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	<title>MondesFrancophones.com &#187; jbrasseul</title>
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		<title>Au bon temps de la canonnière</title>
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		<pubDate>Tue, 07 Jun 2011 00:19:58 +0000</pubDate>
		<dc:creator>jbrasseul</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Comment on matait une révolte à la Belle Époque, qui est aussi la belle époque de la colonisation. Les guerres d’Indochine puis du Vietnam ont des racines anciennes, comme le montre ce récit de Claude Farrère dans Les Civilisés, l’écrasement d’un soulèvement au Tonkin, en 1900, à l’apogée de l’impérialisme occidental. Le témoignage est intéressant parce qu’il [...]]]></description>
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<p><a href="http://jbrasseul.files.wordpress.com/2011/05/canonniere1.jpg"><img title="canonniere" src="http://jbrasseul.files.wordpress.com/2011/05/canonniere1.jpg?w=450&amp;h=310" alt="" width="450" height="310" /></a></p>
<p>Comment on matait une révolte à la Belle Époque, qui est aussi la belle époque de la colonisation. Les guerres d’Indochine puis du Vietnam ont des racines anciennes, comme le montre ce récit de Claude Farrère dans <em>Les Civilisés</em>, l’écrasement d’un soulèvement au Tonkin, en 1900, à l’apogée de l’impérialisme occidental. Le témoignage est intéressant parce qu’il ne s’agit pas d’un roman historique comme on en a fait tant depuis, mais de quelqu’un qui parle de son temps, et qui a vécu sur place la situation. On peut trouver le style précieux, daté, emphatique parfois, mais Farrère offre un gros avantage : son récit est authentique, il parle de ce qu’il voit directement. S’il s’agit bien d’un roman, c’est un roman des années 1900, qui a eu <a href="http://jbrasseul.wordpress.com/2011/01/06/panique/">un des premiers Goncourt</a>. Les débats ont porté à l’époque sur le fait de savoir si l’auteur faisait une critique du colonialisme ou non, ce récit incite à penser que oui, malgré le fait que l’auteur ait toujours été un conservateur.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>La répression est féroce, impitoyable, les têtes tombent par dizaines, la rébellion est provisoirement éteinte. Et dans la jungle, dans le chaos de la guerre et ses occasions, toutes les belles résolutions du héros ne tiennent que peu de temps… <a href="http://jbrasseul.files.wordpress.com/2011/05/carte_indochine.jpg"><img title="carte_indochine" src="http://jbrasseul.files.wordpress.com/2011/05/carte_indochine.jpg?w=40&amp;h=58" alt="" width="40" height="58" /></a></p>
<blockquote><p>La révolte indigène avait pris feu tout d’un coup, et couru sur le pays comme une traînée de poudre. Deux provinces s’étaient levées en deux jours, incendiant leurs villages, mutilant leurs colons, se ruant à l’assaut des résidences et des postes défendus. Beaucoup de sang avait coulé très vite. Puis, au retour offensif des Français, à l’apparition des colonnes lancées contre les rebelles, un soudain silence avait succédé au tumulte, et le vide s’était fait devant l’invasion : la guerre orientale commen­çait, — sournoise et têtue.</p>
<p>Point de combat. Des embuscades, des guets-apens ; — un coup de fusil jailli d’une haie ; une sentinelle égorgée sans cri dans sa guérite. — Les soldats s’énervaient à cette lutte contre un ennemi sans corps ; il n’y avait de bons combattants que les tirailleurs annamites, patients et froids comme l’ennemi ; — pareils. Ils se battaient d’ailleurs férocement, parce que c’était contre des compatriotes, et que les guerres civiles d’Asie, — et d’Europe, — sont inexpiables.</p>
<p>Les canonnières couraient d’arroyo en arroyo ; parfois, — rarement, — elles sondaient les bois de quelques obus. Les insurgés avaient peur d’elles et s’en écartaient ; ils dédaignaient les balles et la canonnade, mais leur théo­logie populaire, — toujours respectée et nourrie par leurs lettrés, — emplissait de démons hostiles ces machines flottantes nuit et jour panachées de fumées et d’étincelles.</p>
<p>— Les canonnières allaient et venaient en vain : on fuyait devant elles.</p>
<p>C’étaient alors de longues randonnées mutiles, sur de faux renseignements donnés par de faux espions. — Le village à bombarder demeurait introuvable, à moins qu’il ne fût déjà en cendres ; les sampans de guerre signalés au fond d’un bras sans issue devenaient magiquement quelques planches pourries. — Les chefs exaspérés ten­taient parfois une opération d’envergure : on cernait quinze lieues de pays ; on épaississait les lignes on dou­blait les grand’gardes ; les canonnières barraient chaque arroyo ; et l’on n’avançait qu’après mille précautions prises : on marchait en silence à travers les bois vides ; le cercle se resserrait : lien. La nuit tombait cependant, et dans les fourrés noirs, une fusillade tardive éclatait ; des balles sifflaient jusqu’au fleuve, et les tôles des canon­nières sonnaient sous les coups ; le canon s’en mêlait ; c’était enfin une vraie bataille qui durait jusqu’à l’aube. Mais à l’aube, le feu cessait soudain, car on s’était trompé : il n’y avait point d’ennemi. Égaré ou trahi, on s’était fusillé entre soi, on s’était massacré par mégarde. Dix, vingt morts jonchaient le sol. On les enterrait, — et l’on recommençait d’autres erreurs. On tuait et on mourait sans gloire, avec lassitude et ennui.</p>
<p>Les soldats avaient plus de lassitude et les marins plus d’ennui. Les canonnières étaient comme des couvents cloîtrés, d’où l’on ne sort pas, et où n’arrivent point les bruits du monde. Chaque soir, ignorantes des événements de la journée, elles mouillaient isolément, en plein milieu de la rivière, loin des rives traîtresses d’où partent les abordages nocturnes, — silencieux et sanglants. Mais si loin que l’on fût, on n’évitait pas la tiédeur humide de la forêt, ni son odeur sensuelle, où vibrent pêle-mêle tous les parfums de fleurs et de feuilles, et l’effluve fié­vreux de la terre qui fermente. C’étaient des nuits vivantes, pleines de bruissements et de tressaillements. La forêt fourmillait de choses secrètes, qu’on entendait remuer, souffler, haleter. Un murmure formidable mon­tait de cette mer d’arbres ; et parfois, des fracas en émer­geaient, angoissants à force d’être proches : galopades sur le sol, chutes dans le fleuve, cris de bête en chasse ou en amour. Il n’y a rien au monde qui vive plus sensuellement qu’une forêt tropicale.</p>
<p>Fierce, de son banc de quart, écoutait et respirait la forêt.</p>
<p>Il était chaste depuis trois mois. Fidèlement et orgueil­leusement, il se gardait à l’épouse prochaine. Le mois d’absence et d’exil avait été lourd à sa constance : le doute et le nihilisme avaient recommencé de le mordre ; mais pas la débauche ; à peine s’il avait connu de rares tentations, vite enfuies. Et sa continence lui était une dernière fierté, l’empêchait de croire à sa rechute définitive. Sa chair au moins demeurait digne de Sélysette. Cette vie nouvelle qu’il avait entrevue, cette vie chaste et fidèle, ‒ il était encore capable de la vivre. Une chance lui restait.</p>
<p>Or, la révolte du Grand Lac avait une tête. Un prince de sang impérial, lointain descendant d’une dynastie oubliée, s’était mystérieusement levé parmi son peuple. On ne savait pas son nom ni son histoire.  Une vierge, disait-on,  avait prophétisé sa venue ;  et à l’heure dite, il avait paru ;  et la vierge l’avait reconnu,  désigné et proclamé parmi la foule.  Il était marqué des  stigmates de sa race ;  les prêtres s’étaient prosternés devant  lui et le peuple avait couru aux armes. Maintenant, il com­battait avec une armée et une cour ; sa prudence et son audace étaient redoutables, et ses partisans  fanatisés le surnommaient <em>Hong Kop, </em>le Tigre. Son nom  impé­rial serait acclamé plus tard, après les victoires défini­tives, au milieu des triomphes et des agenouillements. Mais, une nuit, le prince Hong Kop fut trahi. L’histoire en est restée obscure. L’âme asiatique ne se dévoile jamais qu’à demi. — Vengeance, ambition, jalou­sie ? Autres  mobiles  inconnus, incompréhensibles pour l’Europe barbare ? — Un avis anonyme, écrit en bon latin classique, parvint au quartier général. On lança deux colonnes en hâte, et dans le village indiqué, le prince fut surpris avec une faible escorte. Le dessous des cartes ne fut jamais connu.</p>
<p>Le village était entouré de rizières, et proche d’un bois touffu, propice aux fuites. Hong Kop, au premier bruit, tenta de s’échapper. Mais les Français gardaient le bois ; la lune éclairait deux lignes nombreuses et vigilantes. — Par les rizières, les colonnes d’attaque avançaient ; des baïonnettes luisaient en files indiennes sur chacun des sentiers. Toute retraite était coupée. Hong Kop comprit sa perte, et s’y résigna. A son ordre, les siens rentrèrent dans le village, et la tragédie dynastique eut son cinquième acte, sobre et dédaigneux. L’empereur s’assit au milieu de sa cour ; — les canhas voisines brûlaient déjà, incendiées ; — et il but le thé qui délivre, sans déclamations, sans larmes, en souriant. Lui mort, nul ne l’imita, parce qu’il ne sied pas aux hommes de s’égaler aux princes ; mais tous attendirent autour du mort que l’ennemi les massacrât. Ils étaient cinquante-huit hommes et deux enfants. Ils ne firent pas d’inutile résistance, soucieux de ne pas se fatiguer avant de mourir. L’ordre de Paris était en effet de massacrer les pirates, et l’ordre fut exécuté.</p>
<p>On les conduisit hors du village, dans la rizière, parce que le village n’était plus qu’une seule flambée. On ne les lia pas ; ils s’agenouillèrent d’eux-mêmes, correctement, sur deux lignes ; la rizière était inondée, l’eau montait aux mollets ; quelques-uns relevèrent un peu leurs robes noires de lettrés, pour éviter la boue. Le bourreau arriva, un tirailleur pareil aux condamnés, un Annamite à chi­gnon lisse qui avait l’air d’une fille ; et il prit le sabre large qui tranche bien les têtes, tandis que tous inclinaient le cou, complaisamment. Le village incendié illuminait l’étrange scène et rougissait l’herbe mouillée où dansaient des ombres baroques. Les officiers vainqueurs, blêmes, voyaient les yeux des suppliciés indifférents, ironiques. Une tête tomba, — deux, — quarante ; le bourreau s’arrêta pour aiguiser sa lame ; le quarante et unième rebelle le regarda faire curieusement ; le sabre affilé reprit sa besogne ; et l’on termina par les deux enfants.</p>
<p>Sur une palissade, oubliée par l’incendie, les tirail­leurs plantèrent ensuite les têtes, — pour l’exemple. — Dans le bois proche, un tigre, effrayé par le feu rouge, aboyait comme aboient les chiens.</p>
<p>Fierce était là. Il avait fallu agir vite, sans attendre le concours des fractions éloignées : pour faire nombre, on avait débarqué la moitié des équipages de canonnières. Fierce commandait ce contingent.</p>
<p>Minuit était sonné. On campa sur place, par sections, les matelots les plus près du bois. Rien ne semblant à craindre, on posa seulement des sentinelles doubles, et le camp alluma des feux, trop excité et troublé pour dormir. L’odeur du sang obsédait les narines, et aussi l’odeur du village asiatique, exotique mélange de poivre, d’encens et de pourriture.</p>
<p>Tout à coup, un coup de fusil partit du bois.</p>
<p>Il y eut tumulte ; on courut aux armes. D’autres détonations éclataient. Un sergent, la cuisse cassée d’une balle, hurla de douleur. Une sentinelle, mystérieusement égorgée, tomba sans qu’on vît l’égorgeur. Une panique faillit s’ensuivre. Mais les officiers s’étaient jetés en avant, et leur exemple entraîna les hommes. Fierce, le premier, entra sous les arbres, sabre bas. Une colère sauvage le poussait, la colère du fauve dérangé de son repos. Il chercha furieusement un adversaire.</p>
<p>Mais l’ennemi avait fui. Le bois vide était calme comme un cimetière. Un arroyo coulait au milieu : des sampans peut-être avaient emporté les fuyards. On ne trouva rien que quelques canhas noires penchées sur l’eau. Nul bruit n’en sortait. Quand même, par fureur déçue et besoin de violences, on enfonça les portes. Les matelots se ruèrent dedans avec des cris et des coups.</p>
<p>Il y avait des femmes dans les canhas, — des congaïs terrées dans leurs maisons comme des bêtes traquées, des femelles sans force, muettes et demi-mortes de ter­reur. On les tua, sans même voir que c’étaient des femmes. Une rage assassine transportait tous ces gens, — les petits pêcheurs bretons et les paisibles paysans de France ; — ils tuaient pour tuer. La contagion sanglante affolait les cerveaux. Fierce aussi enfonça une porte et chercha, féroce, une proie vivante. Il la trouva derrière deux planches dressées en barricade, dans un réduit sans toit que la lune éclairait impitoyablement : une fillette anna­mite cachée sous des nattes. Découverte, elle se dressa d’un sursaut, tellement terrifiée qu’elle ne cria pas.</p>
<p>Il leva son sabre. Mais c’était presque une enfant, et elle était presque nue. On voyait ses seins et son sexe. Elle était jolie et frêle, avec des yeux suppliants qui pleuraient.</p>
<p>II s’arrêta. Elle se jeta à ses pieds, lui embrassant les hanches et les genoux ; elle le suppliait avec des sanglots et des caresses ; il la sentait chaude et palpitante, collée à lui.</p>
<p>Il trembla de la tête aux pieds. Ses mains, hésitantes, touchèrent les cheveux lisses, les épaules brunes et polies, les seins. Elle le serrait de toute la force de ses mains maigres, l’attirant sur elle, s’offrant en rançon de sa vie. Il trébucha, tomba sur la proie.</p>
<p>Les nattes froissées geignirent doucement, et le plan­cher vermoulu craqua. Un nuage passa sur la lune. La canha tiède était comme une alcôve.</p>
<p>Dehors, les cris des matelots s’éloignaient, et l’aboie­ment du tigre retentissait plus proche.</p></blockquote>
<p>&nbsp;</p>

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		<title>Supplices</title>
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		<pubDate>Sat, 21 May 2011 22:35:14 +0000</pubDate>
		<dc:creator>jbrasseul</dc:creator>
				<category><![CDATA[En librairie]]></category>

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<p><a href="http://jbrasseul.files.wordpress.com/2011/05/seppuku.jpg"><img title="seppuku" src="http://jbrasseul.files.wordpress.com/2011/05/seppuku.jpg?w=360&amp;h=314" alt="" width="360" height="314" /></a></p>
<p>Les années 1900 sont aussi l’époque où les <em>supplices chinois </em>entrent en force dans les clichés et l’imaginaire occidentaux, en témoigne par exemple le succès du livre d’Octave Mirbeau, <em><a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Jardin_des_supplices" target="_blank">Le jardin des supplices</a></em>, paru en 1899. La pratique japonaise du Hara Kiri également. En tout cas, <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Claude_Farr%C3%A8re" target="_blank">Claude Farrère</a> illustre ces deux thèmes dans son roman, <em>La Bataille</em> (1911). Le second avec l’officier Hirata, qui a survécu à l’affrontement avec les Russes, et qui va s’ouvrir le ventre pour préserver son honneur, laver la faute qui a consisté à mettre en doute le patriotisme et l’attachement aux valeurs traditionnelles de son collègue et ex-ami Yorisaka (voir <a href="http://jbrasseul.wordpress.com/2011/05/12/une-cervelle-europeenne/">ici</a>). La victoire étant totalement acquise pour le Japon, il met fin à ses jours en toute tranquillité, l’empereur pouvant se passer de ses services.<br />
Farrère était un habitué des fumeries d’opium, à travers l’Orient où il servait dans la marine nationale, et d’ailleurs la consommation du pavot était une plaie largement répandue parmi les officiers et les marins. Son personnage occidental principal dans le roman, le peintre Jean-François Felze, s’y livre également, et c’est là, dans une fumerie de Nagasaki, qu’il reçoit le récit de ce conte chinois horrible, parsemé de tortures abominables (deuxième extrait).<br />
Le troisième extrait, celui de la fin du livre (comme dans tous ses romans, Farrère, entiché d’Islam, met la date du calendrier musulman), permet d’assister à la retraite de Yorisaka Mitsouko. La marquise, qui semblait complètement occidentalisée, perdue pour la culture japonaise, recevant dans un salon à l’européenne, s’habillant de vêtements européens, se faisant peindre par le héros du livre, l’artiste français, trompant allègrement son mari avec le conseiller britannique, flirtant et buvant outrageusement avec un aristocrate italien, ne jouait en réalité qu’un rôle. Son mari mort, la victoire annoncée, elle retrouve d’un coup toutes les traditions de son pays, même les plus désuètes et les plus terribles. Comme le dit Farrère dans sa préface au livre :</p>
<blockquote><p>Pour vaincre vraiment la Russie et l’Europe, tous les hommes et toutes les femmes de l’empire étaient prêts à sacrifier mille et dix mille choses chères, y compris leur honneur d’homme et leur vertu de femme, quitte à laver ensuite de si glorieuses taches dans tout le sang d’un corps éventré.</p></blockquote>
