir ému qu’il gardait de ses cuisses, il reproche, au lieu de parler et penser « popo » comme lui, de se complaire dans l’effusion lyrique, de se laisser bercer par les ritournelles du « parlez-moi d’amour ». Dès qu’il sent une certaine poix sentimentale envahir le discours, Céline se cabre. Pudeur de sa part. Ce n’est pas le sexe qui est tabou chez lui mais la roucoulade amoureuse. Sans doute manifeste-t-il aussi un réflexe de défense presque animal contre  une tentative de mainmise sur lui qui mettrait en péril la liberté qu’exigent son travail et sa vie d’écrivain ? Pour couper court et étouffer le départ de feu naissant de la jalousie, il relance sa correspondante sur les plaisirs du sexe, lui proposant une coucherie à plusieurs ou l’incitant à bien « s’amuser » avec d’autres hommes en pensant à lui. « On peut aimer bien des gens à la fois. C’est une vérité qu’on ne trouve guère qu’en mourant », lui écrit-il. Ou, en désespoir de cause, il conseille à sa jeune amante d’épouser son prétendant du moment, un « homme noir et poilu » qu’elle pourra faire « cocu » à la première occasion. À la romancière Évelyne Pollet, il apportera son aide pour la publication d’un roman qu’elle peine à faire éditer, prenant sur son temps pour lire le manuscrit et suggérer corrections et améliorations. Céline n’abandonne jamais les femmes qu’il a aimées. En dépit de ses dénégations, c’est un sentimental et un fidèle à sa façon. Et quand il juge qu’il ne peut faire autrement que de rompre et s’éloigner, il console ainsi son « petit chéri » (la musicienne Lucienne Delforge) : « Je suis bien plus avec les gens quand je les quitte ». Et pour qu’elle soit sans regrets, il prend soin de se dévaluer à ses yeux. Il lui parle de sa « puante personne », comme à d’autres il se qualifiait de « cochon », de vieux « débauché » malade, mettant ainsi en pratique à leur endroit le principe de base du « je à la merde », selon lequel avant de commencer à écrire, il était recommandé de se couvrir soigneusement de « merde ».</p>
<p>J’en viens à l’essentiel : les femmes, quel rôle ont-elles joué à leur insu dans l’écriture des livres de Céline ? Dans les lettres que celui-ci adresse dans les années trente à son amie autrichienne, Cillie Ambor, des passages devraient retenir l’attention, lesquels, pour ma part, m’amènent à risquer une interprétation sur l’apparition et la montée en puissance des délires antisémites de l’auteur de <em>Bagatelles pour un massacre</em> et sur leur décroissance, voire leur disparition. Début 1933, voilà le même homme, celui qui va bientôt être l’aveuglement même devant la tragique folie dans laquelle l’Europe et le monde vont être plongés, qui fait précocement preuve d’une lucidité politique et d’une intuition prophétique dont bon nombre de ses confrères écrivains, y compris de gauche, sont alors privés. Ses avertissements à son amie juive se font pressants : « Il semble bien qu’Hitler doive finalement écraser l’opposition comme en Italie », « Je me demande si vous êtes en sécurité à Vienne, si l’Hitlérisme ne va pas envahir aussi l’Autriche (…) Demain  l’Europe entière sera faciste [sic] et pour longtemps ! », « Si cet Hitlérisme vous envahit quel abominable tourment alors ! »… Est-il aventureux de soutenir que là où il y a femmes, les démons céliniens sont en déroute ? Là où les femmes manquent, la bête immonde se réveille. Femmes à nouveau :  la revoilà muselée et réduite à l’impuissance. Pour preuve, l’écriture des pamphlets, notamment <em>Bagatelles pour un massacre </em>et<em> les Beaux draps</em>…</p>
<p>Les fameux pamphlets, dont beaucoup parlent et que si peu ont lus (et de toute évidence pas notre actuel ministre de la Culture, vu la pantalonnade dont il nous a donné récemment le lamentable spectacle lors de son agitation commémorative). La thèse convenue veut que l’œuvre de Céline comprenne d’un côté les horribles pamphlets littérairement nuls et, de l’autre, les impeccables romans indemnes de toute trace de racisme et d’antisémitisme. C’est à se demander si ceux qui n’ont pas lu les pamphlets auraient lu les romans… On sait que Céline admiraient les danseuses et que les femmes qu’il a aimées étaient toutes d’une grande beauté physique. Prenons les premières pages, admirables (eh oui !), de <em>Bagatelles</em>. Les femmes y sont présentes, des danseuses justement. « Dans une jambe de danseuse le monde, ses ondes, tous ses rythmes, ses folies, ses vœux sont inscrits !… Jamais écrits !… Le plus nuancé poème du monde !… ». C’est ce poème jamais écrit que Céline, lui, écrit. Notamment dans le ballet <em>Naissance d’une Fée</em> qui ouvre <em>Bagatelles. </em>Et puis, après cette quarantaine de pages qui valent celles de romans, les femmes, ces « fées » disparaissent. Plus que des hommes. Catastrophe ! Le poème laisse place à une prose haineuse, ordurière. 300 pages de boue ! Et, à nouveau, dans les dernières pages, miracle ! Une femme vient de réapparaître. Nathalie, le guide qui l’accompagna lors de son voyage en Union Soviétique. Elle se manifeste à lui par une lettre. Et soudain, le monstre baisse le mufle, l’hystérique scénographie de la haine cède devant le souvenir ému de cette Russe. Le poème reprend ses droits. Place à la musique, à la danse et à un nouveau ballet. « Musique !… ailes de la danse. Hors la musique tout croule et rampe… Musique édifice du rêve !… »</p>
<p>Dans <em>Les Beaux draps</em>, dont l’écriture et la publication suivent celles de <em>Bagatelles</em>, la bête immonde s’est réveillée, le cauchemar a repris, la haine antijuive se déchaîne, l’exécration ordurière fait s’affaisser l’écriture. L’homme du ressentiment Destouches est une fois de plus en proie à ses démons, l’écrivain Céline, lui, est en coma prolongé. Plus trace de ce fameux style dont il était si fier. Reste un ressassement gâteux qui s’étend sur plus de 200 pages. Et puis, une fois encore, le miracle : une femme surgit de la nuit, cette fois pas une splendide étoile de ballet, non une pauvre vieille femme comme Céline en a vu défiler au cours de sa carrière de médecin. Elle surgit puis, fuyant le froid de sa maison et la solitude, elle s’enfonce dans la nuit d’une sinistre banlieue. « 86 ans !… comme ça toute seule. Sans chien ni chat… avec sa canne, sa mantille, et puis son falot ! ». Dernières pages : le grand Céline est comme ressuscité par la grâce d’une vieillarde dont la frêle silhouette se confond avec le noir de la nuit. « Que tout se dissipe ! ensorcelle ! virevolte ! à nuées guillerettes ! Enchanteresses ! ne sommes plus… écho menu dansant d’espace ! fa ! mi ! ré ! do ! si ! … plus frêle encore et nous enlace… et nous déporte en tout ceci !… à grand vent rugit et qui passe !… ».</p>
<p>Les femmes, les déesses, les fées, « coquines-ci, mutines-là ! », sont revenues, la musique, la danse, la lumière aussi. Le grand vent qui les accompagne a balayé tous les miasmes, toutes les ordures. Tout n’est plus que « charges de joie ».<a rel="attachment wp-att-4150" href="http://mondesfrancophones.com/uncategorized/celine-entre-les-femmes-et-ses-demons/attachment/celine_lettres/"><img class="alignleft size-full wp-image-4150" title="celine_lettres" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/06/celine_lettres.jpg" alt="" width="400" height="681" /></a></p>