<p>Jacques Guerlain a créé <a href="http://www.guerlain.com/int/fr/base.html#/fr/home-parfum/catalogue-parfums/parfums-feminins/parfums-femme-mitsouko/" target="_blank">un parfum célèbre</a> en 1919 en hommage à Mitsouko, l’héroïne de Claude Farrère. <a href="http://www.encyclocine.com/index.html?menu=5213&amp;film=3633" target="_blank">Un film</a> a été réalisé en 1934 d’après le roman, avec Charles Boyer, <em>Thunder in the East</em> en Angleterre, <em>The Battle</em> aux Etats-Unis.</p>
<p>Premier extrait, le Seppuku de Hirata</p>
<blockquote><p>Des sous-officiers entrèrent, auxquels le vi­comte donna ses ordres. Et quand tous se furent retirés, Hirata Takamori prit le pinceau, et traça sur deux pages de son bloc-notes plusieurs centaines de caractères bien calligraphiés.<br />
« Excusez-moi, dit-il encore, mais tout cela avait son importance. »<br />
II arracha les deux feuilles du bloc-notes et les tendit à l’enseigne.<br />
« Ceci, d’ailleurs, est pour vous… si vous daignez me faire la grâce d’être l’exécuteur de mes dernières volontés. »<br />
Surpris, l’enseigne regarda son chef.<br />
« Oui, dit Hirata Takamori. Je vais, Narimasa, me tuer tout à l’heure. Et je vous serai très obligé, à vous qui êtes d’une très noble famille de bons samouraïs, de bien vouloir m’assister dans mon harakiri. »<br />
Le jeune officier ne s’étonna plus, et n’eut garde de poser aucune question discourtoise.<br />
« C’est un honneur illustre que vous faites à moi et à tous mes ancêtres, dit-il simplement. Je suis très heureux d’être à même de vous servir.<br />
— Voici mon sabre », dit Hirata.<br />
Il avait dégainé d’un fourreau de laque une splendide lame ancienne, dont la garde était de fer forgé en forme de feuilles de chêne. Il enveloppa cette lame d’un papier de soie, et la tendit à l’enseigne Narimasa.<br />
« Je suis à votre disposition, respectueusement », dit l’enseigne en prenant le sabre.<br />
Hirata Takamori s’agenouilla en face de son hôte, et parla selon la politesse :<br />
« Narimasa, puisque vous daignez me servir de second en cette cérémonie, il convient que vous connaissiez ma raison. Ce matin, au cours d’une conversation que le marquis Yorisaka m’avait fait l’honneur de m’accorder, mon intelligence infirme m’a fait prononcer diverses paroles que, ce soir, j’estime avoir été inconvenantes. Il est, je crois, préférable que ces paroles soient effacées.<br />
— Je ne vous contredirai point, si vous en jugez ainsi.<br />
— Aurez-vous donc la bonté d’attendre que j’aie tout préparé pour ce qui nous reste à faire ?<br />
— Ainsi ferai-je, très honorablement. »<br />
Une sorte de cabinet de toilette était attenant à la chambre. Le vicomte Hirata y passa pour revêtir le costume obligatoire, immuablement fixé par les rites.<br />
Il revint.<br />
« En vérité, dit-il, je suis confus, et vous poussez très loin la complaisance.<br />
— Je fais à peine ce que je dois », dit Narimasa.<br />
Le vicomte Hirata s’était agenouillé de nouveau près de son hôte. Il tenait maintenant dans la main droite un poignard enveloppé de papier de soie, comme le sabre. Il sourit :<br />
« Ce m’est une grande joie de pouvoir aujourd’hui mourir à mon gré, dit-il. Notre victoire est si complète que l’empire peut aisément se passer d’un de ses sujets, et surtout du moins utile.<br />
— Je vous félicite, dit l’enseigne. Mais je ne puis approuver votre modestie. Je pense au contraire que rien ne saurait atténuer la perte que va faire l’Empire, si l’exemple irréprochable, que vous nous léguez à tous, ne la réparait presque absolument.<br />
— Je vous suis obligé », dit Hirata.<br />
Il se détourna et, très lentement, mit la lame du poignard à nu.<br />
« L’exemple du marquis Yorisaka est plus grand que le mien », dit-il.<br />
Il effleurait du doigt le tranchant du poignard. Sans bruit, l’enseigne se leva du carreau de velours, et, debout derrière le vicomte, étreignit à deux mains la poignée du sabre, nu maintenant comme le poignard.<br />
« Beaucoup plus grand », répéta le vicomte Hirata.<br />
Il fit un mouvement à peine perceptible. Narimasa, qui se pencha, ne vit plus la lame du poignard. Le ventre était ouvert le plus régulièrement du monde. Un peu de sang coulait déjà.<br />
« Beaucoup plus grand, en vérité », répéta encore le vicomte Hirata Takamori.<br />
Il parlait toujours aussi net, mais moins fort. Un coin de sa bouche remonta légèrement, premier signe d’une souffrance atroce, impassiblement contenue.<br />
La jambe droite en arrière et le genou gauche plié, Narimasa détendit brusquement le ressort bandé de ses reins, de sa poitrine et de ses deux bras. La tête du vicomte Hirata Takamori, tranchée d’un seul coup, tomba sur les nattes blanches.<br />
On ne vit le sabre que l’instant d’après, quand il se releva, rosé.</p></blockquote>
<p>Deuxième extrait : conte et supplices chinois</p>
<blockquote><p>II se renversa sur le dos, et toucha de la nu­que l’oreiller de cuir. Sa main aux ongles démesurés s’éleva vers les lanternes du pla­fond.<br />
« Sous la dynastie Han, dit-il, un empereur régna, qui se nommait Kao. Il avait, se confor­mant aux rites, une épouse-impératrice, du nom de Lu, et une concubine-princesse, du nom de Tsi.<br />
« Et celle-là lui avait donné un fils, prince du premier rang, qu’on appelait Hoéi : et celle-ci lui avait donné un fils, prince du se­cond rang, qu’on appelait Joui.<br />
« Or, quand l’Empereur fut plein de jours, il manda ses ministres et ses grands préfets, et les interrogea afin de savoir si les philosophes de l’antiquité autorisaient les souverains de la Nation Centrale à changer l’ordre de succession au trône, et si lui, Kao, pouvait par conséquent suivre le désir de son cœur, et léguer le pou­voir  au  prince du second rang, Joui, plutôt qu’au prince du premier rang, Hoéi. A quoi les ministres et les grands préfets répondirent que non. Alors, obéissant aux philosophes, l’Empe­reur Kao légua le pouvoir au prince du premier rang, Hoéi, puis tomba majestueusement (dans la mort), comme tombe la cime d’une haute montagne.<br />
« En ce temps-là, le prince du premier rang, Hoéi, n’était pas encore capable de diriger lui-même les cérémonies en l’honneur des esprits qui veillent sur la terre et les grains. Devenu Empereur, il porta des vêtements très courts. En sorte que l’épouse-impératrice, Lu, exerça la régence.<br />
« C’était une femme au cœur dur.<br />
« Elle fit d’abord emprisonner la princesse concubine Tsi, la réservant pour des supplices. Elle ordonna ensuite que le prince du second rang, Joui, fût empoisonné ; et elle envoya le poison au précepteur de ce prince.<br />
« Mais, le précepteur, homme juste, ayant relu tous les livres sacrés et tous les livres classi­ques, n’y trouva pas l’autorisation de tuer l’élève à lui confié par le Fils du Ciel défunt. C’est pourquoi, plutôt que d’obéir, il but lui-même le poison.<br />
« Et la nouvelle en étant parvenue aux oreil­les de l’Empereur-enfant, Hoéi, celui-ci, plein d’admiration et de pitié, prit sous sa protection le prince-enfant, Joui, et la mère de ce prince, Tsi. Et l’impératrice-régente, Lu, n’osa pas poursuivre sur-le-champ ses desseins noirs.<br />
« Elle attendit, comme attend le tigre rayé, lorsqu’il guette le départ du berger pour ensanglanter le troupeau. Et quand vint le troisième mois de l’été, l’Empereur étant allé, comme il est prescrit, pêcher les grandes tortues marines, elle profita de cette absence.<br />
« Elle tua d’abord de ses mains le prince du second rang, Joui, en lui traversant la cervelle de longues aiguilles. Elle tira ensuite de prison la mère de ce prince, Tsi, et lui coupa le nez, les lèvres et les quatre membres à l’articulation des coudes et des genoux. Enfin, lui ayant diminué les oreilles au fer rouge, en forme d’oreilles de porc, elle lui fit boire un philtre qui ôte l’intelligence et la condamna à vivre sur le fumier, au sud du palais, et à porter le nom de truie humaine.<br />
« Toutes choses évidemment inspirées par l’esprit de rancune ; et cruelles.<br />
« L’Empereur Hoéi, cependant, revenait, ayant pêché les grandes tortues marines. Arrivant au palais par la plaine du sud, il vit, en passant, la truie humaine. Et, saisi d’horreur à cette vue, il s’écria, avant d’avoir réfléchi :<br />
« Ceci est contraire à l’humanité. Ma mère a eu tort. »<br />
« Or, cette histoire nous est rapportée dans toutes les annales de l’Empire, par tous les philosophes et par tous les grands lettrés.<br />
« Et toutes les annales, et tous les philosophes, et tous les grands lettrés s’accordent à ne pas blâmer l’impératrice-régente, Lu, quoiqu’elle ait effectivement manqué à la vertu d’humanité, mais sans outrepasser son droit d’impératrice-régente, maîtresse absolue en l’absence de l’Empereur-enfant.<br />
« Et toutes les annales, et tous les philosophes, et tous les grands lettrés s’accordent à blâmer l’Empereur-enfant, Hoéi, quoiqu’il ait observé la vertu d’humanité, mais en manquant à la Loi Primordiale, laquelle ordonne aux fils de ne jamais juger leurs mères. Car il est écrit dans le Néi Tse : « En présence de leurs parents, les fils obéissent et se taisent. »</p></blockquote>
<p>Troisième extrait : le véritable visage de Mitsouko Yorisaka</p>
<blockquote><p>Derechef, Mrs. Hockley frappa, frappa plus fort, ébranla des deux poings le battant clos. Et le battant clos ne céda point.<br />
Dépitée, Mrs. Hockley recula jusqu’aux kou-roumas, et prit à témoin l’assistance.<br />
« II est incroyable que dans cette maison personne n’entende ni ne réponde. Assurément, la marquise n’est point informée. Car il lui se­rait doux et réconfortant d’avoir en ce moment ses amis autour d’elle. Je songe aux moyens de lui faire parvenir un message…<br />
— Inutile, dit Felze soudain. Voyez ! »<br />
La porte, à laquelle personne ne frappait plus, venait de s’ouvrir. Et un singulier cortège en sortait.<br />
Des serviteurs, des servantes, tous et toutes en vêtements de voyage, tous et toutes chargés et encombrés de ces jolis paquets bien plies, de ces jolies boîtes bien menuisées, de ces jolis sacs de papier bien indéchirables, qui sont les mal­les et les valises nationales du vieux Nippon, s’en allaient à petits pas, trottinant les uns après les autres, s’en allaient par le sentier de l’ouest, celui qui mène à la station de chemin de fer de Nagasaki à Moji, à Kyoto et à Tô-kiô…<br />
Et, tout à coup, derrière les servantes et les serviteurs, et suivi lui-même d’autres serviteurs et d’autres servantes, un kourouma franchit la porte et prit le sentier qui mène à la station… un kourouma traîné par deux hommes-coureurs… un kourouma de maître, très élé­gant… Sur les coussins, une forme blanche était assise…<br />
Une forme blanche. Une femme en deuil, vê­tue à l’ancienne mode, de toile unie sans our­lets, comme les rites prescrivent que soient vê­tues les veuves. Une femme qui s’en allait, raide et hiératique, la tête droite et les yeux fixes : — la marquise Yorisaka…<br />
Elle passa. Elle passa près du prince Alghero, sans lui donner un regard. Elle passa près de Mrs. Hockley, sans prononcer un mot. Elle passa près de Jean-François Felze…<br />
Elle s’éloigna sur le sentier, lentement, et toujours entourée de son escorte…<br />
Jean-François Felze arrêta le dernier servi­teur, et l’interrogea en japonais.<br />
« C’est la marquise Yorisaka  Mitsouko, répondit l’homme : — <em>Yorisaka koshakou foud-jin. </em>— Son mari a été tué hier à la guerre. Elle va à Kyoto, pour vivre dans le couvent boud­dhiste des filles de daïmios — pour y vivre sous le cilice et pour y mourir —, honorablement.</p>
<p><em>Atlantique, an 1326 de l’Hégire.</em></p></blockquote>
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		<title>Une cervelle européenne</title>
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		<pubDate>Thu, 12 May 2011 19:54:48 +0000</pubDate>
		<dc:creator>jbrasseul</dc:creator>
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		<description><![CDATA[La bataille de Tsushima en mai 1905, où la marine japonaise détruit la flotte de Nicolas II venue de la Baltique dans un quasi tour du monde, a été un coup de tonnerre à l’échelle mondiale, comparable au 11 septembre 2001 ou à l’assassinat de Kennedy le 22 novembre 1963. Un tournant historique annonçant la [...]]]></description>
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<div>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://jbrasseul.files.wordpress.com/2011/05/tsushima_battle.jpg"><img title="tsushima_battle" src="http://jbrasseul.files.wordpress.com/2011/05/tsushima_battle.jpg?w=450&amp;h=228" alt="" width="450" height="228" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">La <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_Tsushima" target="_blank">bataille de Tsushima</a> en mai 1905, où la marine japonaise détruit la flotte de Nicolas II venue de la Baltique dans un <a href="http://www.youtube.com/watch?v=gPqTKBfXPa0" target="_blank">quasi tour du monde</a>, a été un coup de tonnerre à l’échelle mondiale, comparable au 11 septembre 2001 ou à l’assassinat de Kennedy le 22 novembre 1963. Un tournant historique annonçant la fin de l’impérialisme de l’homme blanc. Pour la première fois, un peuple non européen donne un coup d’arrêt retentissant à cet expansionnisme. Même s’il s’agit du heurt de deux impérialismes, le russe et le japonais, voulant tous deux contrôler la Corée. C’est aussi la plus grande bataille navale depuis un siècle, depuis Trafalgar. Elle changera définitivement les esprits dans le monde et sera le catalyseur de la décolonisation, qui prendra cependant encore un demi-siècle.</p>
<p style="text-align: justify;"> </p>
<p style="text-align: justify;">Claude Farrère en a fait un roman en 1911, <em>La Bataille</em>, le succès fut lui aussi planétaire, plus d’un million d’exemplaires vendus ! En lisant le livre, on comprend aisément les raisons, même s’il est bien oublié aujourd’hui, comme son auteur. Celui-ci montre merveilleusement les compromis nécessaires qu’un pays – le Japon de l’ère Meiji – doit accepter face à l’impérialisme occidental afin de ne pas se laisser dominer, mais au contraire dominer à son tour. Comment imiter pour ne pas succomber. Et comment l’imitation n’est que vernis de surface, ruse suprême pour justement préserver les traditions, Farrère cite La Bruyère :</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Vous le croyez votre dupe : s’il feint de l’être, qui est plus dupe de lui ou de vous ?</em></p>
<p style="text-align: justify;">La phrase a en outre un deuxième sens, car un conseiller anglais de la flotte est devenu l’amant de la femme de l’officier japonais Yorisaka. Il croit que celui-ci n’est pas au courant. En réalité, il le sait, et sa femme aussi est de connivence avec son mari. Au moment de mourir, au cours de la bataille navale, Yorisaka révèle cela à l’Anglais, en exigeant de lui, tout observateur neutre dans la bataille qu’il soit, qu’il le remplace à la tourelle des canons, lui seul maintenant ayant l’expertise nécessaire pour manœuvrer le télémètre. L’officier anglais, confus de la révélation du mourant, s’exécute, contribuant ainsi à la victoire : <em>« Un gentleman doit payer », murmura Fergan, sombre.</em> (page 269 de l’édition du Livre de poche, 1973 <a href="http://jbrasseul.files.wordpress.com/2011/05/la_bataille_cl_farrere.jpg"><img title="la_bataille_cl_farrere" src="http://jbrasseul.files.wordpress.com/2011/05/la_bataille_cl_farrere.jpg?w=47&amp;h=72" alt="" width="47" height="72" /></a>). Il mourra lui aussi peu après, d’un éclat d’obus.</p>
<p style="text-align: justify;">La débâcle russe est la conséquence de la géographie de l’empire des tsars : l’essentiel de la flotte se trouve concentrée dans la Baltique, et pour venir au secours de la ville de Port Arthur, en Chine, comptoir russe, assiégé par les Japonais, les autorités donnent l’ordre à l’amiral Rojdestvensky de passer par l’Atlantique, l’océan Indien et la mer de Chine, par les détroits du Danemark et de Singapour, par le cap de Bonne espérance, un voyage de plusieurs mois. Les équipages arrivent entre la Corée et le Japon, à Tsushima, la coque des navires couverte d’algues et de coquillages, perdant ainsi trois nœuds par rapport aux bateaux japonais, et les cuirassés et destroyers russes seront des proies faciles pour les marins nippons.</p>