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		<title>&#171;&#160;La sexualité masculine a été bizarrement négligée&#160;&#187; (Transfuges)</title>
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		<pubDate>Mon, 28 Feb 2011 04:19:01 +0000</pubDate>
		<dc:creator>jhenric</dc:creator>
				<category><![CDATA[Jacques Henric]]></category>
		<category><![CDATA[Les Alarmes d'Eros]]></category>
		<category><![CDATA[Livres]]></category>

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<p><script type="text/javascript"></script>1/ <strong>Dès les premières pages de votre livre, vous citez des auteurs que vous admirez mais aucun de ces emprunts n’est placé entre guillemets</strong>  <strong>Pour quelles raisons ?</strong></p>
<p>Plusieurs raisons. Prenant exemple sur quelques-uns de mes illustres prédécesseurs comme Diderot ou Lautréamont, je m’approprie sans vergogne les textes des autres. Chaque chose appartient à qui la rend meilleure, disait Brecht. Je n’ai bien entendu pas la prétention de rendre meilleurs les textes cités, mais je leur donne une autre visibilité. Autre raison, esthétique : je n’aime pas la forme de ces petits harpons qui mordent la chair vive d’un écrit. Sortant d’une opération chirurgicale, m’ont suffi bistouris et agrafes diverses. Raison plus sérieuse : ma volonté de faire du texte une nappe fluide où se fondent les voix. Et puis je n’aime pas le mot citation à cause de l’expression : « citation à comparaître ». Enfin, ces textes relevés, je les arrange souvent à ma façon. Mais, politesse élémentaire, je signale toujours le nom des écrivains mis à contribution. En fin de volume, pour les textes mis en italiques, je livre les noms des auteurs des extraits. Mais en vrac. Au lecteur de jouer : trouver à qui appartient le texte.</p>
<p>2/ <strong>Ce titre : La balance des blancs. S’agit-il de la balance entre Eros et Thanatos ?</strong></p>
<p>Entre Éros et Thanatos, entre jour et nuit, bien et mal, hommes et femmes, blanc et noir, Noirs et Blancs, vie sexuelle et nuit sexuelle, orient et occident, écrit et image, instant et éternité…</p>
<p>3/ <strong>Nous sommes le 18 juin 2007. Le narrateur va être opéré d’un cancer de la prostate. Il sait que la plaie que va engendrer cette opération est « une petite crevasse où un monde va s’engouffrer et disparaître ». Quel monde ?</strong></p>
<p>Le sien, celui où il a été jeté, celui que j’appelle polémiquement « le fatras occidental ». Tous ceux qui y sont passés le savent, l’annonce qui vous est faite de ce mal, de ce mal-là, ne vous engage pas dans une expérience anodine. Outre le charcutage de votre chair, vous savez désormais que l’inéluctable horizon de la mort dont tout être humain a le savoir s’est possiblement rapproché. On n’est plus dans l’abstrait, dans les nuages de la métaphysique. Quand, en plus, pour un homme, c’est  son éros qui risque de morfler, comment éviter que ne se produise dans sa vie un véritable basculement, une remise en cause de ses croyances, de ses certitudes, de sa conception de l’existence, notamment de la sexualité qui en est le moteur même. On s’est depuis toujours beaucoup intéressé à la sexualité de la femme, à ce fameux « continent noir » dont a parlé Freud. En revanche, la sexualité masculine a été bizarrement négligée et me semble bien mal connue, autant par les femmes que par les hommes eux-mêmes. Je m’interroge sur ce symptôme dans un chapitre du livre titré <em>Au cœur du phallos</em>. Quand le noyau radioactif d’un sujet humain, le sexe, est touché, sa grille de lecture, aussi bien de la littérature en général, mais aussi de l’histoire où il a été plongé, de sa propre histoire, s’en trouve durablement changée. Il y a une réactivation étrange de la mémoire des événements qu’il a vécus, des engagements qui furent les siens, et, paradoxalement, le désir de brûler ces « broussailles » de son être, voire les « ordures » d’une histoire, d’une civilisation. Un des thèmes insistants du livre est la tentation de l’Orient, le désir de fuite, de lointain exil, qui a taraudé nombre d’écrivains ou d’artistes de notre Occident : Baudelaire, Rimbaud, Nerval, Melville, Gauguin, Segalen, Artaud, Leiris, Massignon, Nizan, Genet, Barthes… Leur rêve, pour la plupart, s’est souvent fracassé sur le dur roc du réel. Mon narrateur, pour ne pas suivre leur trace, lassé de ce va-et-vient est-ouest, ce n’est plus vers le mythique soleil de l’Orient (il revient d’un séjour en Iran) ni vers les lumières de notre Occident qu’il décide de partir, mais vers leur négatif, leur trou noir, là où l’occidental blanc perd tous ses repères, le vaste trou noir de l’Afrique noire. Les dernières pages du livre sont un hymne à la beauté d’une femme noire. Le narrateur quitte l’espace occidental sans colère, sans ressentiment, sans pathos. Il pourrait se contenter dire avec Céline : « Au revoir et merci ». </p>
<p><strong>4/ Vous écrivez que ce ne sont pas les mains des médecins qui ont tracé cette cicatrice sur votre abdomen mais le temps lui-même.</strong></p>
<p>Plus encore que l’intrusion d’une main étrangère dans vos entrailles, la plongée dans la nuit de l’anesthésie, qui n’est pas le noir du sommeil, un sommeil même profond, mais celui sans doute proche du néant de la mort, vous fait entrer dans une autre dimension du temps. Georges Bataille parle de cette expérience qui consiste à se « désinsérer » du temps, Tchouang-tseu, lui, dit, se «désentraver » de la trame du temps. Ce n’est pas une renaissance, mais une délivrance. Délivrance intérieure, psychique, spirituelle…, délivrance de tout ce qui vous encombrait. Que la cohorte des « belles âmes » hégéliennes, les professeurs de « moraline » (indemnes de toute ordure en eux, n’est-ce pas ?) les pleureuses humanistes, les écrits d’écrivains autoproclamés, fassent partie du lot à déposer au premier coin de rue, rien d’étonnant à cela.</p>
<p><strong>Comme Saint-Evremond que vous citez, l’étreinte entre deux amants est pour vous le signe de l’éternité d’un seul instant, « le temps des temps » ?</strong></p>
<p>« L’instantané est la plus divine de toutes les catégories, ce qui n’arrive pas à l’instant vient du malin », affirme Kierkegaard. De l’oublier, l’Occident a été réduit à un triste tombeau sans joie, constate-t-il. C’est aussi ce tombeau sans joie qu’abandonne le narrateur de mon livre. À savoir une conception du temps où celui qui devient <em>le plus malheureux des hommes</em> espère ce qui se trouve derrière lui et ne se ressouvient que de ce qui est devant lui.  C’est l’individu jamais présent à lui-même. Sinistre portrait que nous dresse de lui Kierkegaard : il ne peut vieillir car il n’a jamais été jeune, il ne peut devenir jeune, car il est déjà vieux, il ne peut mourir car il n’a pas vécu, il ne peut vivre car il est déjà mort, il ne peut aimer car l’amour est toujours au présent. Le noir absolu de l’anesthésie, une cicatrice sur l’abdomen, une coupure dans le fil linéaire du temps, et à votre réveil, les amis de la douleur, les élus de la souffrance, les amants malheureux, vous n’avez plus envie de voir leur face d’apôtres de la tristesse. À ces figures du nihilisme contemporain dont Isidore Ducasse a précocement peaufiné le portrait, j’oppose une figure qui est leur exacte opposé et qui occupe une place centrale dans le livre : Giacomo Casanova. Celui pour qui les bonnes choses, les femmes notamment qui ont traversé sa vie, arrivent sans délai. Heureux signe pour le narrateur quand il apprend le nom de son chirurgien : Casanova. Un praticien aux doigts de fée.</p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong>L’un des captivants passages de votre livre (son noyau, son épicentre), concerne les curieux dialogues qui se nouent par-delà les siècles entre Tintoret, son modèle Giulietta, qui pose pour son tableau <em>Suzanne et les vieillards,</em> la biblique Suzanne elle-même, les vieillards voyeurs, et le narrateur…</strong></p>
<p>Vous savez mon intérêt pour la peinture. Tous mes romans sont habités par des homme de l’image, peintres, sculpteurs :  Masaccio, Courbet, Picasso, Maillol, Rodin… J’ai repris en le remaniant un texte ancien qui abordait, via un épisode biblique et la vie de Tintoret, le thème de l’amour, de la vieillesse, de la décrépitude physique, et comment l’intensité de la passion amoureuse fait tenir à chaque instant le peintre à la pointe du temps, et comment il réussit ainsi une des plus belles œuvres de l’histoire de la peinture. À la figure de Tintoret, répond dans un autre chapitre <em>titré la Maison du Jouir, </em>la grande figure de Gauguin. Jouir du temps, via les femmes et la peinture, l’Occident blanc européen, colonialiste, le lui fera payer de sa vie. Vous comprenez quel sens politique aussi je peux donner à mon titre : <em>La balance des blancs</em>…</p>

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		<title>&#171;&#160;La balance des blancs&#160;&#187; interview par Jean-Paul Rossignol</title>
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		<pubDate>Mon, 28 Feb 2011 03:46:15 +0000</pubDate>
		<dc:creator>jhenric</dc:creator>
				<category><![CDATA[Jacques Henric]]></category>
		<category><![CDATA[Les Alarmes d'Eros]]></category>
		<category><![CDATA[Livres]]></category>

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<p><script type="text/javascript"></script></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Cette </strong><strong><em>Balance des blancs</em></strong><strong>, titre énigmatique du nouveau roman-montage de Jacques Henric, provient d’un terme de photographie dont l’écrivain donne en exergue la définition, celle tirée du Guide Nikon D80 :</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>« La balance des blancs garantit que les couleurs ne soient pas affectées par la couleur </strong><strong>de la source lumineuse. » Moins que l’angle technique, ce qui intéresse Henric, c’est le jeu sur le noir et le blanc, les motifs, </strong><strong>le corps, la traversée du temps dans la pensée occidentale. Qu’en est-il vraiment de la « source lumineuse » quand vous frappe un cancer de la prostate ? Quelles émotions, quelles pensées adviennent ? D’une telle expérience ordinaire et extraordinaire, vécue par l’auteur à la clinique Saint-Jeande-Dieu en juin 2007, il en ressort la meditation d’un homme sur le désir, la puissance et la fragilité d’Eros, « la scandaleuse beauté du mal », la recherche de l’Origine et de la vérité. Et aussi une autre question comme en suspens : « Où se trouve l’Occident ? » Ainsi nous voulons saisir le mouvement au coeur de </strong><strong><em>la Balance des blancs </em></strong><strong>et c’est l’objet de cette interview.</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>J-P. Rossignol</strong></p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">_ <em>Est-il nécessaire de prendre les choses par le point de départ, l’hospitalisation, les rituels de l’opération chirurgicale et son vocabulaire, ici le «dégraissage de la region préprostatique et abord de l’aponévrose pelvienne profonde », pour rentrer dans votre livre qui tient de l’essai, du roman, de l’anthropologie et de l’érotisme ? Pourquoi commencer par la nuit et le noir ?</em></p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Nécessaire, oui sans doute. Sans cette opération chirurgicale que subit le narrateur, il n’y aurait tout simplement pas eu de livre, du moins pas ce livre-là. J’ai bien aimé la citation d’Isidore Ducasse que Sollers fait dans l’entretien publié de lui dans le précédent <em>art </em><em>press </em>(je la reprends d’ailleurs dans ce numéro, à propos de ma recension de l’album consacré au peintre Bernard Dufour). Dans la « Nouvelle science, écrit Isidore Ducasse, chaque chose vient à son tour, telle est son excellence ». Tant mieux si la chose qui vous arrive est bonne, mais elle peut-être la pire. Un spécialiste de la Gnose orientale vous dira qu’il y a une positivité des Ténèbres qui ne menace pas la Lumière de l’être. Comment faire en sorte, dès lors, pour que l’irruption de la Ténèbre ait aussi son excellence. Ce n’est pas rien, vous en conviendrez, de s’entendre dire un jour, abruptement, comme il arrive hélas à beaucoup de mes frères humains, que vous venez d’entrer dans cette zone de votre existence où l’horizon de la mort n’est plus cette ligne lointaine, abstraite, dont les religions, les métaphysiques, les philosophies vous ont abondamment entretenu, mais qu’elle est désormais possiblement proche, concrète, imaginable dans les différentes phases qui la préparent. La vie, c’est les forces qui s’opposent à la mort, oui, on est tôt averti du programme qui nous attend, mais quand on vous le met sous le nez et que vous apprenez que les résistances des dites forces marquent de nets signes de faiblesse, c’est une autre affaire. Vous admettrez aussi, et d’autant plus que vous êtes dans la pleine force de votre âge, que si toute intervention chirurgicale constitue une atteinte à votre intégrité corporelle, celle qui pour un homme menace, comme on vous l’annonce, sa virilité, n’est pas la plus réjouissante à entendre. Surtout si cet homme est écrivain et que le sexe a été un des ressorts et un des thèmes insistants de ses écrits. Je rappelle, dans le livre, qu’au cours des millénaires, on s’est beaucoup intéressé au mystère de la sexualité féminine, ce fameux « continent noir » que Freud et ses continuateurs n’ont cessé de sonder ; en revanche, la sexualité de la gente mâle n’a pas été, me semble-t-il, l’objet d’une telle attention.</p>
<p style="text-align: justify;">« L’affaire homme », pour reprendre le beau titre d’un livre de Romain Gary que j’aurais pu faire mien comme sous-titre à <em>la </em><em>Balance des blancs</em>, a été une affaire dommageablement négligée par les spécialistes de la chose, voire, à quelques exceptions près, par les littérateurs eux-mêmes, hommes ou femmes. Il n’est donc pas surprenant que la chose, ce mal physique-là, venant à son tour, oblige le narrateur à y prêter la plus vive attention, et il ne le fait pas que dans le chapitre titré « Au coeur du phallos », c’est tout son récit qui en est habité. Que soient évoqués guerres, assassinats, amours tragiques, duels, castrations, suicides (Abélard, Pouchkine, Lermontov,Maiakovski, Hemingway, Gary, Joë Bousquet…), c’est le dieu Phallos, en gloire ou humilié, qui mène le bal tragique.</p>