<p style="text-align: justify;">Deux recueils sur Tsushima : <a href="http://www.bibliomonde.com/livre/faits-imaginaires-guerre-russo-japonaise-1904-1905-4495.html" target="_blank">Kailash</a> <a href="http://jbrasseul.files.wordpress.com/2011/05/faits_imaginaires_tsushima.jpg"><img title="faits_imaginaires_tsushima" src="http://jbrasseul.files.wordpress.com/2011/05/faits_imaginaires_tsushima.jpg?w=55&amp;h=90" alt="" width="55" height="90" /></a> <a href="http://www.bibliomonde.com/livre/1905-autour-tsoushima-4498.html" target="_blank">Omnibus</a> <a href="http://jbrasseul.files.wordpress.com/2011/05/tsoushima_omnibus.jpg"><img title="tsoushima_omnibus" src="http://jbrasseul.files.wordpress.com/2011/05/tsoushima_omnibus.jpg?w=58&amp;h=90" alt="" width="58" height="90" /></a> <a href="http://www.bibliomonde.net/pages/fiche-livre.php3?id_ouvrage=4495&amp;texte_aff=table" target="_blank">Le premier</a> contient deux articles sur Claude Farrère et son livre, <a href="http://www.bibliomonde.com/pages/fiche-livre.php3?id_ouvrage=4498&amp;texte_aff=table" target="_blank">le second</a> le roman lui-même, à côté de textes d’autres auteurs comme Jack London, Tolstoï, Apollinaire, Lénine, Jaurès, Anatole France…</p>
<p style="text-align: justify;">Extraits de <em>La Bataille</em>, d’abord le chapitre précédant l’affrontement et montrant l’opposition entre deux officiers japonais, celui qui compose pour mieux vaincre, celui qui refuse de composer, ne comprenant pas qu’il signerait par là la défaite :</p>
<blockquote><p><em>« PAR conséquent, les tourelles manœuvreront à l’électricité ?</em></p>
<p><em>— Oui, tant que les moteurs pourront tourner. En cas d’avarie, nous passerons à la manœuvre hydraulique. Et, en dernier lieu, à la manœuvre à bras. C’est l’ordre.</em></p>
<p><em>— Nous obéirons donc, honorablement. » Et le vicomte Hirata Takamori, ayant salué d’abord selon la discipline militaire, les doigts joints et levés jusqu’à la visière de la casquette, salua ensuite selon le rite des daïmios et des samouraïs, le corps plié à angle droit, les mains à plat sur les genoux.</em></p>
<p><em>« A présent, souffrez que je me retire. » II s’en allait. Le marquis Yorisaka Sadao le retint :</em></p>
<p><em>« Hirata, êtes-vous très pressé ? Il n’est pas encore midi. Vous plairait-il que nous causions un peu ? »</em></p>
<p><em>Le vicomte Hirata ouvrit un éventail qu’il portait dans sa manche :</em></p>
<p><em>« Yorisaka, vous me faites beaucoup d’honneur. En vérité, je n’osais abuser de vos nobles minutes, et tel était le motif de ma discrétion. Mais je suis flatté de votre condescendance. Dites-moi donc : que vous semble de cette pluie fine, pareille à un brouillard fondu ? Ne pensez-vous pas que, tout à l’heure, nous pourrons en être gênés sur le champ de bataille ? »</em></p>
<p><em>Le marquis Yorisaka regarda distraitement la mer houleuse et brumeuse :</em></p>
<p><em>« Peut-être », murmura-t-il.</em></p>
<p><em>Puis, soudain, face à son interlocuteur :</em></p>
<p><em>« Hirata, excusez mon impolitesse : je désirerais vous poser une question.</em></p>
<p><em>— Daignez le faire », dit Hirata.</em></p>
<p><em>Il avait refermé son éventail, et penchait la tête en avant, comme pour mieux entendre. Le marquis Yorisaka parla très lentement, d’une voix grave et nette :</em></p>
<p><em>« Permettez-moi d’abord de rappeler quelques souvenirs qui nous sont communs. Nos familles, quoique souvent ennemies au cours des siècles anciens, ont combattu plus souvent encore l’une à côté de l’autre, durant beaucoup de guerres civiles ou extérieures. Récemment, je veux dire à l’époque du Grand Changement, nos pères ont pris les armes ensemble pour restaurer dans sa splendeur le pouvoir impérial. Et, quoique, un peu plus tard, lors des événements de Koumamoto, cette confraternité guerrière se trouvât rompue, le sang versé en cette occasion glorieuse ne nous empêcha point, vous et moi, de nous lier d’amitié, douze ans après, quand nous entrâmes, le même jour, au service de l’Empereur.</em></p>
<p><em>— Le sang versé, Yorisaka, lorsqu’il n’exige pas de vengeance, n’a jamais fait que cimenter l’union des deux familles l’une et l’autre fidèles observatrices du Bushido.</em></p>
<p><em>— Il en est certainement ainsi. Nous avons été, Hirata, comme sont deux doigts d’une seule main. Mais il me semble que nous ne le sommes plus. Me trompe-je ? Je vous conjure de me donner là-dessus votre sentiment, sans courtoisie. »</em></p>
<p><em>Le vicomte Hirata avait relevé la tête.</em></p>
<p><em>« Vous ne vous trompez pas, dit-il simplement.</em></p>
<p><em>— Votre sincérité m’est précieuse, répliqua le marquis Yorisaka, impassible. Pardonnez-moi donc si j’y réponds par une sincérité égale. Quoique, en toutes circonstances, vous ayez continué de me témoigner mille égards dont je suis indigne; quoique personne n’ait assurément pu soupçonner, d’après vos paroles ou votre attitude, ce refroidissement de notre amitié, il m’est impossible d’endurer plus longtemps une humiliation même secrète. J’ai donc résolu d’en finir aujourd’hui même; et je vous prie, honorablement, de m’expliquer en quoi j’ai démérité auprès de vous. Telle est ma question. »</em></p>
<p><em>Ils se regardaient l’un et l’autre fixement, tous deux immobiles et seuls au milieu de la plage arrière ruisselante de pluie et d’embrun. Au-dessus de leurs têtes, les deux canons de la tourelle étendaient leurs volées immenses. Et, tout alentour, la mer, violemment fouettée par le vent, gémissait et hurlait en bouleversant ses lames.</em></p>
<p><em>Le vicomte Hirata répondit plus lentement encore que le marquis Yorisaka n’avait parlé :</em></p>
<p><em>« Yorisaka, vous avez tout à l’heure rappelé des souvenirs qui nous sont communs. Soyez bien assuré que ces souvenirs-là n’étaient pas sortis de ma mémoire. Me permettrez-vous maintenant d’en rappeler d’autres, qui peut-être sont sortis de votre mémoire à vous ? Vous avez parlé du Grand Changement. Il est exact qu’à cette époque illustre, origine de l’ère Meiji, votre clan et mon clan ont ensemble tiré le sabre pour le Mikado contre le Shogoun. Mais avez-vous oublié la cause première de cette lutte ? Il ne s’agissait pas de fidélité dynastique. Nul Shogoun jamais n’avait usurpé les prérogatives essentielles des Divins Empereurs fils de la Déesse Solaire. Et sept cents années durant, les princes Foudjiwara, ou Taïra, ou Minamoto, ou Hôjô, ou Ashikaga, ou Tokougawa, avaient, sans inconvénient, substitué leur volonté robuste à la faible volonté des Mikados. Qu’y avait-il donc de changé pour que, tout à coup, tant d’hommes nobles voulussent détruire une organisation sept fois séculaire ?</em></p>
<p><em>Il y avait, Yorisaka, ceci : que, cinq ans plus tôt, des vaisseaux noirs venus d’Europe avaient bombardé Kagoshima, et que le Shogoun, au lieu de combattre, avait signé une paix honteuse. Telle fut en vérité la cause. Le Japon, ayant mangé l’insulte et n’ayant pas bu la vengeance, se leva d’un seul bond contre le Shogoun, au cri dix mille fois répété de : « Mort à l’Étranger !… » Mort à l’Étranger. Ainsi crièrent nos ancêtres, marquis Yorisaka. Ainsi crièrent-ils sur tous les champs de bataille, jusqu’à ce que le Mikado eût été restauré dans sa puissance originelle. Ainsi crièrent mes ancêtres à moi; ainsi criaient-ils encore au jour rouge de Koumamoto, quand, indignés contre le nouveau pouvoir, en apparence aussi débile que l’ancien, ils marchaient derrière Sa’ïgo, qui leur avait promis de laver la honte commune dans la victoire ou dans la mort. Ainsi crie-je aujourd’hui, moi. Car je suis l’héritier légitime de ces cadavres. Leurs tablettes funéraires n’ont jamais quitté ma ceinture. Depuis trente ans que je vis, j’attends l’heure de rendre à ces tablettes ce qui leur est dû : la libation de sang. Et voici que cette heure sonne !… Yorisaka, pardonnez-moi ce long discours. Je ne doute cependant pas qu’il ne vous ait donné pleine satisfaction. Vous n’avez certes point démérité auprès de moi. Et que vous importerait, d’ailleurs, le jugement d’un très petit daïmio, dépourvu d’intelligence ? Mais je vous ai ouvert mon cœur et vous y avez lu comme dans un livre imprimé en beaux caractères chinois, très noirs : je hais l’étranger de toute la force de ma haine. Vous, au contraire, qui le haïssiez pareillement jadis, l’aimez aujourd’hui. N’avez-vous pas adopté peu à peu ses mœurs, ses goûts, ses idées, sa langue même, que vous parlez sans cesse avec cet espion anglais, soi-disant notre allié ? Loin de moi l’outrecuidance d’un blâme ! Tout ce que vous faites est, évidemment, bien fait. Mais nos sentiments opposés creusent entre nous un abîme, un abîme que rien ne pourra combler.</em></p>
<p><em>Le vicomte Hirata s’était tu. Le marquis Yorisaka ne répliqua pas tout de suite. Il avait écouté jusqu’au bout sans sourciller, ni détourner son regard. A la fin, ayant réfléchi plusieurs graves minutes, il embrassa d’un geste brusque tout l’horizon du sud, noyé de brumes et de fumées confuses, et, d’un ton détaché, questionna :</em></p>
<p><em>« Hirata, ne voyez-vous pas quelque chose, là-bas ?… On a piqué midi, si je ne me trompe… Oui. En ce cas, ces nuages verticaux sont probablement les panaches des cheminées russes. Voici venir l’étranger, Hirata, l’étranger que vous croyez haïr si fort… »</em></p>
<p><em>II souriait, et ses paupières à demi closes bridaient ses yeux, les resserraient en deux fentes obliques, minces et noires.</em></p>
<p><em>« …L’étranger que vous croyez haïr si fort… A ce propos, Hirata… vous avez pris connaissance des ordres secrets… La tactique est singulièrement modifiée, ne trouvez-vous pas ?… en ce qui concerne l’artillerie, surtout…</em></p>
<p><em>— Oui…</em></p>
<p><em>— Oui ! Singulièrement modifiée ! On ne dispersera plus le tir, comme autrefois… Le feu sera concentré sur la tête des colonnes ennemies… En outre, afin de parer aux accidents de transmission, on a prévu pour les sections isolées une autonomie très large… La tentative est fort audacieuse. Peut-être ne l’aurions-nous pas risquée, si des renseignements de source européenne — anglaise —, n’avaient persuadé l’amiral du succès plus que probable, du succès certain que notre audace nous vaudra. Ces renseignements, savez-vous, Hirata, qui les a obtenus ? qui les a conquis ou volés, par la force ou par la ruse, hardiment, patiemment, péniblement ? C’est moi, Hirata. Il se peut que vous haïssiez l’étranger autant que vous dites. Il se peut que je l’aime autant que vous croyez. Mais il se peut aussi qu’un ennemi tel que vous lui soit moins funeste qu’un ami tel que moi. »</em></p>
<p><em>Le vicomte Hirata fronça les sourcils.</em></p>
<p><em>« Yorisaka, dit-il, ma stupidité est si grande que vous n’avez pas pu, je le vois, saisir le sens exact de mes paroles. Vous êtes assurément, pour la flotte russe, un adversaire plus dangereux que je ne suis. Et jamais n’est entrée dans ma tête l’injurieuse supposition que vous ne sachiez le mieux du monde faire votre devoir, et servir très utilement les desseins de l’Empereur. Mais vous êtes comme ces maîtres d’armes qui tuent sans colère, quoique infailliblement. Aujourd’hui, je tuerai moins bien que vous. Mais je tuerai avec ivresse. Et ma fureur ne peut pas lier amitié avec votre indifférence.</em></p>
<p><em>Le marquis Yorisaka s’était croisé les bras :</em></p>
<p><em>« Jugez-vous donc, dit-il, parlant presque bas, jugez-vous donc que mon indifférence soit autre chose qu’un masque, sous lequel bouillonne une fureur plus furieuse peut-être que la vôtre ?… Hirata, je pensais que vos yeux savaient mieux voir !… »</em></p>
<p><em>Le marquis Yorisaka s’était cette fois départi de son calme :</em></p>
<p><em>« Je pensais que vos yeux avaient su lire en moi ! Mon faux visage n’était que pour les hommes d’Europe. Et vous vous y êtes trompé, vous, un noble nippon ! Vicomte Hirata, vos ancêtres sont tombés à Koumamoto, et vous vous souvenez d’eux, et vous conservez pieusement leurs tablettes funéraires. Mais n’avez-vous pas compris la leçon qu’ils nous ont donnée par leur défaite et par leur mort ? Leçon de patience et de prudence ! leçon de ruse ! Le temps n’est plus des batailles simplement gagnées au tranchant du sabre. Pour vaincre l’étranger, nous avons commencé, vous et moi, par aller dans ses écoles. Mais la science que nous y apprenions n’était pas grand-chose. En outre, nous l’apprenions mal. Nos cervelles japonaises n’assimilaient pas l’enseignement européen. Et je sentis vite la nécessité où nous étions d’acquérir d’abord des cervelles européennes, quoi qu’il pût nous en coûter par ailleurs. Je m’y appliquai; et peut-être y suis-je parvenu… non sans fatigue et sans dure souffrance !… souffrance plus dure que personne ne saura jamais… Mais il le fallait pour l’affranchissement, pour l’exaltation de l’Empire. Je vous le dis, Hirata, le rouge m’est dix mille fois monté à la face, d’oublier, pour mieux imiter l’âme occidentale, les préceptes les plus rigoureux de l’éducation d’un daïmio. Mais je songeais alors aux malades que leurs médecins envoient se plonger dans des bains de boue, et qui en sortent guéris et robustes. Je sors aujourd’hui de ma boue à moi. J’en sors guéri de mon ancienne faiblesse et robuste pour la lutte qui va s’engager. Et je ne regrette rien. Mais je ne m’attendais pas, ayant accompli ma tâche, à subir le dédain d’un compagnon d’autrefois.</em></p>
<p><em>Les yeux du vicomte Hirata étincelèrent et sa voix résonna plus sèche :</em></p>
<p><em>« Je vous ai dit, Yorisaka, qu’il n’était pas question de dédain. Je prends l’extrême liberté de vous le redire. J’apprécie hautement le souci patriotique qui vous a guidé. Mais vous-même le proclamiez à l’instant : votre cervelle a cessé d’être japonaise pour devenir européenne. Ma cervelle à moi, tout à fait grossière, ne réussira jamais à imiter la vôtre. Pour nous entendre désormais, notre double effort serait donc vain. A présent, tout étant dit là-dessus, ne vous semble-t-il pas superflu de parler davantage ?</em></p>
<p><em>— Un seul mot encore, fit Yorisaka Sadao. J’ose vous questionner une seconde et dernière fois… Hirata, nous remporterons tout à l’heure, ici même, dans ce détroit de Tsoushima, une grande victoire. Eussiez-vous préféré que cette victoire fût une défaite, mais que tous les Nippons d’aujourd’hui fussent encore pareils aux Nippons de Koumamoto ?</em></p>
<p><em>— Je suis trop ignorant pour vous répondre selon la sagesse, fit Hirata Takamori. Mais permettez que très humblement, je vous interroge à mon tour : Etes-vous certain que tout à l’heure nous serons, comme vous l’affirmez, vainqueurs ! Et, si nous étions vaincus, avez-vous imaginé le nom dont l’Europe nous nommerait, l’Europe que nous aurions plagiée inutilement, ridiculement ?</em></p>
<p><em>— Oui, prononça le marquis Yorisaka. L’Europe nous nommerait des singes. Mais nous ne serons pas vaincus.</em></p>
<p><em>— Yoshits’né lui-même le fut. Si nous l’étions ?</em></p>
<p><em>— Nous ne le serons pas.</em></p>
<p><em>— Je le crois sur votre parole. Nous serons donc vainqueurs. Mais après ?</em></p>
<p><em>— Après ?</em></p>
<p><em>— Après la bataille ? Après la paix signée ? Vous rentrerez, Yorisaka, dans votre maison de Tôkiô. Vous y rapporterez votre cervelle européenne, et vos idées, et vos mœurs, et vos goûts européens. Et comme vous serez un héros très glorieux, le peuple japonais, séduit par votre illustre exemple, imitera vos goûts, vos mœurs, vos idées…</em></p>
<p><em>— Non », dit Yorisaka.</em></p></blockquote>
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		<title>La guerre, pas l&#8217;amour: &#171;&#160;Les Civilisés&#160;&#187; de Claude Farrère</title>
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		<pubDate>Mon, 07 Mar 2011 20:31:00 +0000</pubDate>
		<dc:creator>jbrasseul</dc:creator>
				<category><![CDATA[Frances]]></category>
		<category><![CDATA[Livres]]></category>

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		<description><![CDATA[A la fin de son deuxième roman, Les Civilisés, prix Goncourt 1905*, Claude Farrère décrit de façon hallucinante, digne de Hugo, le torpillage d’un bateau de guerre, et la panique qui s’ensuit dans la salle des machines. L’écrivain est officier de marine, il sait de quoi il parle. Il recevra l’annonce de son prix en [...]]]></description>
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<p style="text-align: center;"><a href="http://jbrasseul.files.wordpress.com/2011/01/cuirasse.jpg"><img class="size-full wp-image-5227 aligncenter" title="cuirasse" src="http://jbrasseul.files.wordpress.com/2011/01/cuirasse.jpg?w=450&amp;h=277" alt="" width="450" height="277" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">A la fin de son deuxième roman, <em>Les Civilisés</em>, <a href="http://calounet.pagesperso-orange.fr/prix_litteraires/laureats_goncourt.htm" target="_blank"><span style="color: #0066cc;">prix Goncourt 1905</span></a>*, Claude Farrère décrit de façon hallucinante, digne de Hugo, le torpillage d’un bateau de guerre, et la panique qui s’ensuit dans la salle des machines. L’écrivain est officier de marine, il sait de quoi il parle.<br />
Il recevra l’annonce de son prix en Méditerranée, à bord du cuirassé <em>Saint-Louis</em> où il sert, au grand étonnement de son commandant et de ses camarades. Charles Bargone (vrai nom de Farrère) raconte comment il apprend la nouvelle dans une lettre à <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Lou%C3%BFs" target="_blank"><span style="color: #0066cc;">Pierre Louÿs</span></a> (8 décembre 1905) :   »A minuit passé nous étions encore en pleine mer. J’accomplissais mon septième rob de bridge, quand un timonier de la TSF me remit un télégramme du <em>Suffren</em> : un des aides de camp, averti par Toulon, me transmettait la nouvelle. » <a href="http://jbrasseul.files.wordpress.com/2011/01/charles_bargone.jpg"><img class="alignnone size-thumbnail wp-image-5206" title="charles_bargone" src="http://jbrasseul.files.wordpress.com/2011/01/charles_bargone.jpg?w=62&amp;h=90" alt="" width="62" height="90" /></a></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><a href="http://jbrasseul.files.wordpress.com/2011/01/charles_bargone.jpg"></a></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><a href="http://jbrasseul.files.wordpress.com/2011/01/charles_bargone.jpg"></a></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><a href="http://jbrasseul.files.wordpress.com/2011/01/charles_bargone.jpg"></a></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><a href="http://jbrasseul.files.wordpress.com/2011/01/charles_bargone.jpg"></a></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><a href="http://jbrasseul.files.wordpress.com/2011/01/charles_bargone.jpg"></a></p>
<p style="text-align: justify; padding-left: 60px;"><a href="http://jbrasseul.files.wordpress.com/2011/01/charles_bargone.jpg"><span id="more-5201"> </span></a></p>
<blockquote>
<p style="text-align: justify;">Les torpilles sont prêtes, chargées, amor­cées, armées. Il n’y a qu’à tirer la ficelle, et le grand requin d’acier jeté à la mer se précipitera vers sa proie. Tout est en ordre. Maintenant, ses yeux fouillant l’horizon nocturne, Fierce cherche, — cherche l’ennemi.</p>
<p style="text-align: justify;">L’ennemi. — Dans les cerveaux les plus efféminés par l’hérédité des civilisations successives, le mot sonne, farouche encore, mystérieusement entouré d’échos barbares et violents. — L’ennemi. — Deux sons brusques et rudes dans quoi sont enclos les fantômes vivaces de toutes les férocités humaines, — depuis la bataille fauve des deux mâles de la caverne, que la femelle contemple, orgueilleuse et peureuse, du haut de l’arbre où elle s’est juchée, jusqu’aux guerres immenses des confédérations et des empires, acharnant les uns contre les autres tous leurs préjugés et tous leurs appétits. — L’ennemi. — L’être inconnu, étranger, différent, dont on a peur et haine. — L’ennemi, qu’on tue.</p>
<p style="text-align: justify;">Fierce cherche l’ennemi, — pour le tuer ; — et il commence à le haïr. — Sûrement, il y a des miasmes sauvages, préhistoriques, épars dans l’humidité de cette nuit de bataille ! Voici que des bouffées de patriotisme lui montent à la tête. Jadis, les seigneurs de Fierce ont aussi couru l’Anglais ! Ah ! ils ont osé, les cuirassés britanniques, tirer le canon contre la terre de France ? Gare, ça brûle !</p>
<p style="text-align: justify;">[...]</p>
<p style="text-align: justify;">La revanche.</p>
<p style="text-align: justify;">La torpille a frappé le cuirassé par le travers de ses chaufferies milieu, au-dessous du blindage de ceinture, à douze pieds plus bas que la flottaison.<br />
Un déclenchement simple et précis comme une son­nerie d’horloge : la pointe percutante recule et heurte le détonateur au fulminate ; le fulminate brûle et enflamme la charge, — soixante-quinze kilogrammes de coton-poudre qui éclatent sous le navire comme une mine sous un rocher. Cela ne fait pas beaucoup de bruit, à cause de la couche d’eau qui assourdit.<br />
Dans la tôle, un trou se découpe, comme à l’emporte-pièce, — un trou haut de quatre mètres, large de sept. Le métal pulvérisé disparaît. La mer entre.<br />
Dedans, c’est le double-fond, — un rempart de compartiments-étanches, pareils aux cellules d’une ruche. Tout s’écrase et se déchiquette : la tôle interne, crevée comme du papier, s’effiloche ; et cela fait un second trou, un trou-soupirail ouvert sur les soutes à charbon, les­quelles ceinturent les chaufferies d’une cuirasse noire. La mer passe et noie le charbon.<br />
Troisième tôle, qui sépare les soutes des chaufferies. Ici, c’est le cœur vivant du navire; la tôle enveloppe ce cœur comme une poitrine. Or, voici qu’elle ploie et se fend ; — rien qu’une petite fente ; mais au cœur, coup d’épingle vaut coup de hache.<br />
La mer se glisse, avec un mince gargouillement de fontaine.<br />
La chaufferie bâbord-milieu. — Huit chaudières ali­gnées devant un couloir où la houille concassée s’entasse. Vingt-six hommes demi-nus travaillent âprement, bran­dissant leurs lourdes pelles, et lançant à toutes volées le charbon sur les grilles flamboyantes. Des lampes, dont la blancheur électrique jure avec l’éclat sanglant des foyers, pendent au plafond. Une échelle d’acier descend verticale de la porte, une trappe fermée, — boulonnée.<br />
Ils ont entendu l’explosion, les chauffeurs. Le contre­coup les a jetés bas comme des capucins de cartes. Ils se relèvent, meurtris, et ils voient l’eau, — l’eau mortelle qui jaillit de la muraille. Alors, dans la chaufferie close, d’où l’on ne sortira pas, où il faut crever comme des chiens la pierre au cou, c’est une scène indicible d’horreur.<br />
Les hommes, tous ensemble, se sont rués sur l’échelle, — comme si c’était possible de sortir par cette trappe qu’il faut dix minutes pour dévisser ! On a déjà de l’eau jusqu’aux genoux. — Et le chef de chauffe, fou de sa res­ponsabilité grotesquement vaine, a crié : « A vos postes ! » en abattant de son revolver un des fuyards, n’importe lequel. Après quoi, conscient  du  désastre, sûr de son impuissance, et terrifié de l’agonie atroce qu’il devine, il se tue lui-même de son second coup. — L’eau monte aux  poitrines, et, soudain, noie les huit foyers. Des sifflements de locomotive couvrent alors tous les cris, cependant que de grands jets de vapeur et l’eau bouil­lante mordent furieusement dans le tas de chair accroché à l’échelle.<br />
Un pugilat monstrueux ; toutes ces bêtes humaines, rendues comme d’un coup de baguette à la férocité ancienne, s’assomment et se déchirent des dents et des ongles pour le droit dérisoire de mourir un échelon plus haut. L’eau couvre les premières têtes. Il y a des hommes à la nage ; d’autres, qui ne savent pas, meurent au fond, avec des soubresauts -, la surface bouillonne. Au dernier échelon, sous la trappe fermée, celui qui mourra le der­nier s’accroche aux vis d’ouverture et les secoue désespé­rément ; mais dans sa terreur démente, le misérable se trompe, et il tourne les manettes à contresens.<br />
Alors, comme l’eau gagne les derniers degrés, un grand quartier-maître à poils roux, dont les forces se décuplent dans sa fureur de vivre, se rue à coups de couteau dans l’échelle, et taille dans les mains cramponnées jusqu’à ce qu’il touche, lui aussi, la porte implacable. Mais l’eau monte plus vite que lui, et il s’arrête, vaincu, et il lâche le couteau rouge, et sa grande face brutale retombe sur sa poitrine qui sanglote…<br />
C’est fini, la chaufferie est pleine.</p>
<p style="text-align: justify;">Du  torpilleur presque englouti, Fierce,  galvanisé, re­garde et boit sa revanche.<br />
Le <em>King Edward </em>agonise. D’abord, on n’a rien perçu qu’un grand tumulte à son bord, — des cris, des coups de sifflet, des ordres, un brouhaha d’angoisse que la brise a portés jusqu’aux oreilles du vainqueur comme une adorable musique. Puis l’énorme coque a vibré tout à coup d’un frisson prodigieux. Les projecteurs électriques, tous immobiles depuis l’explosion, et découpant ça et là, sur la mer ou dans les nuages, des disques de rayons blancs, recommencent à s’agiter lentement, tous ensemble, comme si le navire, sur cette mer paisible, était pris d’un roulis inquiétant. — Oui, le <em>King Edward </em>roule. Des grappes d’hommes apparaissent maintenant au-dessus des bastingages, et enjambent les lisses pour se jeter à la mer. — Le cuirassé s’incline sur tribord, bas, très bas, plus bas encore sans se relever. Le plat bord plonge dans l’eau. Une seconde, le pont se voit tout entier : le navire a chaviré sur le flanc ; et, la seconde d’après, le pont s’enfonce, et la carène apparaît, — les préceintes, la quille, les hélices qui continuent de tourner hors de l’eau. Le <em>King Edward </em>flotte une minute, sens dessus dessous ; puis il bascule en arrière, la poupe sombrant tout à coup, l’éperon émergeant pour menacer le ciel. Et, droit comme un homme qui plonge les pieds en avant, le <em>King Edward </em>disparaît dans la mer.<br />
Le torpilleur sombre aussi. Fierce, heureux, souriant, flotte à demi sur la passerelle que les vagues caressent. Il ne souffre pas, trop affaibli. Il n’y a plus du tout de sang dans ses veines. Et il s’endort au sein de la mer berceuse, en gardant dans ses lèvres, comme un viatique, le nom de Sélysette.</p>
<p style="text-align: justify;">…En même temps qu’à Saïgon, dans sa chambre, agenouillée sous son Christ, mademoiselle Sylva miséricordieuse prie pour « ceux qui sont sur mer ».</p>
<p style="text-align: justify;">Stamboul, an 1321 de l’hégire.</p>
<p style="text-align: center;"> </p>
<p style="text-align: center;"><img class="size-full wp-image-5202 aligncenter" title="sunken_ship2" src="http://jbrasseul.files.wordpress.com/2011/01/sunken_ship2.jpg?w=240&amp;h=160" alt="" width="240" height="160" /></p>
</blockquote>
<p>Les deux premiers livres de Cl. F., récemment réédités par <a href="http://www.kailasheditions.com/detail.php?recordID=85" target="_blank">Kailash</a></p>
<p> <a href="http://www.kailasheditions.com/detail.php?recordID=84" target="_blank"><img title="les_civilises_farrere_1905" src="http://jbrasseul.files.wordpress.com/2011/01/les_civilises_farrere_1905.jpg?w=95&amp;h=150" alt="" width="95" height="150" /></a> <a href="http://jbrasseul.files.wordpress.com/2011/01/fumee_d_opium_farrere_1904.jpg"><img title="fumee_d_opium_farrere_1904" src="http://jbrasseul.files.wordpress.com/2011/01/fumee_d_opium_farrere_1904.jpg?w=95&amp;h=150" alt="" width="95" height="150" /></a></p>
<p>* L’académie Goncourt a commencé à délivrer le prix <a href="http://www.academie-goncourt.fr/?article=1229174023" target="_blank">en 1903</a>, sept ans après la mort d’<a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Edmond_de_Goncourt" target="_blank">Edmond de Goncourt</a>.</p>

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		<title>Érotisme 1900</title>
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		<pubDate>Fri, 04 Mar 2011 23:09:44 +0000</pubDate>
		<dc:creator>jbrasseul</dc:creator>
				<category><![CDATA[Les Alarmes d'Eros]]></category>
		<category><![CDATA[Périples des Arts]]></category>

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<p style="text-align: justify;"><img src="http://jbrasseul.files.wordpress.com/2011/03/axentowicz-teodor-1859-1938.jpg" alt="" width="520" height="720" /></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Dans un prix <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Civilis%C3%A9s" target="_blank">Goncourt</a> à l’époque, celui de <a href="http://www.academie-francaise.fr/immortels/base/academiciens/fiche.asp?param=567" target="_blank">Claude Farrère</a> en 1905, <em>Les Civilisés</em>, la sensualité procédait par évocation, on ne disait pas directement les choses, sauf dans les livres sous le manteau, non publiés, comme ceux de <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Lou%C3%BFs" target="_blank">Pierre Louÿs</a>, grand ami de Farrère justement. Deux passages qui évoquent très bien l’art de l’écrivain en ce domaine. Le premier sur les nuits de Saigon, la douceur tropicale, propice aux épanchements. Le second, un peu plus poussé, dans une calèche…</p>
<p style="text-align: justify;">&nbsp;</p>
<blockquote><p>C’était une nuit de Saigon, étincelante d’étoiles, chaude comme un jour d’été occidental. Suivis par la Victoria de Mévil, ils marchèrent sans parler. La rue ressemblait à une allée, à cause des arbres entrelacés en voûte et des globes électriques suspendus dans le feuillage ; — à cause aussi du silence et de la soli­tude ; car Saigon, capitale médiocre, fait tout son tapage nocturne dans une seule rue centrale, la rue Catinat, — et dans un petit nombre d’autres lieux plus discrets, que les honnêtes gens prétendent ignorer.<br />
Rue Catinat, c’est l’agitation mondaine, correcte, — et quand même admirablement libre et impudente, parce que la loi souveraine du pays et du climat prime les mœurs importées. Dans le jour cru des réverbères élec­triques, entre les maisons à vérandas masquées de ver­dure et de jardins, une cohue bariolée passe et repasse, seulement occupée de son plaisir. Il y a des gens de tous les pays : Européens, Français surtout, coudoyant l’in­digène avec une insolence bienveillante de conquérants ; et Françaises en robes de soir, promenant leurs épaules sous la convoitise des hommes ; — Asiatiques de toute l’Asie : Chinois du Nord, grands, glabres et vêtus de soie bleue ; Chinois du Sud, petits, jaunes et vifs ; Malabars, rapaces et câlins ; Siamois, Cambodgiens, Moïs, Laotiens; — Annamites, enfin, hommes et femmes tellement pareils qu’on s’y trompe tout d’abord, et que bientôt on fait semblant de s’y tromper.<br />
On marche à pas désœuvrés, on cause et on rit, avec des langueurs nées de l’accablante chaleur du jour. On se salue et on se frôle, et les femmes vous tendent des mains moites qui brûlent de fièvre. Des parfums forts montent des corsages, et les éventails les mélangent et les jettent au nez de chacun. Une volupté commune agrandit tous les yeux, et la même pensée fait rougir et sourire chaque femme, la pensée que, sous la toile mince des smokings blancs, sous la soie légère des robes pâles, il n’y a rien, ni jupes, ni corsets, ni gilets, ni chemises, — et qu’on est nu, que tout le monde est nu…<br />
Torral, Mévil et Fierce descendirent la rue Catinat, et vinrent s’asseoir sur la terrasse d’un grand café d’où l’on dominait la foule. Les boys se précipitèrent à leurs ordres, exagérant un respect narquois.</p></blockquote>
<p style="text-align: justify;">Toujours la nuit à Saigon :</p>
<blockquote><p>La victoria sortit des rues et entra dans le jardin, — ce parc unique sur trois continents de la planète. Ils frissonnèrent tous quatre : un parfum asiatique, fleurs, poivre, fauves et encens pourri, montait comme une marée, — et les engloutit. Il n’y avait pas de brise, mais, quand même, les feuilles des bambous bruissaient, et cela faisait un son pointu, comme le baiser des deux amants toujours joints. Dans les buissons, derrière les grilles invisibles, les tigres, les panthères, les éléphants, toutes les bêtes prisonnières, mal endormies dans leurs cages, s’ébrouèrent sourdement quand l’attelage passa ; il y eut des souffles rauques et des prunelles phosphores­centes ; les chevaux hennirent et trottèrent plus vite.<br />
Après, ce fut l’arroyo qui borne le Jardin et le pont de briques rosés ; l’eau coulait si muette et si noire que l’arche semblait enjamber du néant. La campagne, au delà, commençait, — avec des villages de canhas indigènes trop basses pour qu’on les vît dans la nuit.<br />
Hélène écarta sa bouche de Raymond pour balbutier trois mots qu’on ne comprit pas. Torral et Fierce, par contenance, regardèrent une minute au dehors, puis Fierce se pencha pour prendre du feu à la cigarette de Torral, tous deux indifférents. — Hélène, dont on voyait les bras au cou de son amant, s’agitait de mouvements lents et rythmés, et poussait de grands soupirs et des plaintes… Une voiture venant à leur rencontre les croisa dans le temps d’un éclair. D’autres survinrent. La route tournait à gauche, et se prolongeait en allée de parc, joliment encadrée de pelouses et de bosquets. C’était l’Inspection, — les Acacias de Saïgon où la mode est de se promener la nuit comme le jour. — Des lanternes luisaient nombreuses, créant un demi-jour équivoque et intermittent. Les victorias marchaient au pas, sur deux files ; et l’on distinguait les visages des gens ; mais on n’échangeait pas de saluts, par discrétion.<br />
D’une secousse des reins et des poignets, Hélène se redressa. Elle respira fort et s’éventa le visage. Fierce, décemment, étendit sa main et fit retomber les plis de la robe ; dans ce geste, il rencontra le poignet de la jeune femme, et elle lui serra les doigts rudement, comme pour détendre ses nerfs encore irrités. Mévil, la tête à la ren­verse dans l’angle des coussins, était immobile comme un mort.<br />
— C’est très  bête, —  dit Hélène après un petit  mo­ment. — Tous ces gens-là nous ont vus.<br />
Du menton, elle désignait les voitures de la contre file.<br />
— Voyez-les vous-même, — dit Torral en haussant les épaules.<br />
Dans chaque voiture, il y avait un homme et une femme, — ou deux femmes, — ou parfois un homme et un garçonnet. — Et tous les couples, sans exception, se serraient plus étroitement qu’ils n’eussent fait avant le coucher du soleil, et prenaient mille sortes de libertés que la nuit ne voilait qu’aux trois quarts.<br />
— Jolie ville, — dit Hélène Liseron. — C’est révol­tant.</p></blockquote>