<p style="text-align: justify;">Un mot sur l’ouverture du livre, sur ce compte rendu clinique de l’intervention rédigé par le chirurgien. Il correspond à mon souci d’être d’entrée au coeur du réel, et du réel le plus saignant, si je puis dire. Et puis, j’ai toujours aimé ce vocabulaire médical d’une précision inouïe, même si on n’y comprend pas grand-chose (quelle admirable langue que celle d’Ambroise Paré !), il est autrement plus fascinant que celui de la métaphysique, non ? Enfin, c’est ma manière de rendre hommage aux métiers qui ont affaire quotidiennement aux affrontements entre Éros et Thanatos, et plus particulièrement à ce chirurgien qui, on ne l’inventerait pas (mais « chaque chose »…et « telle est son excellence »), a pour nom Casanova. Inévitablement, un des personnages les plus présents dans le livre est l’autre Casanova, Giacomo, le Vénitien.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>LE MAÎTRE DU JOUIR</strong></p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Pourquoi la nuit, pourquoi le noir ? me demandez-vous. La nuit est celle de l’anesthésie, du noir de l’anesthésie. Sommeil artificiel dans lequel vous êtes plongé et qui n’a rien à voir avec le sommeil naturel du dormeur, y compris son sommeil le plus profond. C’est un sommeil sans rêves, sans durée vécue, c’est le noir absolu, ce qui est probablement, pour celui qui ne croit pas à une vie dans l’au-delà, une prémonition, un équivalent de ce que doit être le néant de la mort. Noir/blanc, vie/mort, bien/mal, Orient/Occident, vie sexuelle/nuit sexuelle : les plateaux de la balance, au long des divers récits, ne cessent de pencher d’un côté ou de l’autre, jusqu’à ce que ladite balance soit à son tour à balancer. </p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;"><em>Vous consacrez un chapitre à Venise. Vous décrivez la ville par la lumière (Giacomo Casanova dit à Mme de Pompadour que </em>Éditions du Seuil, coll. Fiction et cie <em>cette cité se trouve non pas là-bas mais là-haut) et par les ténèbres (Louis Aragon qui tente de s’y suicider en 1928). Le contrepoint comme signe permanent de Venise.</em></p>
<p style="text-align: justify;">Il y a, en effet, deux Venise. Une lumineuse, celle du 18_ siècle, une ténébreuse, celle du 19_, se prolongant dans le 20_. Celle de l’Arétin, de Baffo, de Casanova, de Titien, Tintoret, Tiepolo, Véronèse, Bellini,Monteverdi, Vivaldi…, et celle de Wagner, Sand, Musset, Thomas Mann, Visconti, Aragon ou Sartre. La Venise des corps glorieux, des plaisirs, des fêtes, des carnavals, des cafés, et la Venise des gueules cassées, des pestes, des démences, des amours tragiques, des suicides, du glas, des cérémonies funèbres…La Venise d’un Aragon libertin, auteur des aventures de <em>Jean-Foutre-la-Bite </em>et du <em>Con d’Irène</em>, et la Venise d’un Aragon jaloux, prêt au suicide et brûlant des milliers de pages de <em>la Défense </em><em>de l’Infini</em>. Pour dire les choses au plus près de nous, la Venise de Sollers ou celle de Régis Debray. Rappelons ce mot de Rimbaud : « Philosophes, vous êtes de votre Occident. » Je vous laisse à penser dans quelle Venise revient un homme comme le narrateur, qui sort de l’épreuve de la maladie, qui retrouve sa virilité, et qui, en compagnie de la femme aimée, connaît une sorte de renaissance dans une ville qu’il découvrit la première fois, au milieu des années 1960, dans un éblouissement.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Courbet dans vos </em>Adorations perpétuelles<em>, </em><em>Picasso pour </em>l’Habitation des femmes<em>, et </em><em>aujourd’hui Gauguin avec </em>la Balance des blancs <em>: comment entendez-vous la peinture </em><em>dans l’écriture d’un roman ? Et qu’est-</em>ce la Maison du Jouir <em>?</em></p>
<p style="text-align: justify;">Il y eut d’autres visiteurs dans mes romans (et je ne parle pas des essais, comme <em>la Peinture </em><em>et le mal</em>, ou mon <em>Manet</em>, qui tenaient autant de la fiction que du pur essai) : Masaccio, Rodin,Maillol, Pollock, Newman…, et dans ce dernier : Tintoret, qui occupe les trente pages du chapitre intitulé « Lumière de la peinture, feu de mes reins » (manière d’hommage, on l’a compris, à la <em>Lolita </em>de Nabokov). Les images, peintures, mais aussi photos ou films, ont toujours été pour moi des embrayeurs d’écriture, comme la biographie des artistes que je viens d’évoquer. Leurs vies : autant de captivants romans. Grandes oeuvres, vies mouvementées, ça se tient. Ce n’est pas un hasard si les écrivains du 20eme siècle que j’aime ont tous écrit sur la peinture : Bataille, Breton, Artaud, Genet, Malraux, Klossowski, Aragon, Leiris… Un des thèmes autour duquel est construit le livre, outre celui de l’opposition, plutôt du va-et-vient entre « vie sexuelle » (allusion au livre de CatherineMillet), et « nuit sexuelle » (référence à l’essai de Pascal Quignard), c’est celui du départ, de la fuite, de la désertion, de l’exil. Je reviens sur le cas des nombreux écrivains ou artistes qui ont eu le désir de fuir l’Occident : Baudelaire, Nerval, Flaubert, Rimbaud, bien sûr, Melville, T.E. Lawrence, Nizan, Barthes, Leiris… Se libérer de l’Origine, fuir ce queMassignon, autre candidat au départ, appelait la « Motte », le « Terroir », choisir entre le destin du « forçat » incapable de s’extraire de ses racines, de se défaire de ses chaînes, et celui du « pèlerin » qui ne cesse de marcher, de pérégriner. Pour fuir quoi, vers où ? Pour trouver quoi ? Une autre terre, un autre espace : l’Orient, l’Extrême-Orient. Lieu réel ou lieu mythique. L’un fuit sa mère (Leiris), un autre l’ayant délaissée n’a de cesse de la retrouver (Barthes). Pour beaucoup, comme Nerval, c’est La Femme qu’ils espèrent trouver. Et déception, ce ne sont que des femmes, des femmes très réelles, très concrètes, bien charnelles, pas des Filles du feu, pas des déesses, qu’ils rencontrent, et le rêve alors se brise. Un qui cherche et rencontre des femmes, des femmes à aimer et à peindre, c’est Gauguin (Rimbaud lui aussi connaîtra des femmes, dont une, très belle, Mariam, avec qui il vivra un temps). Ce n’est pas la tentation de l’exotisme qui conduit le peintre à couper le cordon ombilical avec la France et à partir pour la Polynésie, à s’installer aux îles Marquises. Si cette tentation avait été la sienne, il aurait été vite mis au parfum en constatant les terribles dégâts causés sur une population par la situation coloniale. On peut dire que Gauguin paya de sa vie sa solidarité avec le peuple maori, sa lutte quotidienne contre les autorités coloniales françaises. J’ai, à ce propos, mis en exergue de mon livre, cette phrase de Victor Segalen, auteur d’un essai sur l’exotisme dans lequel il consacre de très belles pages à Gauguin titrées <em>le Maître du Jouir </em>: « La balance européenne, républicaine, transportée à l’autre bout dumonde a parfois de ces revers de fléaux. » Les revers de fléaux, Gauguin en mesurera les effets sur lui, dans sa chair et dans son âme. Arrestations, amendes qui le ruinent, emprisonnements… <em>La Maison du Jouir</em>, c’est l’inscription rédigée en lettres capitales que Gauguin avait plaquée au-dessus de la porte de la case où il habitait, où il recevait ses modèles et ses amantes. <em>Maître du Jouir, </em><em>Maison du Jouir</em>…</p>