<p style="text-align: justify;">Et quelques souvenirs de célibataires :</p>
<blockquote><p>— Mais point du tout, — dit Fierce avec du mépris et de l’indulgence. — C’est tout simplement naturel, et d’un bon exemple pour les hypocrites qui se prétendent pudi­bonds. D’ailleurs, ma chère, c’est un sot préjugé que celui du mystère en ce qui concerne l’amour et le sexe. Fran­chement, à vous avoir entrevue tout à l’heure, j’imaginais que vous ne le partagiez point. Moi-même et beaucoup de mes amis sommes sans délicatesse exagérée là-dessus. Tenez, ne regardez pas là-bas, puisque ce qui s’y passe vous déplaît, et écoutez un conte qui est une histoire : il y a quelques années, le hasard et des goûts partagés me firent l’ami d’un certain Rodolphe Hafner, diplomate et homme parfait. Hafner avait alors une jolie maîtresse qu’il appréciait fort, et dont il aimait à me dire du bien. Il finit par m’en dire tellement que je fus amoureux d’elle à mon tour. Hafner s’en aperçut, n’en témoigna rien, et me joua le plus joli tour d’ami que j’aie jamais connu. Il m’invita certain soir à souper en tiers avec sa maî­tresse. Puis, nous ayant tous deux convenablement grisés, il passa au fumoir et se mit à jouer du piano. Il était pas­sionné de musique, et je savais qu’une fois en train, le tonnerre ne l’aurait pas arraché de son tabouret. Il jouait donc, et ce qu’il jouait était langoureux, en diable ; si langoureux, que nous n’écoutâmes pas jusqu’au bout. — L’aventure s’acheva sur un divan turc fort moelleux, et je crois bien que ce divan n’était pas là par simple hasard.<br />
— Je l’espère bien, — dit Torral. — Mais ton Hafner était un garçon pourri d’élégance et truffé d’idéalisme. S’il avait été un pur civilisé, sans guirlandes, il t’aurait dit tout clairement : Vous la voulez, la voilà. — Quand je travaillais au viaduc de Sassenage, en Dauphiné, j’avais pour camarades deux types que je regrette encore : ils sont morts dans l’éboulement d’Engiens. A nous trois, jeunes, têtes solides et poches plates, nous avions une femme, rien qu’une ; nous l’avions fait venir de Grenoble à frais communs. Ce n’était pas grand’chose, — je veux dire au point de vue cervelle, — mais on la dressa. Chaque nuit, un de nous couchait avec elle — à tour de rôle. — Les soirées, nous les passions tous quatre ensemble au coin du feu. — II fait plus froid là-bas qu’ici. — On faisait de la mécanique et de l’analyse. La gosse écoutait, sans permission d’ouvrir le bec. — A minuit, pour la dédommager, son amant de la veille ouvrait un bouquin sentimental et lui faisait un bout de lecture. Ça ne traînait d’ailleurs pas : les mots bébêtes opéraient sur cette petite comme une infusion de cantharides : on n’avait pas tourné deux pages qu’elle était à cheval sur son amant, — son amant du jour. — Malgré quoi je vous prie tous de croire que nous achevions le chapitre sans broncher. Que diable ! Je ne sache pas qu’il soit honteux de faire des enfants, et je ne comprends pas pourquoi l’on se cache quand on essaye d’en faire, — ou qu’on fait semblant. Liseron se souleva pour regarder Torral.<br />
— Vous êtes abominable, — dit-elle ; — elle se tourna tendrement vers Raymond : — n’est-ce pas, ami ?<br />
— Oui, — souffla Mévil d’une voix basse et terne, — la voix des gens qui répondent sans avoir entendu. — Il était toujours affaissé en arrière, et on ne voyait pas son visage dans l’ombre. Fierce cligna des yeux pour l’examiner ; mais il l’entendit respirer librement, d’un souffle égal et ne s’inquiéta pas.<br />
‒ Cholon, ‒ cria Torral au saïs.</p></blockquote>
<p style="text-align: justify;">****</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://femmefemmefemme.wordpress.com/2008/01/27/teodor-axentowicz-1859-1936/" target="_blank">Autres oeuvres</a> de Teodor Axentowicz</p>

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		<title>Daniel Cohen, &#171;&#160;La prospérité du vice , une introduction (inquiète) à l&#8217;économie&#160;&#187;</title>
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		<pubDate>Fri, 18 Feb 2011 17:28:24 +0000</pubDate>
		<dc:creator>jbrasseul</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Prospérité du vice médiatique ﻿﻿Daniel Cohen, La prospérité du vice, une introduction (inquiète) à l’économie, Albin Michel, 282 p., 2009 ; réédition 2010 ; édition de poche LGF, avril 2011 Pour employer une boutade, on pourrait dire que le livre est à la fois original et intéressant ; le problème est que ce qui est intéressant n’est guère original, [...]]]></description>
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<h1 style="text-align: center;"><strong>Prospérité du vice médiatique</strong></h1>
<p style="text-align: center;">﻿﻿Daniel Cohen, <em>La prospérité du vice, une introduction (inquiète) à l’économie</em>, Albin Michel, 282 p., 2009 ; réédition 2010 ; édition de poche LGF, avril 2011<a style="font-style: italic;" rel="attachment wp-att-3885" href="http://mondesfrancophones.com/espaces/economies/prosperite-du-vice-mediatique/attachment/la-prosperite-du-vice/"><img class="aligncenter size-full wp-image-3885" title="la prospérité du vice" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2011/02/la-prospérité-du-vice.jpg" alt="" width="204" height="294" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Pour employer une boutade, on pourrait dire que le livre est à la fois original et intéressant ; le problème est que ce qui est intéressant n’est guère original, et ce qui est original n’est pas très intéressant. On apprend dans la quatrième de couverture que : « <em>Jamais on n’avait retracé l’histoire de l’humanité et les incertitudes qui pèsent sur son destin avec une telle concision, un tel sens des formules et une telle érudition, délivrée avec tant de sobriété</em>. » Eh bien ! On aurait pu s’arrêter après ‘érudition’, déjà ça aurait un bel éloge, mais non il fallait rajouter, de façon redondante d’ailleurs (on parle déjà de <em>concision</em> un peu plus haut) : « <em>avec tant de sobriété</em> ». On a l’impression de réécouter la vieille histoire du gars qui dit : « <em>je suis beau, intelligent, brillant, audacieux, etc. …et très modeste !</em> »</p>
<p style="text-align: justify;">Sur le fond maintenant, et toujours dans la 4<sup>ème</sup>, une affirmation tout à fait contestable : « <em>Comment l’Occident … a-t-il pu finir sa course dans le suicide collectif des deux guerres mondiales ?</em> » Ce n’est pas l’Occident qui s’est engagé dans ce suicide, mais une partie de l’Occident, l’Europe, et c’est bien pour ça qu’elle a laissé la place aux États-Unis, après s’être ainsi détruite. En plus, la course n’est pas finie, même pour l’Europe, l’Occident n’a nullement « <em>fini sa course</em> » en 1945. En témoigne la suite, le fait que l’Europe ait rebondi dans la croissance, l’intégration économique et la paix, depuis plus de 60 ans maintenant.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Daniel_Cohen_(%C3%A9conomiste)" target="_blank">Daniel Cohen</a> est un économiste médiatique, publiant régulièrement des livres grand public, invité par tous les médias. Pas une télé, pas une radio, pas un journal, sans voir apparaître notre auteur. C’est aussi un économiste professionnel réputé, professeur à Normale sup et à l’École d’économie de Paris, proche du PS et très critique des politiques économiques du gouvernement Fillon/Sarkozy. Il s’intéresse dans ce livre à l’histoire économique.</p>
<p style="text-align: justify;">Dès la deuxième page, plusieurs affirmations posent problème. L’auteur conteste d’abord que le commerce international soit un facteur de paix. Thème repris dans la conclusion, p. 278 : « L’image d’Épinal d’une société pacifiée grâce aux vertus du &laquo;&nbsp;doux commerce&nbsp;&raquo; ne résiste pas à l’examen. L’éradication de la violence n’a nullement été provoquée par le développement économique ». Pourtant les guerres ont reculé globalement depuis un demi-siècle, alors que jamais le commerce international n’avait autant progressé, ni la croissance été aussi forte. Le cas de l’Europe, qui a ouvert ses frontières depuis la fin des années 1950, est un exemple difficile à écarter. Celui de la montée du protectionnisme et de l’isolement croissant des nations avant les deux guerres mondiales, <em>a contrario</em>, montre la même chose.</p>
<p style="text-align: justify;">Une deuxième affirmation, sur le terrorisme, est également contestable. Il vaut la peine de citer le paragraphe entier :</p>
<p style="text-align: justify;">« Ni la richesse ni même l’éducation ne rendent meilleur un homme qui est mauvais. Comme le dit Baudelot, elles lui offrent plutôt de nouvelles façons de le rester. Une étude très documentée a analysé l’origine sociale des auteurs d’attentats terroristes (définis comme des attentats visant des populations civiles à des fins politiques). Ils ne sont ni pauvres ni analphabètes. La plupart sont diplômés de l’enseignement supérieur, plusieurs d’entre eux sont milliardaires, tel le célèbre éditeur italien Feltrinelli, mort en 1972 en voulant dynamiter des pylônes électriques, près de Milan. »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Feltrinelli était un militant d’extrême gauche, mais le début du paragraphe fait penser à ces Saoudiens, tel Ben Laden, milliardaires en effet, qui financent ou organisent des attentats, ou encore ces islamistes éduqués qui en provoquent, comme ceux du onze septembre ou du métro à  Londres. Le cas de Feltrinelli est bizarrement cité, puisque Cohen parle à juste raison « <em>d’attentats visant des populations civiles</em> », or il s’agit ici de pylônes électriques ! Il semble que l’auteur ne veuille pas trop viser les islamistes, qui pourtant sont à l’origine de la plupart des attentats récents. Et dans le cas des islamistes, le facteur à prendre en considération est bien plus le fanatisme religieux, que l’éducation ou la richesse. Nombre des gens qui vont se faire exploser en Israël, à Bali, au Maroc, en Irak ou en Afghanistan, ne sont ni riches ni éduqués. Et on peut penser qu’ils sont plus fanatisés et endoctrinés, que simplement « mauvais ».</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L’histoire économique occupe en fin de compte une assez faible place dans le livre : dès la page 80 on passe aux théories économiques, à l’histoire de la pensée (Smith, Marx, Keynes, etc.), résumée pour la nième fois pour le lecteur non averti, et avant la moitié de l’ouvrage on arrive aux Trente Glorieuses et à notre temps, ce qui permet à l’auteur de reprendre ses thèmes habituels, sur la mondialisation et ses effets, la société postindustrielle, la Chine, l’Inde, le rôle de l’immatériel, etc.</p>
<p style="text-align: justify;">Le chapitre sur l’État-providence par exemple est caractéristique de cette approche. En quatre pages l’auteur fait le tour de la question, mais les sujets proprement historiques l’intéressent visiblement assez peu. Bismarck et Beveridge sont expédiés en trois paragraphes au début, le reste est consacré à une analyse des mécanismes de la santé et de sa protection dans les pays développés. Le tropisme théorique, analytique, de Cohen, son peu d’appétence pour l’histoire, pour les faits, se retrouve ainsi partout dans le livre. On ne peut guère s’en plaindre, après tout analyser et expliquer le présent a sans doute plus d’intérêt que raconter des faits anciens et fastidieux, mais pour un livre qui se présente comme une histoire économique (en tout cas c’est ainsi qu’il a été annoncé par les médias), on ressent quand même une certaine déception.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">La promesse initiale d’une histoire originale de l’économie a donc fait long feu. Reste une analyse intéressante et des idées nouvelles, comme celle qui va à rebours de l’optimisme européen des six dernières décennies : les nouveaux pays émergents ne vont-ils pas répéter le destin tragique de l’Europe enfoncée dans sa « guerre civile » pendant la période 1914-1945 ? Interrogation qui explique le qualificatif « inquiet » du sous-titre du livre. Pourquoi pas ? Mais qui peut faire des prédictions ? Ce pessimisme n’est-il pas excessif, après tout l’histoire ne se répète pas, les hommes tiennent compte dans une certaine mesure de leurs erreurs. Par exemple, la paix de 1945 a eu des conséquences immensément positives (qu’on songe à l’Allemagne, au Japon, à l’Union européenne), et on a su tirer les leçons de la paix ratée de 1918-1919 et du terrible Traité de Versailles. Par ailleurs, on voit mal la Chine, toute occupée à sa croissance et ses problèmes internes, se lancer dans une aventure dont elle sait qu’elle sera la première à faire les frais, par les destructions immenses qu’on peut imaginer. Si les hommes de 1914 avaient perdu de vue ce qu’était une guerre longue et destructrice – à la suite de tous les <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_guerres#Europe._4">conflits</a> précédents : les guerres courtes de 1856 en Crimée, de 1866 entre l’Autriche et la Prusse, de 1870 entre la France et la Prusse –, on peut croire que l’avalanche de destructions de la période 1914-1945 est encore bien présente dans les esprits aujourd’hui ; il ne passe pas une semaine, pas un jour même, sans qu’elle ne soit évoquée.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L’auteur conclut son analyse de la révolution industrielle en déclarant qu’elle fut « sans gloire », puisque basée sur le charbon anglais, les terres découverte en Amérique et l’esclavage africain<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn1">[1]</a> (p. 81) : « <em>Le miracle &laquo;&nbsp;prométhéen&nbsp;&raquo; aurait tourné court sans les réserves de charbon du sous-sol anglais, les terres américaines et les esclaves africains. La loi de Malthus est vaincue, mais sans gloire</em>. »</p>
<p style="text-align: justify;">Sans gloire, vraiment ? Les hommes du XVe au XVIIIe siècles nous ont tirés d’une misère immémoriale, et ce fut sans gloire&#8230; Étrange de juger ainsi, alors que nous profitons de la richesse créée par cette rupture fondamentale. Sortir de millénaires de pauvreté, de pénuries et de famines, rompre le piège malthusien, n’est-ce pas une réalisation extraordinaire, que nous devrions avoir la gratitude de louer, puisque nous en bénéficions tous les jours ? Les peuples qui ne sont pas passés par une révolution industrielle connaissent encore les affres de la misère, nous ne sommes pas différents d’eux, sauf que nous avons eu la chance d’être nés au bon endroit, là où nos ancêtres ont eu le génie d’opérer un tournant unique. Les historiens font preuve d’un peu plus d’humilité face à cet immense changement, à cette révolution économique, la deuxième de l’histoire des hommes. Les pionniers qui ont découvert les terres d’Amérique, qui ont fait les premiers tours du monde, lançant ainsi la mondialisation, étaient-ils sans gloire ? Les entrepreneurs qui ont inventé les procédés mécaniques nouveaux, les Abraham Darby, les Thomas Newcomen, les John Kay, les Richard Arkwright, les James Watt, les Samuel Crompton, les Richard Trevithick et autre George Stephenson, étaient-ils sans gloire, eux qui ont permis que nous ne soyons plus des paysans misérables labourant la terre pour des seigneurs et des privilégiés ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les chapitres sont très courts, 3 à 4 pages souvent, sans doute pour convenir au lecteur pressé. Les références émaillent le livre constamment, mais souvent de façon un peu rapide. Par exemple, page 18 : « <em>Comme l’a montré l’économiste Richard Easterlin, en s’appuyant sur de nombreuses enquêtes, les sociétés riches ne sont pas plus heureuses que les sociétés pauvres</em>. » On peut douter qu’Easterlin ait montré cela, tout simplement parce qu’on ne peut pas mesurer le bonheur. Il a tenté de défendre cette thèse, effectivement avec de nombreuses enquêtes, mais il s’agit d’une tentative vouée à l’échec, pour des raisons évidentes. On peut affirmer l’inverse, le bonheur a plus de chance de se rencontrer dans une société riche comme le Danemark ou la Nouvelle Zélande, que dans des sociétés livrées à la misère comme la Corée du Nord ou le Zimbabwe. Quelle mère ne préférera pas voir son enfant grandir, protégé et bien nourri, que livré à la maladie et la famine ?</p>
<p style="text-align: justify;">L’auteur reprend la thèse de Gregory Clark sur la saleté plus grande des Européens qui leur aurait permis de prospérer davantage. Les Asiatiques, plus propres, avaient une mortalité moindre, et donc étaient coincés dans le piège malthusien. Plus nombreux, ils étaient plus pauvres. On est dans la simplification extrême, le mythe, qui peut dire quel était le degré comparé de propreté et d’hygiène des Européens ou des Asiatiques au XIIe siècle ? Le livre de Clark abonde de simplifications et de raccourcis hâtifs de ce type. Il compare par exemple l’efficacité des institutions au Moyen Âge et aujourd’hui, avec, selon lui, un avantage pour la première période « <em>qui aurait eu tout pour satisfaire le FMI ou la Banque mondiale</em> »<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn2">[2]</a>, cela présente certes l’intérêt d’attirer l’attention, mais ce n’est guère sérieux.</p>