<p style="text-align: justify;">À sa mort, les autorités politiques et religieuses ont détruit toutes les toiles trouvées dans sa case parce que jugées obscènes. Dit en passant : ce sont les memes prélats et missionnaires crétins qui prêteront main-forte à la destruction de l’art marquisien, condamné à leurs yeux pour fétichisme.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;"><strong>LE FATRAS OCCIDENTAL</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><em> </em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>Contre l’amnésie actuelle et le refoulement de l’Histoire, vous faites fréquemment signe aux événements du temps (ne serait-ce que votre livre </em>Politique<em>). Pouvez-vous nous parler de Marius Bourbon, ce personnage qui apparaît en 1942 au détour de la forêt de Rambouillet ?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><em> </em></p>
<p style="text-align: justify;">Un épisode lamentable et tragique de notre histoire. Je le relate dans le seul chapitre directement politique du livre. Il ne figurait pas dans le précédent, <em>Politique</em>, tout simplement parce que je ne le connaissais pas. Il a fallu que je tombe par hasard sur une émission de France-Culture, puis que je lise un ouvrage qui lui était consacré, <em>Liquider les traîtres</em>. Si cette histoire occupe plusieurs pages dans le chapitre intitulé</p>
<p style="text-align: justify;">« Combien de temps met une femme pour mourir d’une balle dans la tête ? », c’est qu’elle me touche de près. Je résume : une femme, résistante et militante communiste pendant l’Occupation, est assassinée dans des conditions horribles par des « camarades » à elle sur les ordres de hauts dirigeants du Parti. Accusée faussement (il y en eut beaucoup d’autres) de trahison (en vérité pour des raisons sordides), le récit de son execution m’a sacrément remué, vu que ses assassins, je les ai connus, fréquentés, ils furent mes « camarades », je suis même pris en photo avec l’un d’eux, le plus célèbre…Le récit complet de cette affaire est à lire. Les archives, dans tous les pays, n’ont pas fini de parler, notre mémoire d’être enrichie…</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;"><em>Vous notez au début de votre texte : « En somme, me voilà sur ma couche vivant comme un délivré. Et n’aspirant dès ce moment à ne rencontrer que des délivrés. » Que signifie cette délivrance ?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><em> </em></p>
<p style="text-align: justify;">C’est une expérience étrange le passage par la maladie, par cette maladie-là, par le traitement particulier (chirurgie) de cette maladie là. Délivré, prenons le mot au plus simple : délivré de cette petite cochonnerie qui s’est  installée, a pris ses aises dans votre dedans et s’en prend à vos forces vitales, les menace dangereusement si vous ne l’expulsez pas au plus vite de l’organe où elle s’est logée. Mais j’entends délivrance dans un sens plus large. Comment dire ? Délivrance intérieure, délivrance psychique, délivrance spirituelle…</p>
<p style="text-align: justify;">Délivrance de tout ce qui dans votre existence passée vous encombrait, vous pesait. Événements pénibles de la vie privée, engagements politiques barjots, culpabilités diverses. Pas oubli, non, au contraire la mémoire des faits se fait plus vive, plus aiguë, mais après recensions, tout ça est rassemblé, mis en tas comme on fait de broussailles et soumis à l’action purificatrice du feu. Et là, je dois dire que ce que j’appelle polémiquement le « fatras occidental », ce ne sont plus mes propres broussailles, voire mes propres ordures que je brûle, mais celles d’une histoire, d’une civilisation, celle d’un monde dans lequel on s’est trouvé plongé sans notre assentiment.</p>
<p style="text-align: justify;">Le narrateur s’éloigne, prend congé, sans pathos, sans colère, sans montrer le poing, sans pousser de hauts cris, en douceur. Il se sent étranger. Il n’aspire qu’à vivre avec d’autres « délivrés » comme lui, des « happy few » aurait dit Stendhal, étant entendu que les voies de la délivrance ne passent heureusement pas que par le trauma d’une maladie.</p>
<p style="text-align: justify;">Les voies de la délivrance, comme celles du Seigneur, sont imprévisibles : un deuil, un nouvel amour, une conversion…Les non-délivrés à ne pas fréquenter ? Reprendre la liste établie par Isidore Ducasse dans ses <em>Poésies</em>, en adaptant à notre époque : têtes molles du clergé intellectuel et « littéraire », belles âmes, professeurs de moraline, doloristes du sentiment, philanthropes hypocrites, pleureuses humanistes, amis de l’Homme en meme temps qu’amis de la mort… La délivrance dont parle le narrateur, c’est avant tout, c’est surtout, cette possibilité nouvelle offerte de quitter un espace-temps (appelons le l’Occident pour aller vite), de se désinsérer (le mot est de Bataille, Tchouang-tseu dit « désentraver ») de la trame du temps.</p>
<p style="text-align: justify;"><em> </em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>La Russie, l’Iran, les îles Marquises, l’Afrique… votre roman s’affranchit des frontières et pose la question de l’Orient et de l’Occident, des Blancs et des Noirs… </em></p>
<p style="text-align: justify;"><em> </em></p>
<p style="text-align: justify;">Il y a le hasard des voyages, ils aident à l’écriture des livres. Pour le narrateur, ce fut pour la énième fois Venise, et pour la première fois, la Russie et l’Iran, l’Afrique enfin. Moscou, Saint-Pétersbourg, la place Rouge, le tombeau de Lénine, le Palais d’Hiver, le croiseur Aurore…, les lieux mythiques de mon adolescence, aujourd’hui autant de «broussailles» bonnes pour le feu. L’Iran : la beauté de ce pays, la découverte de l’admirable poésie perse et la relecture des grands textes du chiisme, mais coupant court à toute tentation d’idéaliser l’Orient, plongée dans la réalité du régime de terreur instauré par la République islamique. L’Afrique, enfin. Où l’Occident ? où l’Orient ? ne cesse de s’interroger le narrateur. Et puis c’est le ralbol de ce convenu va-et-vient sur un axe ouest-est. Pourquoi ne pas piquer plein sud, vers un espace où l’Occidental blanc n’a plus de repères (souvenons-nous, pas seulement de l’immense littérature raciste que ce continent a générée – j’en propose quelques morceaux de bravoure dans le livre – mais des conneries qui ont été récemment proférées sur le rapport de ses peuples à l’histoire…).</p>
<p style="text-align: justify;">L’Afrique, c’est cet immense trou noir dans notre conscience et notre mémoire. Que savons-nous de son histoire, que comprenons-nous de ses croyances religieuses, sous la pellicule fragile du christianisme et de l’islam, de leur art ? Les deux derniers chapitres du livre, significativement intitulés « Corps blancs, ombres noires » et « Ombres blanches, corps noirs », font quelques retours sur les liens de l’Europe, de la France particulièrement, avec l’Afrique. Ils sont aussi une évocation émue de la beauté d’un corps de femme noire. D’une jeune femme réelle, rencontrée au Sénégal. Et une tentative d’analyser l’admiration qui est la mienne pour ce qu’on appelait au début du siècle passé « l’art nègre ».</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;"><strong>PAS DE CES PRIAPES BANDANT</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><em>Violette Leduc est mentionnée avec son livre splendide </em>la Chasse à l’amour<em>. Vous reprenez la scène de la boîte de transsexuels de Montparnasse : « Spectacle où le faux dépasse le vrai, note Violette Leduc, voilà qui est très perturbant pour ces dames. Quel tourment que de deviner une verge entre les cuisses de Diane ! » Qu’en est-il d’Actéon le voyeur, le jeune prince transformé en cerf ? Que dit-il de la masculinité ?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><em> </em></p>