<p style="text-align: justify;">Cohen développe l’idée que la division politique de l’Europe a causé son succès<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn3">[3]</a>, il montre aussi l’aspect négatif de cette division, la rivalité entre États-nations et les guerres permanentes. Mais c’est oublier que les guerres d’une part ont bien souvent favorisé les innovations techniques, et d’autre part que les guerres permanentes ne sont nullement une particularité européenne. On a un peu l’impression à le lire que l’Asie, l’Afrique, les civilisations précolombiennes ou le monde musulman ne connaissaient pas de conflits…</p>
<p style="text-align: justify;">D’autres affirmations péremptoires suivent : « <em>La France était incomparablement plus heureuse durant les Trente Glorieuses qu’elle ne l’est aujourd’hui</em>. » C’est là aussi tout à fait contestable, pour les mêmes raisons, l’impossibilité de mesurer le bonheur. Sans parler de la répression morale et sexuelle de l’époque, ce n’est pas pour rien qu’il y a eu Mai 68.</p>
<p style="text-align: justify;">Le passage sur les Chinois qui avec un milliard de voitures à la place de vélos ruineraient la planète et l’écologie est un peu curieux : quand les Chinois auront un milliard de voitures, ces voitures ne seront plus les mêmes qu’aujourd’hui, elles seront infiniment moins polluantes, et peut-être plus du tout, comme l’évolution récente le montre. Qui peut croire que dans vingt ans, les modèles ne seront pas complètement révolutionnés ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Douglass North<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn4">[4]</a> est cité (p. 42, 53, 178) mais son cadre théorique n’est guère utilisé. On note aussi quelques lourdeurs<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn5">[5]</a> et petites erreurs. Par exemple les Actes de Navigation ne sont pas des lois qui « <em>instituent la propriété intellectuelle</em> » (page 53, note 2), mais des lois protectionnistes visant à favoriser les navires et le transport maritime anglais par rapport à leurs concurrents, notamment hollandais à l’époque.</p>
<p style="text-align: justify;">Le livre est un peu flou sur la population européenne, la grande peste et ses conséquences : « <em>À la fin du XIVe, celle-ci est détruite de plus d’un tiers par rapport au maximum qu’elle avait atteint au début du siècle. Il faudra attendre le début du XIXe siècle pour qu’elle retrouve ce niveau</em>. » (p. 59)</p>
<p style="text-align: justify;">« …<em>la population européenne retrouve, vers le milieu du XVIIe siècle, le niveau qui était le sien au début du XIVe</em>. » (p. 60)</p>
<p style="text-align: justify;">Deux affirmations contradictoires. C’est bien la deuxième qui est la plus proche de la réalité, la population européenne n’attendra pas bien sûr le XIXe pour revenir à son niveau de 1340 ! Elle le retrouve en fait dès le XVIe siècle, comme le montrent les données suivantes<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn6">[6]</a> :</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><strong>Est. pop. Europe                        France                                    Grande-Bretagne</strong></p>
<p style="text-align: justify;">1200 61 millions                     1000       5 millions                             1086    1,1</p>
<p style="text-align: justify;">1300 73                                  1328      15/20                                    1348   3,8</p>
<p style="text-align: justify;"><em>1350 51                                  1400      10                                         1400   2,1</em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>1400 45</em> 1600      18/20                                    1603   3,8/4,8</p>
<p style="text-align: justify;">1450 60                                  1660      20                                         1670   5,6</p>
<p style="text-align: justify;">1500 69                                  1700      21,5                                      1700   6,5</p>
<p style="text-align: justify;">1550 78                                  1800      29,1                                      1800  11</p>
<p style="text-align: justify;">1600 89                                  1900      38,5                                      1900  37</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Daniel Cohen fait aussi un contresens dans sa traduction du titre du livre de Gregory Clark, page 61, il parle de « L’Adieu aux âmes », pour <em>A Farewell to Alms</em>. Le mot <em>Alms</em> est un faux-ami qui signifie en fait aumônes, aides. Le terme anglais pour âme est bien sûr différent, c’est <em>soul</em>. D’ailleurs la thèse de Clark rend son titre explicite, <em>l’Adieu à l’aide</em> (qui est aussi bien sûr un jeu de mot sur le célèbre roman d’Ernest Hemingway, <em>A Farewell to Arms</em>), du fait que Clark considère que les aides aux pays pauvres ne font que les maintenir dans leur pauvreté, d’où l’idée qu’il faudrait les abandonner : <em>a farewell to alms</em>.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Le chapitre sur « La quête impossible du bonheur » (p.150-156) reprend l’idée avancée dans l’introduction, il s’agit là d’un des plus contestables du livre. Même si Cohen s’appuie sur nombre d’études, cela ne devrait pas le rendre aussi affirmatif, car avec ce genre d’études on marche sur de la glace très fine, le bonheur étant par essence impossible à évaluer, comme on l’a dit. Il est difficile d’affirmer ceci : « <em>il (le bonheur) dépend de son accroissement (du niveau des richesses), quel que soit le point de départ</em>. » On n’en sait rien en fait, ce n’est qu’une hypothèse.</p>
<p style="text-align: justify;">Dire également que « <em>la consommation est comme une drogue … Le téléphone portable, l’accès à internet sont des objets qui deviennent indispensables … La consommation crée la dépendance. Le plaisir qu’elle procure est éphémère</em>, etc. », est tout à fait contestable. On peut voir les choses autrement et de façon plus simple : le téléphone portable et internet sont simplement des progrès, qui n’ont rien « d’éphémères » dans l’utilité qu’ils apportent, des progrès incontestables et durables.</p>
<p style="text-align: justify;">Quant à l’envie, comme explication de la-consommation-qui-ne-fait-pas-le-bonheur, là aussi on est dans l’hypothèse, et la généralisation. Cohen écrit par exemple ceci : « <em>Savoir que son voisin dispose d’une télévision couleur donne envie d’en avoir une … Si on n’a pas les moyens de l’acheter, la haine de l’autre peut monter</em>. » La haine de l’autre, n’exagérons rien a-t-on envie de dire, même si l’exemple de la télévision est symbolique. D’abord le prix des produits de ce genre (TV, ordinateurs, téléphones) a tellement baissé que tout le monde en a aujourd’hui, sauf ceux qui n’en veulent pas, mais pour d’autres raisons. Ensuite et surtout, quand on connaît le genre de vie urbaine où chacun ignore ce que fait et qui est son voisin de palier (condition pour vivre tranquille), les gens se moquent éperdument de savoir si le voisin a une télé couleur, un home cinéma, ou un téléphone portable en platine ! On est un peu dans l’excès des économistes de gauche qui ont toujours besoin de stigmatiser, et de façon totalement fausse, gratuite et artificielle dans ce cas, le comportement de leurs contemporains.</p>
<p style="text-align: justify;">D’autre part, il y a un paradoxe à affirmer : « C’est <em>l’amélioration</em> de sa situation qui rend une société heureuse », lorsqu’on conteste la société de consommation, lorsqu’on prétend par ailleurs que les chasseurs-cueilleurs d’avant le néolithique vivaient mieux que les gens du siècle des Lumières, parce qu’ils avaient plus de calories tout en travaillant 2h par jour… Ce tableau idyllique, développé également par Clark, est d’abord très certainement faux. Personne ne sait rien des conditions réelles de vie des hommes de cette préhistoire. Ensuite et surtout, on ne peut vanter ces styles de vie de sociétés stagnantes, figées pendant des millénaires, et dire ensuite que ce sont les <em>améliorations</em> qui rendent une société heureuse.</p>
<p style="text-align: justify;">Et toujours ce mythe, cette vision a-historique, sur les années d’après-guerre : « <em>Les Français ont follement apprécié les Trente Glorieuses</em> ». Non, c’est encore le travers qui consiste à magnifier le passé, les problèmes abondaient pendant les années 1950 et 1960, les conflits intérieurs, les guerres coloniales, la pauvreté, la répression morale et culturelle, la censure, etc. Sinon, encore une fois, ça n’aurait pas explosé en 1968.</p>
<p style="text-align: justify;">Sur le mythe d’Épiméthée<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn7">[7]</a> aussi, et sur l’Occident « <em>qui ne réalise qu’après coup ce qui lui arrive … L’Occident agit d’abord et comprend ensuite</em> », ce n’est pas propre à la civilisation européenne, c’est propre à l’humanité. Comme si les autres civilisations, chinoise, indienne, musulmane, précolombienne aux Amériques, etc., avaient la faculté de comprendre à l’avance ce qui leur arrive… On tombe dans la pénible volonté des Occidentaux de toujours se battre la coulpe, de s’isoler comme plus pervers ou plus défaillants. L’autocritique est bonne, elle a fait justement la force de l’Europe occidentale, mais il est inutile d’aller trop loin, se flageller de façon excessive et porter toujours implicitement aux nues les autres, qui ont aussi leurs manques et leurs défauts.</p>
<p style="text-align: justify;">Le chapitre sur Kondratiev et le suivant sont parsemés de raccourcis contestables : « <em>La Seconde (Guerre mondiale) est engendrée par la crise de 1929</em> », « <em>Vingt-cinq ans de croissance sont en moyenne suivis de vingt-cinq ans de crise</em> », « <em>Quelle est l’origine de cette corrélation entre guerre et prospérité ?</em> », « <em>C’est la croissance qui pousse à la guerre</em> ».</p>
<p style="text-align: justify;">− Tout d’abord Kondratiev relève des mouvements de prix, et pas de croissance ou de déclin de la production, bien qu’on ait souvent assimilé les deux.</p>
<p style="text-align: justify;">− Ensuite, la Deuxième Guerre mondiale n’est pas seulement engendrée par la crise de 29, mais plus sûrement par le désastreux Traité de Versailles de 1919.</p>
<p style="text-align: justify;">− Enfin et surtout, contrairement à ce qu’affirme Daniel Cohen, il n’y a aucune corrélation entre guerre et prospérité. Sinon il faudrait expliquer pourquoi <em>la grande période de paix globale mondiale qui dure depuis 1945 (en comparaison de 1914-45), est aussi celle de la plus longue période de croissance que l’humanité ait jamais connue</em>, et qui se poursuit en Chine depuis un quart de siècle. Il faudrait aussi expliquer pourquoi la longue dépression des années 1930 correspond à de multiples guerres, en Europe (Espagne), en Asie (Manchourie), en Afrique (Éthiopie), en Amérique (<a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_du_Chaco">Chaco</a>), pour finir dans l’apothéose guerrière de 1939. Affirmer notamment que « <em>c’est la croissance qui pousse à la guerre</em> » alors que la longue croissance depuis 1945 ne s’est accompagnée d’aucune guerre mondiale, ni de guerres en Europe (sauf les guerres des années 1990 en Yougoslavie), alors que l’Allemagne et le Japon sont depuis lors des démocraties pacifiques, est quand même un peu fort de café. C’est faire preuve d’un déni des réalités historiques récentes absolument étrange, faire l’impasse sur la paix en Europe, un des événements les plus importants du XXe siècle.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est Schumpeter<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn8">[8]</a> qui avait raison, les guerres sont dues au nationalisme plus qu’à des facteurs économiques. Les échanges accrus réduisent les oppositions nationalistes, de la même façon que le protectionnisme les avive, c’est bien la baisse du nationalisme en Europe, liée à la réussite du marché commun, qui explique la fin des guerres en Europe occidentale. Et à l’inverse, l’exacerbation des nationalismes, croate, serbe, albanais, et les tensions religieuses en ex-Yougoslavie expliquent les guerres récentes dans cette partie des Balkans. En outre, l’auteur ne parle jamais de certaines études<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn9">[9]</a> qui vont à l’encontre de sa vision pessimiste en montrant le recul global des guerres depuis un siècle.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">À propos de la mondialisation, troisième partie du livre, l’auteur parle « <em>du retour de l’Inde et de la Chine dans le jeu du capitalisme mondial</em> » et de « <em>leur retour à la table du capitalisme-monde</em> ». Il serait plus approprié de parler de leur entrée dans le capitalisme, étant donné qu’à l’époque où l’Inde et la Chine dominaient la production mondiale, le capitalisme n’était guère connu, d’autres systèmes de production prévalaient.</p>
<p style="text-align: justify;">La description de Kenneth Pomeranz (2000), citée par l’auteur, d’un « <em>paradis du laisser-faire</em> » et d’institutions favorables<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn10">[10]</a> en Asie avant l’arrivée des Européens entre en contradiction avec la description qu’en font de nombreux historiens comme Fernand Braudel, Paul Bairoch ou Eric Jones, plus en accord avec la notion de despotisme oriental de Marx et Engels, contestée par Cohen. Pomeranz est connu pour sa vision très biaisée sur la Chine, une vision sinocentrique, pendant de l’occidentalocentrisme tant critiqué, et il ne s’agit aucunement d’une « <em>démonstration implacable</em> » comme le dit Cohen.</p>
<p style="text-align: justify;">Fernand Braudel parle par exemple (1987) de « la misère effroyable, constante contrepartie du luxe des vainqueurs, des splendeurs des palais et des fêtes de Delhi… <em>Une politique systématique de terreur</em>. La cruauté est quotidienne : incendies, exécutions sommaires, condamnations à la crucifixion ou au pal, caprices sanguinaires… » Dans ce contexte, aucune initiative n’est possible, l’Inde devient tout simplement « <em>un enfer pour l’homme ordinaire</em> » (Moreland, cité par Jones, 1981). Les villes n’existent pas en dehors du souverain ; Braudel (1979) rapporte ainsi qu’en 1663, lorsque le grand Moghol Aurangzeb quitte Delhi pour le Cachemire, toute la ville ou presque, des centaines de milliers de gens le suivent comme un seul homme, car ils ne sauraient survivre « <em>sans ses grâces et ses générosités</em> » !</p>
<p style="text-align: justify;">Dès le premier grand empire en Chine, celui des Han, fondé par Qin Shi Huangdi en &#8211; 221 qui donne son nom au pays, le despotisme est établi, comme le rapporte l’historien Sima Qian<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn11">[11]</a> au siècle suivant : <em>« </em>Il ne donnait pas sa confiance aux ministres éprouvés et ne contractait pas de liens étroits avec les gens de valeur et le peuple. Il abandonna la ligne de conduite suivie par les rois et établit son pouvoir autocratique. Il interdit les écrits et les livres et rendit impitoyables les châtiments et les lois. <em>Il fit de la tyrannie le fondement de l’empire</em>.<em> »</em></p>
<p style="text-align: justify;">Le mode de production asiatique qui prévaut en Chine se caractérise dès lors par l’autorité puissante du pouvoir central au fil des dynasties successives qui tentent d’établir une <em>pax sinica</em>. La nécessité de construire et de coordonner de grands travaux hydrauliques a donné naissance à des sociétés constituées « <em>de hordes de paysans dragonnés par des élites répressives</em> » (Jones). Les villes n’ont pas d’indépendance, et « <em>l’air de la Chine ne rend personne libre</em> » (Elvin, cité par Bairoch, 1985).</p>
<p style="text-align: justify;">La monopolisation du commerce par l’État, l’absence de protection des marchands, l’insécurité de la propriété<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn12">[12]</a>, les pratiques de confiscation, les abus de l’autorité, les taxations excessives sont relatés par tous les observateurs. Jones (1981) rapporte que les poètes sous les Ming n’osaient même pas évoquer les calamités naturelles de peur qu’on y voie une critique de la tyrannie ; de même les hauts fonctionnaires et grands dignitaires prenaient la précaution de faire des adieux à leur famille tous les matins avant de se rendre au palais. Le lacet de soie est un procédé de gouvernement fréquent. Jones parle encore « <em>d’organisations politiques qui auraient pu extraire du sang des pierres</em>… » On retrouve cette situation ailleurs en Asie, comme aux Philippines, selon l’observation du corsaire-explorateur William Dampier (1652-1715), auteur en 1691 d’un <em>Voyage autour du monde</em>. Il note à Mindanao :</p>
<p style="text-align: justify;">« La paresse de ces gens ne vient pas tant de leurs inclinations naturelles que de la sévérité de leur prince (un sultan islamique) qu’ils ont en terreur car il les traite de façon arbitraire, leur prenant tout ce qu’il peut, ce qui réduit leur activité, leur volonté de posséder quoi que ce soit, <em>sauf ce qu’ils peuvent porter de la main à la bouche</em>. » (cité par Jones, ibid.)</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Sur les institutions (p. 212), il n’est pas tout à fait juste de dire que « <em>les institutions efficaces (des marchés organisés et une justice impartiale) » sont « produits par l’État</em> ». L’État est évidemment essentiel, et un État fort est indispensable, il doit faire respecter les lois, assurer la sécurité des échanges et protéger les contrats. Mais l’État n’est qu’un élément, extrêmement important certes, mais pas unique, beaucoup d’institutions dans l’analyse néoinstitutionnaliste<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn13">[13]</a> (North par exemple) ne sont pas liées à l’État, par exemple les mentalités, la culture, les comportements, le degré de confiance, l’éthique. Par ailleurs affirmer que la justice impartiale est « produite par l’État » est également contestable, une justice impartiale doit se libérer justement de l’influence de l’État, on sait bien que l’exécutif et le judiciaire doivent être séparés pour que la justice ne soit pas arbitraire.</p>
<p style="text-align: justify;">Sur l’éducation, l’affirmation de Cohen est plus juste, mais incomplète : « <em>le capital humain (santé, éducation) est produit par l’État</em>. » L’État a bien sûr un rôle essentiel à jouer, mais la santé et l’éducation sont aussi le fait d’acteurs privés, les écoles ont longtemps émané d’individus, d’associations ou de groupes religieux. Aujourd’hui encore, les écoles privées participent à la formation, et les universités à travers le monde sont souvent privées : aux États-Unis – qui disposent du meilleur système universitaire existant – la plupart des plus renommées sont privées. Idem pour la santé où le rôle du secteur privé et des assurances privées est fondamental, la santé n’est pas produite par l’État seul.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L’auteur affirme que « le mariage démocratie et économie de marché n’est pas toujours brillant » (p. 209), prenant appui sur les exemples de minorités persécutées, parfois en butte à des massacres, dans des pays comme les Philippines ou l’Indonésie. Sans doute, mais d’une part on peut constater que la démocratie n’est pas fermement ancrée dans ces pays, et d’autre part que les minorités sont infiniment plus persécutées dans les pays non démocratiques, à économie de marché ou pas, l’Irak de Saddam Hussein avec les Kurdes gazés est un bon exemple, la Serbie de Milosevic et les massacres et expulsions de Kosovars en est un autre. D’ailleurs on ne voit pas très bien le but de l’exercice, faudrait-il supprimer la démocratie, ou l’économie de marché, ou les deux, pour que ça se passe mieux ? Ou bien existe-t-il une autre solution, une démocratie sans économie de marché, où tout irait bien également ? On est un peu dans le brouillard.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L’avance anglo-saxonne<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn14">[14]</a>, notamment américaine, ne tient pas à des raisons de court terme, comme le dit l’auteur (rôle des universités, prééminence de la recherche, notamment militaire, p. 268), mais à des raisons de long terme. Il s’agit simplement de la conséquence du fait que la révolution industrielle est née en Angleterre et pas en France au XVIIIe siècle, que la Grande-Bretagne a triomphé dans le long conflit entre les deux pays (une deuxième guerre de cent ans au XVIIIe et au début du XIXe), et qu’enfin pour ces deux raisons les grandes colonies ou ex-colonies de peuplement ont été britanniques et anglophones (voir sur la domination anglo-saxonne des deux derniers siècles, et des tentatives d’explication de long terme, Bennett, 2007, Mead, 2006 ; Mead, 2007 ; Véliz, 1994).</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Sur le réchauffement climatique (p. 228), Cohen procède par affirmations tranchées : l’ouragan Katrina en est par exemple la conséquence, la canicule de 2003 en est une manifestation, les sécheresses viennent également de là. Pour l’auteur, « <em>la liste est longue des conséquences du réchauffement</em>. » Certes, on pourrait en ajouter d’autres, comme un humoriste l’a d’ailleurs fait<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn15">[15]</a>. Sans aller jusque-là, on devrait se montrer au moins plus prudent. Rien ne prouve par exemple que Katrina soit lié au réchauffement climatique, les scientifiques n’ont jamais rien affirmé de tel, bien au contraire<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn16">[16]</a>.</p>
<p style="text-align: justify;">Les développements sur l’écologie utilisent notamment les travaux de Lester Brown qui considère (p. 227) que « <em>le modèle économique occidental est inapplicable à une population de 1,45 milliard de Chinois (en 2030)</em> » et annonce une anarchie « sans nom » en Inde, du fait du manque d’eau, avec une production de blé et de riz qui baissera (p. 231). Plus loin, p. 235 : « <em>l’économie du jetable est sur une trajectoire frontale avec les limites géologiques de la planète</em> ». Il est curieux de se référer à Lester Brown, auteur néomalthusien dont <em>toutes les prévisions</em> ont été démenties depuis une cinquantaine d’années, il a déjà annoncé une famine mondiale, des pénuries de toutes sortes, que la Chine ne pourrait pas se nourrir elle-même, etc<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn17">[17]</a>.</p>
<p style="text-align: justify;">La Chine est effectivement en train de rattraper le modèle occidental, mais elle ne consommera pas autant de matières premières, car en 2030 les techniques auront changé. Toutes les prévisions de ce type, depuis Malthus, Jevons ou le Club de Rome<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn18">[18]</a> se sont révélées complètement fausses, faute d’avoir tenu suffisamment compte du progrès technique.</p>
<p style="text-align: justify;">Sur la pénurie de nourriture en Chine, Brown a été très critiqué par divers auteurs pour avoir utilisé des données erronées, n’avoir pas tenu compte des possibilités d’amélioration, d’avoir sous-estimé les disponibilités en terre, etc. (voir Alexandratos, 1996 ; Crook, Colby, 1996 ; Banque mondiale, 1997).</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les affirmations définitives se succèdent dans la suite du livre, souvent contestables, on peut en donner quelques exemples :</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Traumatismes de la modernisation et guerres</em></p>
<p style="text-align: justify;">Cohen considère que les guerres mondiales sont en partie les conséquences, dans le cas de l’Allemagne et du Japon, des traumatismes internes infligés par l’industrialisation, du refus de la modernité par une partie de la population : « <em>Au Japon comme en Allemagne, un même ressentiment contre l’intrusion du monde moderne nourrit la montée des extrêmes et sera l’aliment de la Seconde Guerre mondiale</em>. » (p. 218) « <em>Bien avant les mollahs, Richard Wagner dénonce déjà &laquo;&nbsp;Paris, l’Europe et l’Occident&nbsp;&raquo; comme un monde &laquo;&nbsp;corrompu, commercial et frivole qu’on ne trouve pas encore dans notre Allemagne provinciale, si confortable avec son côté arriéré&nbsp;&raquo;</em> » (p. 278).</p>
<p style="text-align: justify;">L’idée n’est pas neuve, mais elle n’est pas juste pour autant. L’Allemagne de l’entre-deux-guerres tout d’abord avait dépassé depuis longtemps les affres de l’industrialisation, d’autres raisons ont conduit au conflit. Quant à la Première Guerre mondiale, la France avec sa volonté de revanche a autant de responsabilité que l’Allemagne. De toute façon celle-ci appartient pleinement à la même civilisation, celle de l’Europe, axée sur la recherche de l’efficacité.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour le Japon, les traumatismes ont pu effectivement être plus importants, à partir de l’ère Meiji le pays passe en quelques décennies du féodalisme au capitalisme industriel. Pourtant la période des plus grandes mutations laisse le Japon à l’écart de la Première Guerre mondiale, ce qui va à l’encontre de la thèse. Pour la deuxième, là aussi, les facteurs politiques, la montée du nationalisme militaire, sont bien plus importants.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><em>Violence domestique et criminalité</em></p>
<p style="text-align: justify;">Cohen prétend que la violence domestique a été plus forte au XIXe siècle qu’auparavant, parce que la criminalité générale baisse, du fait d’une répression plus efficace : « <em>Tout au long du XIXe siècle, à mesure que sont cadenassées les atteintes aux personnes ou aux biens, la violence migre vers l’espace privé, celui de la violence conjugale. Les hommes, devenant moins agressifs entre eux, paraissent s’attaquer plus souvent à des femmes ou des enfants</em>. » (p. 219). Cela paraît douteux, quelles données a-t-on sur la violence conjugale au XVIIIe ou au XVIIe siècle ? Comment peut-on constater une décrue ? On ne peut qu’être extrêmement sceptique devant de telles affirmations.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><em>Démographie et télévision</em></p>
<p style="text-align: justify;">Sur la démographie, Cohen affirme que les médias modernes jouent un rôle important dans la transition vers une natalité plus faible : « <em>Le nombre de postes de télévision semble en effet un déterminant plus direct de la chute de la démographie que le niveau de revenu ou d’éducation. La transition démographique s’est produite plus vite dans un pays comme le Brésil, grand consommateur de </em>telenovelas<em>, qu’au Mexique où le planning familial a pourtant été plus important</em>. » (p. 275)</p>
<p style="text-align: justify;">L’explication ne vaut guère, c’est mal connaître les différences entre ces deux pays d’Amérique latine. Le Brésil est essentiellement un pays d’immigration, et notamment d’immigration européenne (surtout dans le sud industrialisé où la natalité a le plus vite baissé), il suit donc les mêmes schémas culturels que les autres pays occidentaux. Le Mexique est au contraire un pays où la frange européenne est restée limitée, du fait de la présence de grandes civilisations amérindiennes (qui n’existaient pas au Brésil), et le Mexique est donc un pays essentiellement indien et métissé, bien plus qu’au Brésil. Ce n’est pas la télévision ou la consommation de <em>telenovelas</em> qui peuvent servir de facteur explicatif. D’ailleurs les Mexicains ont autant de télés et consomment autant de séries.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><em>Occidentalisation et modernisation</em></p>
<p style="text-align: justify;">Page 278, Cohen parle « d’occidentalisation du monde » à propos de la généralisation de la révolution industrielle. En fait, il s’agit non pas d’une occidentalisation, mais d’une modernisation, chaque peuple conserve sa culture, bien différente de celle des Occidentaux, comme on le voit au Japon, en Corée du Sud, en Chine ou ailleurs. Lévi-Strauss avait bien vu cet aspect dans <em>Race et Histoire</em> (1952) lorsqu’il développe l’idée qu’il est illusoire de vouloir fixer une origine à la révolution industrielle :</p>
<p style="text-align: justify;">« L’exemple de la révolution néolithique doit inspirer quelque modestie quant à la prééminence que l’homme occidental pourrait être tenté de revendiquer au profit d’une race, d’une région ou d’un pays. La révolution industrielle est née en Europe occidentale ; puis elle est apparue aux États-Unis, ensuite au Japon ; depuis 1917 elle s’accélère en Union soviétique, demain sans doute elle surgira ailleurs ; d’un demi-siècle à l’autre, elle brille d’un feu plus ou moins vif dans tel ou tel de ses centres. Que deviennent, à l’échelle des millénaires, les questions de priorité, dont nous tirons tant de vanité ?</p>
<p style="text-align: justify;">À mille ou deux mille ans près, la révolution néolithique s’est déclenchée simultanément dans le bassin égéen, l’Égypte, le Proche-Orient, la vallée de l’Indus et la Chine… Il est probable que trois ou quatre petites vallées pourraient, dans ce concours, réclamer une priorité de quelques siècles. Qu’en savons-nous aujourd’hui ? Par contre, nous sommes certains que la question de priorité n’a pas d’importance, précisément parce que la simultanéité d’apparition des mêmes bouleversements technologiques, sur des territoires aussi vastes et dans des régions aussi écartées, montre bien qu’elle n’a pas dépendu du génie d’une race ou d’une culture, mais de conditions si générales qu’elles se situent en dehors de la conscience des hommes. Soyons donc assurés que, si la révolution industrielle n’était pas apparue d’abord en Europe occidentale et septentrionale, elle se serait manifestée un jour sur un autre point du globe. Et si, comme il est vraisemblable, elle doit s’étendre à l’ensemble de la terre habitée, chaque culture y introduira tant de contributions particulières que l’historien des futurs millénaires considérera légitimement comme futile la question de savoir qui peut, d’un ou de deux siècles, réclamer la priorité pour l’ensemble. »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><em>Salaires des patrons</em></p>
<p style="text-align: justify;">Pour l’auteur, un trait aberrant du capitalisme réside dans « <em>les salaires des patrons, payés comme des rock stars </em>». On pourrait inverser la formule et trouver aberrant que les rock stars ou les stars du foot soient payés comme les patrons, et bien plus encore. Après tout, les seconds ont quand même un rôle plus important.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Daniel Cohen appelle en conclusion à une révolution à venir, troisième révolution après celle du néolithique et la révolution industrielle : « <em>L’humanité doit accomplir un effort cognitif aussi immense que celui qui fut réalisé lors de la révolution néolithique ou de la révolution industrielle</em>. » (p. 280) Cette idée est reprise dans en entretien au Figaro avec Matthieu Ricard<a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftn19">[19]</a> : « <em>Les deux grandes révolutions de l’humanité, néolithique et industrielle, ont été précédées par des crises morales. Nous vivons peut-être aujourd’hui les prémices d’une révolution morale qui peut transformer le monde</em>. »</p>