<p style="text-align: justify;">Comment un livre centré sur le sexe, où il est fait longuement allusion aux manipulations dont celui-ci est l’objet, aurait-il pu éviter une allusion à la transsexualité, au phenomene du transgenre ? Comment un livre dont un des leitmotive est la quête de l’Origine ou de sa fuite, de l’identité (la nationalité, revendication très en vogue ces derniers temps, l’origine ethnique, la race, très sollicitées elles aussi), pouvait-il passer à côté de cette mise en cause de l’identité sexuelle ? Que celui ou celle qui ne se sent pas bien dans sa peau d’Occidental, tel ou telle autre dans sa peau d’Oriental, puisse aussi comprendre que certains se sentiment à l’étroit dans leur peau de mâle ou de femelle, et tentent l’aventure de Tirésias. Et ceux-là savent bien aujourd’hui que notre vieille mythologie grecque (une de nos origines, non ?) est recrue d’usage et qu’on ne risqué plus de devenir aveugle en pérégrinant d’un sexe à l’autre. J’ai intitulé un de mes romans paru en 1980, <em>Carrousels</em>, publié au Seuil dans la collection Tel Quel. <em>Carrousels </em>était le nom de ce cabaret de Montparnasse où se produisaient de superbes transsexuels. Nous y terminions souvent nos nuits, Sollers et des amis de l’époque, pour nous détendre des tracas du jour. Une de nos habitudes était d’inviter avec nous des amies femmes pour voir leurs réactions devant ces autres femmes immensément plus femmes qu’elles, tant les attributs de la féminité étaient poussés à l’excès (sans que cela verse jamais, je le précise, dans la parodie et la bouffonnerie). D’où le trouble et le malaise… J’aurais tendance aujourd’hui à ajouter des guillemets aux mots vrai /faux de Violette Leduc.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;"><em>Quels rapports entretenez-vous, après la maladie, avec l’obscénité et la crudité ?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><em> </em></p>
<p style="text-align: justify;">La présence chez moi de statuettes africaines qu’une rencontre de hasard m’a permis de commencer à collectionner, et la compulsion régulière de catalogues d’expositions, m’ont permis de vérifier la justesse de la réflexion d’un grand connaisseur de l’art africain, Jean Laude. Il note que la sexualité n’y joue pas le même rôle que dans l’art occidental. Pas de ces dieux Phallus, de ces Priapes bandant, de ces membres démesurés exhibés par des mâles en rut, pas de ces femmes jambes ouvertes, vous découvrant leurs vulves. Ni effroi ni folie désirante, le sexe, dans cet art.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est reposant, savez-vous. Avoir, pour un homme, pendant une grande partie de sa vie, beaucoup misé sur les exploits de son précieux organe, avoir craint d’y renoncer, avoir retrouvé sa virilité un temps menacée, change le rapport que vous aviez avec la chose. C’est dire, par exemple, qu’il y a un type d’écrits et d’images pornographiques qui, s’ils nem’ont jamais fait beaucoup bander, ne sont pas loin de provoquer en moi maintenant sinon une certaine aversion, un net désintérêt. L’obscénité? Si je prends lemot dans son sens étymologique : « de mauvais augure », vous comprendrez que ce mot-là aussi, je le prends avec des pincettes. Les mauvais augures, très peu pour moi. _</p>
<p style="text-align: justify;">livres</p>

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		<title>Carole Boulbès: &#171;&#160;Picabia avec Nietzsche&#160;&#187;</title>
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		<pubDate>Wed, 08 Dec 2010 03:09:48 +0000</pubDate>
		<dc:creator>jhenric</dc:creator>
				<category><![CDATA[En librairie]]></category>
		<category><![CDATA[Jacques Henric]]></category>
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<p style="text-align: center;"><a href="http://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=1459&amp;menu="><img class="aligncenter" src="http://www.lespressesdureel.com/images/picabia-nietzsche_F.jpg" alt="Carole Boulbès Picabia avec Nietzsche Lettres d’amour à Suzanne Romain (1944-1948)" width="213" height="300" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Si, écrivains-mâles, mes frères, plus de la première jeunesse, vous avez à séduire une jeune femme de moyenne culture, je vous livre la recette mise au point par Francis Picabia. Comment épater l’élue par votre savoir? Choisissez de grands textes du passé et recopiez, éventuellement en modifiant ici et là, voire en inversant leur sens, et envoyez en guise de lettres les passages prélevés sans indication d’origine. Épicez le tout, à la fin de votre missive, par quelques déclarations d’amour bien senties. La destinataire, impressionnée par ces écrits de haute tenue philosophique, mord à l’hameçon, ferrez. Je résume, caricaturalement, ce que nous apprend Carole Boulbès, spécialiste pointue de l’œuvre de Picabia. On sait quel dandy séducteur était Picabia. Homme à femmes, mais, ou  plutôt donc, grand artiste. En 1940, Picabia qui a soixante-cinq ans, rencontre une jolie jeune femme, mariée, bourgeoise, dont il tombe  amoureux (à peine venait-il lui-même de se marier). Elle s’appelle Suzanne Romain. En 1993, celle qui céda aux avances de son célèbre prétendant, mais sans obéir au désir de celui-ci de la voir quitter son mari, confie à Carole Boulbès les lettres reçues de son amant. Surprise de Carole Boulbès qui, elle, est une femme de grande culture : des passages entiers des lettres lui semblent être du pur Nietzsche. Et de se lancer aussitôt dans un travail de bénédictine : relire <em>le Gai Savoir, Ecce homo</em>…, et repérer les emprunts. Le résultat est époustouflant. Picabia plagiaire ? comme il le fut en peinture ? Exactement. Mais plagiaire qui réécrit, détourne, transgresse. L’humour, comme toujours avec lui, au poste de commande. Confirmation de cette correspondance, s’il en était besoin : Picabia reste bien l’artiste le plus singulier des révolutions Dada et surréalistes.</p>
<p style="text-align: justify;">

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		<title>Marilyn Monroe: &#171;&#160;Fragments&#160;&#187;</title>
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		<pubDate>Sat, 04 Dec 2010 20:45:45 +0000</pubDate>
		<dc:creator>jhenric</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Jacques Henric]]></category>

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		<description><![CDATA[Force des images, pouvoir des mots. En couverture du livre de la Collection Fiction &#38; Cie une photo pleine page du visage de  Marilyn Monroe. Elle est d’André de Dienes, photographe mondain d’origine hongroise qui fut un des premiers à photographier la future star, bouleversé qu’il fut par la beauté rayonnante de cette très jeune [...]]]></description>
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<p><strong><br />
</strong></p>
<p style="text-align: center;"><strong><a href="http://www.amazon.fr/Fragments-Po%C3%A8mes-%C3%A9crits-intimes-lettres/dp/2021023281/ref=sr_1_1?ie=UTF8&amp;qid=1291495336&amp;sr=8-1-spell"><img class="aligncenter" src="http://ecx.images-amazon.com/images/I/51iy73T4MYL._SL500_AA300_.jpg" alt="Fragments. Poèmes, écrits intimes, lettres" width="300" height="300" /></a></strong></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Force des images, pouvoir des mots. En couverture du livre de la Collection Fiction &amp; Cie une photo pleine page du visage de  Marilyn Monroe. Elle est d’André de Dienes, photographe mondain d’origine hongroise qui fut un des premiers à photographier la future star, bouleversé qu’il fut par la beauté rayonnante de cette très jeune femme, Norman Jeane, et devinant d’instinct, par la simple vision de ce corps aux formes pleines mais à visage de fillette, quelle force radioactive allait propulser cette étrange créature vers un destin peu commun. Sur la photo d’André de Dienes, Marilyn n’est plus la jeune fille joyeuse, insouciante qu’il a rencontrée pour la première fois. On y voit le visage d’une femme dont la beauté tragique dit quelle existence a été déjà la sienne et ce que de façon prémonitoire elle annonce du futur. Il lui a suffi, à André de Dienes, d’appuyer sur le déclencheur et, force de l’image, on a là, sous nos yeux, ce regard plein d’effroi, lourd de la vision de quelque abîme, qui nous dit tout des ratages, des drames, des désespoirs par lesquels s’est conclu une vie, ô  paradoxe, extraordinairement réussie. Force de l’image, également en ce qu’elle annonce le pouvoir des mots. Des mots qui sont ceux que le volume des éditions du Seuil nous donnent à lire pour la première fois dans leur totalité.</p>
<p style="text-align: center;"><a rel="attachment wp-att-3736" href="http://mondesfrancophones.com/blog/en-librairie/marilyn-monroe-fragments/attachment/58405656/"><img class="aligncenter size-full wp-image-3736" title="58405656" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2010/12/58405656.jpg" alt="" width="507" height="722" /></a></p>
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<p style="text-align: justify;">Des mots qui ne sont plus ceux des autres, ceux des proches de l’artiste, de ses amis, de ses amants, ceux des journalistes l’ayant interviewé, des photographes l’ayant eu pour modèle, des cinéastes l’ayant filmée, des médecins l’ayant soignée, les mots des psychanalystes l’ayant eue pour patiente ou de ceux qui rétrospectivement et jusqu’à récemment l’ont prise comme objet de leurs spéculations, les mots des biographes, des critiques et des historiens du cinéma, des écrivains l’ayant embarquée dans leurs romans. Ce qui au total fait beaucoup de mots. Mais cette fois, dans ce livre, ce sont donc ses mots à elle, ce sont ses écrits, que l’on va découvrir. Pas les mots du mythe Marilyn, pas les mots de l’icône, un mythe, une icône, ça ne cause pas, ça n’écrit pas, ça ne pense pas. Pas plus une étoile, ni une pin up ou une poupée Barbie. Quant à l’actrice, les mots dans les films qu’elle tourne ne sont pas les siens. Ses mots à elle, ce sont les mots d’abord d’une adolescente (dont l’enfance, on le sait, n’a pas été particulièrement facile — mère folle, viol), puis ceux d’une jeune fille précocement mariée et vite déçue par le mariage, par comportement des hommes, et pourtant les mots d’une femme continûment amoureuse, d’une femme heureuse, aimée, puis délaissée, humiliée, puis retrouvant la joie, la paix intérieure, pour bientôt être à nouveau blessée et désespérée. Mais ses mots, surtout — et c’est ce que le recueil de ses textes révèle de plus passionnant —  ce sont ceux d’une femme pour qui son métier d’actrice compte avant tout. Ce ne sont pas les mots d’une star (star elle l’est, elle le sait, elle en joue), mais ceux d’une artiste soucieuse de progresser dans son art, se vouant avec ténacité, courage, en dépit des aléas de la vie, à son travail de comédienne. En témoignent ses écrits, carnets et lettres, où il question de Lee et Paula Strasberg, de ses cours à l’Actor’s Studio.</p>
<p style="text-align: justify;">Autre révélation de ce livre, que signale dans sa préface Antonio Tabucchi, Marilyn n’était pas cette poupée de chair exhibant ses rondeurs devant tous les appareils photos et caméras du monde, cette blonde écervelée, un rien bêtasse,  au sourire stéréotypé, ce sex-symbol faisant saliver tous les mâles en manque. Elle était, écrit Tabucchi, <em>« une personnalité intellectuelle et artistique que la plupart des gens ne pouvaient pas soupçonner, pas même les biographes et les exégètes plus attentifs </em>». Marilyn, lectrice de Whitman, de Beckett, de Kérouac, de Joyce ? Eh oui ! Il se trouve qu’à cause de mes liens d’amitié avec Arthur Adamov, à la fin des années cinquante, j’ai pour ma part été très tôt averti de cette facette insoupçonnée de la personnalité de Marilyn Monroe. Adamov, visitant aux Etats-Unis son ami Arthur Miller, avait vécu pendant son séjour dans l’intimité de celle qui était à l’époque son épouse, et le portrait qu’il m’avait fait de celle-ci contredisait tous les clichés en cours. Il avait rencontré, lui, une femme d’une grande sensibilité, d’une grande intelligence, pleine d’humour, et (probablement conseillée dans ses lectures par Arthur Miller) d’une culture littéraire inattendue.</p>
<p style="text-align: justify;">Le texte qui ouvre le volume, qui confirme le témoignage d’Adamov, est tout à fait impressionnant. Il s’agit d’une longue note tapée à la machine qui donne le ton de l’ensemble des écrits rassemblés par Anna Strasberg et Stanley Buchthal. Le texte a été rédigé en 1943 par une jeune fille qui n’a pas dix-huit ans et qui découvre, via le mariage avec un marin plus âgé qu’elle, un savoir que sa vie future lui donnera l’occasion de peaufiner, un avoir sur les enjeux de la guerre des sexes. Le pas-de-deux entre amour et haine n’a déjà plus de secret pour elle. « <em>Je pense que je serai peut-être plus libre ce soir</em>, écrit-elle à propos de son matelot de mari<em>, et que je pourrai même aller jusqu’à être capable de dire je t’aime en le regardant droit dans les yeux et en ressentant une bouffée de haine ou quelque chose d’approchant </em>». Sa précoce introspection manifeste une maturité de caractère, une finesse et une lucidité aiguë dans l’analyse qui sont proprement confondantes, comme l’est par ailleurs sa maîtrise de la langue.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est souvent sous la forme de notations brèves, rédigées au crayon sur des feuilles de papier ou des pages de cahier, que Marillyn fait régulièrement le point sur elle-même. Ces bribes de textes, lancés à la va-vite, sans souci d’une cohérence immédiate, constituent une sorte de sismographe de ses bouleversements intérieurs. Arthur Miller a eu raison de leur donner le statut de poèmes. «<em> Pour survivre</em>, écrivait-il de celle avec qui il partagea une intimité de plusieurs années<em>, il aurait fallu qu’elle soit plus cynique ou du moins plus proche de la réalité. Au lieu de cela, elle était un poète au coin de la rue essayant de réciter ses vers à une foule qui lui arrache les vêtements </em>». Un autre écrivain, Norman Rosten, autant eu connaissance de quelques-unes de ces esquisses de poèmes, confirmait le jugement de son ami Miller : « <em>Elle avait l’instinct et le réflexe d’une poète, mais il lui manquait la maîtrise </em>». Mais n’est-ce pas précisément ce manque de maîtrise, cette indifférence à faire « littéraire » qui rend émouvantes et douées d’une étrange originalité ces lignes tracées à la hâte. Et n’est-ce pas ce même manque de maîtrise dans les moments douloureux de sa vie, quand elle se trouve face « <em>à une foule qui lui arrache ses vêtements </em>»  — et quand ce n’est pas une foule, ce sont plus gravement des mâles violents, jaloux, au mental rudimentaire  (un de ses maris, Di Maggio i, la bat), ndividus sans scrupules, cyniques, hommes politiques ou franches crapules de la mafia, qui la réduiront à un pur objet sexuel —  qui paradoxalement, dans sa lutte pour retrouver une maîtrise d’elle-même, via le cinéma, feront d’elle non pas la star ni le sex-symbol  que l’on sait, mais la la grande comédienne qu’elle fut. S’il est encore, et il en est, des puritains impénitents, des professeurs de morale, religieux ou laïques (et le monde des psys, lui aussi, n’en manque pas) qui ne comprennent rien à la non-coïncidence de l’amour et du sexe, je ne saurais trop leur conseiller de s’intéresser à la biographie de Marilyn, et surtout de lire ce qu’elle en a écrit, elle.</p>
<p style="text-align: justify;">Cette lutte, elle a consisté d’abord à apprivoiser un corps qu’elle n’aimait pas, qu’elle considérait comme étranger, et à prendre possession de moi profond. « <em>Peur de toucher mon propre corps </em>», écrit-elle. « <em>Pourquoi est-ce que je me sens un être humain moins que les autres</em> (…) <em>pourquoi en d’autres mots je suis la îre, pourquoi ? Même physiquement j’ai toujours été sûre que quelque chose n’allait pas pour moi… </em>». On sait que ce corps, qu’elle veut oublier mais qui deviendra l’objet d’un culte dans le monde entier, elle n’aura aucun scrupule moral à le monnayer quand il le faudra. Il n’est pas elle. Elle peut, à certaines périodes de sa vie, l’offrir au premier venu dans la rue. Ce dédoublement de sa personnalité, elle en avait fait l’aveu avec une grande lucidité : « <em>J’avais le sentiment étrange, l’impression d’être deux personnes à la fois. L’une d’elles était Norma Jeane, l’orpheline fille de personne. L‘autre était quelqu’un dont j’ignorais le nom. Mais je savais où était sa place. Elle appartenait à l’océan, au ciel, au monde entier</em>… » (1). Et il y a ce rêve cauchemar qu’elle consigne sur un papier à lettres de l’hôtel Waldorf-Astoria de New York: Lee Strasberg, le directeur de l’Actor’s studio dont elle suit les cours, est le chirurgien, le meilleur qui soit, qui doit lui sauver la vie en ouvrant le ventre, il a pour assistant la psychanalyste de Marilyn, le Dr Margaret Honenberg. On ouvre et, surprise, à l’intérieur, rien de vivant, que de la sciure qui s’échappe du ventre « <em>comme sortie d’une veille poupée de son </em>» (prémonition de ce qui lui arrivera après sa mort : on découpera son corps au scalpel, mais cette fois ce n’est pas de la sciure que la boucherie de l’autopsie libérera…).</p>
<p style="text-align: justify;">Quant à l’amour ? Constat amer, lucide ? « <em>Je pense que j’ai toujours été / profondément effrayée à l’idée / d’être la femme / de quelqu’un / car j’ai appris de la vie / qu’on ne peut aimer l’autre, / jamais, vraiment </em>». Quelques années plus tard sur un cahier, cette note datée d’un 11 décembre : « <em>Voir dans ancien cahier — : ai toujours admiré les hommes qui avaient plein de femmes. / Cela doit être ainsi lorsqu’on est l’enfant d’une femme / insatisfaite / La monogamie est une idée creuse </em>».</p>
<p style="text-align: justify;">Un grand nombre de notes nous apprennent la formidable ténacité que Marilyn a mise pour perfectionner son jeu d’actrice. « <em>Rien ne doit s’interposer entre moi et mon rôle — mon émotion, concentration / Sentir seulement qu’on se débarrasse de tout le reste / mon esprit parle / Pas de regards / le corps seulement / laisser aller — sentir le visage / l’esprit/ l’âme / Pas de pose / Écouter le corps pour l’émotion / Écoute avec les yeux / Flottement / Tension / Relâchement / aucun frein</em>… ». Mais les textes les plus forts sont ceux où elle fait état de ses craintes de devenir folle, comme l’ont été sa mère et sa grand-mère, où évoque les conditions terribles de son internement psychiatrique et lance des appels pathétiques à ses amis pour qu’ils viennent la délivrer, et où elle se livre à une auto-analyse impressionnante d’acuité qu’elle communique dans des lettres à ses psychanalystes.  Le 2 mars 1961, près d’un an avant sa mort, elle tape à la machine deux très belles lettres et poignantes au Dr Ralph Greenson. Elle y parle de la lecture qu’elle vient de faire de la <em>Correspondance de Sigmund Freud</em> et dit avoir fondu en larmes devant le portrait de Freud figurant à l’intérieur du livre. <em>« Je vois une lassitude mélancolique sur son beau visage (…) J’aime son humour douc et triste, son esprit combatif qui lui étaient consubstantiels</em> » (à faire lire à Onfray). Elle termine ainsi sa première lettre : « <em>Je sais que je ne serai jamais heureuse, mais je peux être gaie ! Vous vous souvenez que Kazan prétendait que j’étais la fille la plus gaie qu’il ait connue, et il en a connu ! Mais il m’a </em>aimée<em> pendant un an et une nuit où j’étais très angoissée il m’a bercée jusqu’à ce que je m’endorme </em>(<em>Est-ce Milton qui a écrit : &laquo;&nbsp;les gens heureux ne sont jamais nés&nbsp;&raquo;</em> <em>?</em>»</p>
<p style="text-align: justify;">Pouvoir des mots, force des images. Notamment quand mots et images se confrontent, s’opposent, de complètent, s’enrichissent,  pour exprimer une même réalité. En l’occurrence, le mystère d’une personnalité et d’une vie. Les écrits de Marilyn sont accompagnés de plus d’une trentaine de photos signées de grands photographes de son temps. 1943, le jeune Norman Jeane en short, rayonnante, au bras de son mari matelot, Marilyn posant avec un livre à la main, lisant Ulysses d’un air concentré ou contemplant une sculpture de Degas, dansant avec Truman Capote, discutant avec  Lee Strasberg… Souriante toujours. Sinon heureuse, gaie toujours. Mais il y a cette photo de couverture du livre que j’évoquais au début. Cette autre, sa préférée, prise par Cecil Beaton le 22 février 1956 à New York, sous laquelle, elle aurait pu inscrire la légende : <em>« les gens heureux ne sont jamais nés </em>». Et celle d’Avedon, inédite, que nous publions en couverture de ce numéro d’<em>art press</em>, une des plus émouvantes, des plus belles. Le sourire a disparu. Ce n’est plus la star qui livre et donne à admirer son corps « <em>à l’océan, au ciel, au monde entier </em>». C’est une femme au regard perdu, belle, désirable comme jamais. Fragment d’un de ses poèmes, non datés : « <em>Seuls quelques fragments de nous / toucheront quelques fragments d’autrui. / La vérité de quelqu’un n’est en réalité que ça. </em>»</p>
<p style="text-align: justify;">Avedon, évoquant son travail en studio : « <em>Parfois l’intensité atteint une telle force que le studio devient silencieux. Le temps s’arrête. Nous partageons un moment bref d’intense intimité </em>».</p>
<p style="text-align: justify;">Le livre, <em>Fragments</em>, écrits et photos, nous donne à partager, mais en le prolongeant en nous, au tréfonds de nous, ce moment « <em>d’intense intimité </em>» dont parle Avedon, avec celle qui écrivait : « <em>oh, paix je te veux — même si tu es / un monstre de paix </em>».</p>
<p style="text-align: justify;">

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