<p style="text-align: justify;">Cette vision est assez naïve, l’humanité a connu deux révolutions économiques, la première il y a dix mille ans, l’invention de l’agriculture, la deuxième il y a 250 ans, la révolution technologique, connue sous le nom de révolution industrielle, qui est toujours en cours. Si une troisième arrive aussi vite, aussi près de la dernière, qui n’est même pas finie, tout ça va se télescoper… On ne peut avoir des révolutions économiques tous les deux siècles ! En fait, la révolution néolithique a mis des millénaires à se diffuser à travers le monde, et même si les choses vont plus vite aujourd’hui, du fait de la densité élevée des hommes et des techniques modernes de communication et de transport, il faudra encore des siècles avant que les effets de la révolution industrielle commencée vers 1760 soient épuisés.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><em>Références bibliographiques</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Alexandratos</strong> N., “China&#8217;s projected cereal deficits in a world context”, Agricultural Economics, Vol. 15, 1996</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Bairoch</strong> P., <em>De Jéricho à Mexico, villes et économie dans l&#8217;histoire, </em>Gallimard, 1985</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Banque mondiale</strong>, <em>China 2020 &#8211; At China&#8217;s table. Food security options</em>, Washington DC, 1997</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Bennett</strong> J.C., <em>The Anglosphere Challenge: Why the English-Speaking Nations Will Lead the Way in the Twenty-First Century</em>, Lanham, Rowman &amp; Littlefield, 2007</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Braudel</strong> F., <em>Civilisation matérielle, économie et capitalisme, </em>A. Colin, 1979 ; <em>Grammaire des civilisations, </em>Arthaud, 1987</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Clark</strong> G., <em>A Farewell to Alms, A Brief Economic History of the World</em>, Princeton University Press, 2007</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Cosandey</strong> D., <em>Le Secret de l&#8217;Occident. Vers une théorie générale du progrès scientifique</em>, Flammarion, coll. Champs, Paris, 2007 (1ère édition, Arléa, 1997)</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Crook</strong> F.W. et H.W. <strong>Colby</strong>, “The Future of China&#8217;s Grain Market”, USDA Agriculture Information Bulletin, N° 730, 1996</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Crouzet</strong> F., « Angleterre et France au XVIIIe siècle. Essai d’analyse comparée de deux croissances économiques », Annales, 21(2), 1966</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Human Security Center</strong>,<em> War and Peace in the </em><em>21st</em><em> Century</em>, Human Security Report 2005, Oxford University Press, 2006</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Jones</strong> E., <em>The European Miracle, environments, economics, and geopolitics in the history of Europe and Asia, </em>Cambridge University Press, 1981</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Lévi-Strauss</strong> Cl., « Histoire stationnaire et cumulative », dans <em>Race et histoire</em>, Unesco, 1952</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Mead</strong> L.M., Why Anglos Lead, The National Interest, 82, hiver 2005/2006</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Mead</strong> W.R., <em>God and Gold: Britain, America, and the Making of the Modern World</em>, Knopf, 2007</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>North</strong> D. et Robert <strong>Thomas</strong>, <em>The Rise of the Western World</em>, Cambridge University Press, 1973</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>O’Brien</strong> P.K., “European Economic Development: The Contribution of the Periphery”, Economic History Review, 35(1), 1982, suivi d’un débat avec Immanuel Wallerstein dans EHR, 36(4), 1983</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>O’Brien</strong> P.K. et S.L. <strong>Engerman</strong>, Exports and Growth of the British Economy, dans Barbara Solow ed., <em>Slavery and the Rise of the Atlantic System</em>, Cambridge University Press, 1991</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Pomeranz</strong> K., <em>The Great Divergence, China, Europe, and the Making of the Modern World Economy</em>, Princeton University Press, 2000; trad. <em>Une grande divergence, la Chine, l’Europe et la construction de l’économie mondiale</em>, Albin Michel, 2010</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Sima Qian</strong>, <em>Mémoires historiques</em>, Picquier poche, 2002</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Véliz</strong> C., <em>The New World of the Gothic Fox: Culture and Economy in English and Spanish America</em>, University of California Press, 1994</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Woods</strong> R., “Population Growth and Economic Change in the 18<sup>th</sup> and 19<sup>th</sup> Centuries”, dans P. Mathias et J. Davies éd., <em>The First Industrial Revolution</em>, Blackwell, 1989</p>
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<p style="text-align: justify;">
<hr style="text-align: justify;" size="1" />
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref1">[1]</a> La révolution industrielle n’est pas basée sur l’esclavage africain, elle a lieu en Grande-Bretagne sur des ressorts internes, la révolution agricole, les institutions, le charbon, les innovations. L’existence de pénuries relatives en Angleterre, à la différence de la France, explique la recherche de procédés nouveaux, selon la thèse de Crouzet (1966), toujours largement acceptée. D’autres pays ont pratiqué l’esclavage, comme la France, l’Espagne, la Hollande, le Portugal, sans s’être le moins du monde industrialisés, sans parler du monde arabe, de l’Amérique latine ou du Sud des États-Unis. En outre, la Grande-Bretagne interdit la traite en 1807. Voir O’Brien, 1982, O’Brien et Engerman, 1991.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref2">[2]</a> Voir J. Brasseul, <a href="http://brasseul.free.fr/fichiers_pdf/cr_clark_rd_jb.pdf">compte rendu</a> du livre de Gregory Clark, <em>A Farewell to Alms, A Brief Economic History of the World</em>, Princeton University Press, 2007, dans la revue <em>Région et Développement</em>, n° 28, 2009.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref3">[3]</a> De nombreux auteurs ont soutenu cette thèse, le plus récent et le plus abouti étant David Cosandey (1997).</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref4">[4]</a> Son nom est estropié à chaque fois, c’est Douglass North, et non Douglas.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref5">[5]</a> Notamment la répétition des termes ‘va’, ‘vont’, dans le récit du passé, à la place du présent, plus sobre. Par exemple, « Le retournement américain va enchaîner… », « La crise va être le premier ressort », « Un facteur aggravant va jouer. », « Les achats de voiture vont s’effondrer… », etc. Parfois trois fois, quatre fois par paragraphe. Comme il y a beaucoup de paragraphes et beaucoup de chapitres, ça fait quand même beaucoup de ‘va’.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref6">[6]</a> De M.K. Bennet, cité par Douglass North et Robert Thomas, <em>The Rise of the Western World</em>, Cambridge University Press, 1973, pages 71 et 103, et R. Woods, “Population Growth and Economic Change in the 18<sup>th</sup> and 19<sup>th</sup> Centuries”, dans P. Mathias et J. Davies éd., <em>The First Industrial Revolution</em>, Blackwell, 1989.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref7">[7]</a> Page 278, on apprend que l’épouse d’Epiméthée, Pandora, est donc la « belle-sœur » de Prométhée. Utiliser un terme prosaïque comme belle-sœur pour des personnages légendaires de la mythologie grecque a un côté un peu étrange.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref8">[8]</a> Voir <em>Impérialisme et classes sociales</em>, 1953 (rééd. Flammarion, 1999) : « Dans les sociétés modernes, il reste beaucoup moins d’énergie susceptible d’être dépensée sur les champs de bataille ou dans les péripéties de l’acquisition violente qu’au sein de n’importe quelle société précapitaliste. L’excédent d’énergie dont disposent les individus est investi avant tout dans la vie économique, où il engendre les personnalités compétitives du genre de celles du capitaine d’industrie ; sinon, il trouve à se dépenser dans les arts, les sciences et les luttes politiques ou sociales. Dans le monde dominé par les valeurs capitalistes, ce qui fut autrefois énergie combattante devient ardeur au travail. Dans un tel contexte, les guerres de conquête et de rapines, ou plus simplement toute politique étrangère un tant soit peu aventureuse, ne peuvent plus être perçues que comme des perturbations de la vie quotidienne ou comme des manquements exceptionnels à la poursuite des véritables fins de la société. »</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref9">[9]</a> Voir le <a href="http://www.hsrgroup.org/">Human Security Report 2005</a>, <em>War and Peace in the 21st Century</em>, Human Security Center, Oxford University Press, 2006.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref10">[10]</a> « <em>Il n’est pas sûr que l’expropriation des marchands ait été plus fréquente</em> ».</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref11">[11]</a> <em>Mémoires historiques</em>, IIe siècle avant J.-C. Réédition Picquier poche, 2002.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref12">[12]</a> « <em>La propriété n’est pas sûre : l’histoire entière de l’Asie est contenue dans cette seule phrase</em> », W. Reade, cité par Eric Jones.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref13">[13]</a> <em>New Institutional Economics</em>, encore appelé institutionnalisme néoclassique parce qu’il s’agit d’une synthèse entre l’analyse institutionnaliste et l’analyse néoclassique.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref14">[14]</a> Illustrée entre autres par l’auteur avec le fait suivant : « 40 % des romans publiés sont des traductions : les trois quarts sont traduits de l’anglais. » p. 273.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref15">[15]</a> John Brignell, “<a href="http://www.spiked-online.com/index.php?/site/article/2045/">Got a problem? Blame Global Warming!</a>”, Spiked, 2 nov. 2006; voir aussi :  <a href="http://www.numberwatch.co.uk/warmlist.htm">www.numberwatch.co.uk/warmlist.htm</a></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref16">[16]</a> Les cyclones sont dus à la différence de température entre les pôles et les tropiques, le réchauffement climatique aurait tendance à réduire cette différence, donc annoncer que des cyclones de grande ampleur et dévastateurs comme Katrina sont la conséquence du réchauffement est sujet à caution.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref17">[17]</a> Voilà ce qu’il écrivait par exemple : « <em>La demande croissante de nourriture, exacerbée par la croissance de la population et du niveau de vie, commence à surpasser la capacité de production des paysans et pêcheurs de la planète. Le résultat est une baisse des réserves de nourriture et des prix qui atteignent des sommets</em> ». Lester Brown en 1973. « <em>La croissance n’est pas près de reprendre dans le commerce international</em>. » Lester Brown en 1984. « <em>Je vois cette hausse [du prix des céréales en Chine] comme une indication, comme des secousses avant le tremblement de terre</em> ». Lester Brown en 2003.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref18">[18]</a> Le Club de Rome prévoyait par exemple en 1972 que les réserves mondiales de zinc, d’étain, de cuivre, de pétrole et de gaz naturel seraient épuisées en 1992.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="file:///C:/Users/s/Downloads/cohen_version_longue.docx#_ftnref19">[19]</a> Le Figaro, 28 novembre 2009. Dans le même article, Daniel Cohen affirme : « <em>Dépassés par une richesse que nous n’avions pas prévue, nous sommes plus enclins à partager. C’est pendant les Trente Glorieuses que la France a instauré la Sécurité sociale</em>. » En fait, la Sécurité sociale a été instaurée en pleine pénurie, en 1945-47, alors que personne n’imaginait qu’une longue période de croissance allait suivre. L’idée de protection universelle est même née en Angleterre pendant la guerre, avec le rapport Beveridge, comme l’auteur le rappelle d’ailleurs dans le livre, p. 141.</p>
<p style="text-align: justify;">

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		<title>Histoire de la globalisation financière : Extraits, 4</title>
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		<pubDate>Sat, 17 Apr 2010 19:55:47 +0000</pubDate>
		<dc:creator>jbrasseul</dc:creator>
				<category><![CDATA[Economies]]></category>

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		<description><![CDATA[    Cécile Bastidon Gilles, Jacques Brasseul, et Philippe Gilles, Histoire de la globalisation financière. Paris : Armand Colin, février 2010, 320 pages. ISBN : 978-2200355388.       Sommaire    L’URSS et la conférence de Bretton Woods, d’après Edward M. Bernstein En 1943, après que le plan White fut publié, les États-Unis invitèrent leurs alliés à le [...]]]></description>
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<p><strong><a rel="attachment wp-att-3201" href="http://mondesfrancophones.com/blog/en-librairie/histoire-de-la-globalisation-financiere/attachment/hgf-2/"><img class="size-thumbnail wp-image-3201 alignleft" title="hgf" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2010/02/hgf-100x150.jpg" alt="" width="100" height="150" /></a></strong></p>
<p><strong></strong> </p>
<p><strong></strong> </p>
<p><strong>Cécile Bastidon Gilles, Jacques Brasseul, et Philippe Gilles, </strong><a href="http://www.amazon.fr/Histoire-globalisation-financi%C3%A8re-C%C3%A9cile-Bastidon/dp/2200355386/ref=sr_1_1?ie=UTF8&amp;s=books&amp;qid=1265488100&amp;sr=1-1"><strong><em>Histoire de la globalisation financière</em></strong></a><strong>. Paris : Armand Colin, février 2010, 320 pages. ISBN : 978-2200355388.  </strong> </p>
<p><strong> </strong> <br />
<a href="http://mondesfrancophones.com/blog/en-librairie/histoire-de-la-globalisation-financiere/"><strong>Sommaire</strong></a> </p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong>L’URSS et la conférence de Bretton Woods, d’après Edward M. Bernstein</strong></p>
<p>En 1943, après que le plan White fut publié, les États-Unis invitèrent leurs alliés à le discuter. Le Département du Trésor demanda à l’ambassadeur soviétique à Washington, Andrei Gromyko à l’époque, d’envoyer des experts dans ce but. Par la suite, en avril 1944, le premier jet, le <em>Joint Statement on the Establishment of an International Monetary Fund</em>, fut envoyé aux Soviétiques, et ils furent informés les premiers de la conférence prévue en juillet 1944 au <em>Mount Washington Hotel</em>, et naturellement invités. Bernstein rapporte : « Lors des discussions préliminaires, les Russes avaient été discrets. Gromyko était l’ambassadeur soviétique. En 1943, il arriva avec les représentants russes pour nous parler, à White et à moi. Il dit à White : &laquo;&nbsp;<em>Voilà ceux qui seront nos observateurs à ces discussions. Ils vous poseront des questions</em>.&nbsp;&raquo; Puis, comme nous étions en train de terminer, il se tourna vers ses Russes et leur dit : &laquo;&nbsp;<em>Souvenez-vous ! Vous n’êtes que des observateurs. Vous ne devez donner aucune opinion d’aucune sorte</em>.&nbsp;&raquo; Voilà la façon dont nous avions à traiter avec les Russes à Bretton Woods. »</p>
<p>Les premières contestations eurent lieu cependant à propos du quota alloué à l’URSS, White avait annoncé lors d’une conférence précédente des chiffres illustratifs (2,5 milliards pour les États-Unis, 1,3 pour la Grande-Bretagne et son empire, un milliard pour l’URSS, 800 millions pour la Chine, etc.), et le chiffre réel avancé à la conférence était de 800 millions pour les Soviétiques, ce qui suscita une contestation de leur part. Ils ne voulaient pas avoir un quota inférieur à celui des Britanniques et voulaient que le quota tienne compte de la puissance militaire. Également que les pays qui avaient subi des destructions pendant la guerre soient dispensés du versement de la part d’un quart du quota en or. D&#8217;ailleurs, les contestations sur les quotas ne concernaient pas que les Russes, l’Inde voulait l’égalité avec la Chine, la France voulait un quota plus élevé que celui de l’Inde, le Chili le même que celui de Cuba, <em>etc</em>.</p>
<p>Les Américains acquiescèrent pour le quota soviétique, passé à 1,2 milliard, mais refusèrent la demande sur l’or. Par ailleurs, les Soviétiques, qui avaient un système de cours forcé pour le rouble, demandèrent d’être libérés de l’obligation de modifier leur taux de change sous l’approbation du Fonds. Cette proposition fut acceptée. Les Russes acceptèrent de leur côté de fournir des données statistiques au FMI. Selon Keynes, les Américains avaient cédé sur presque toutes les demandes soviétiques :</p>
<p>« <em>Les Russes, par des tactiques d’obstruction, ont obtenu tout ce qu’ils voulaient. – 1. Un quota au Fonds trop élevé. 2. Une contribution trop faible à la Banque. 3. Des souscriptions en or réduites. 4. Des clauses leur permettant de garder probablement à Moscou même l’or qu’ils devaient apporter. 5. Le retrait des dispositifs de changes fixes, et ainsi de suite. Presque toutes les concessions, cependant, l’ont été aux dépens des Américains. Leur politique (aux Américains) a été de les apaiser afin de les faire rentrer dans le système</em>. » (cité par Skidelsky [2000]).</p>
<p>Les représentants de l’Union soviétique signèrent l’accord final à Bretton Woods, mais Staline refusa par la suite de le ratifier. Le prétexte à ce rejet final réside dans un désaccord sur un prêt demandé, selon Bernstein. Les Soviétiques demandèrent à Washington juste après la guerre un prêt de 10 milliards de dollars, soit 5 % du PIB américain de l’époque… Un tel montant n’avait aucune chance de passer devant le Congrès, déjà occupé à approuver un prêt à la Grande-Bretagne. Le Trésor américain proposa un montant d’un milliard aux Russes, qui fut refusé par Staline. Les Soviétiques refusèrent également en 1947 le plan Marshall et formèrent leurs propres organismes de coopération avec l’Europe de l’Est. Après l’effondrement de l’URSS en 1990, la Russie est finalement entrée au FMI.</p>
<p>Voir [Black, 1991], [Bernstein, 1993]. Pour Eichengreen [1993], « <em>l’URSS avait été présente à Bretton Woods, même si ses délégués avaient été principalement actifs au cours de sessions tardives bien arrosées…</em> » Pour Keynes, « les Russes ne comprenaient ce qui était en cours qu’avec la plus extrême difficulté. » Voir aussi le livre d’entretiens avec Bernstein, de Stanley Black [1991].</p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong>Références</strong></p>
<p>Bernstein E.M., “How the International Monetary Fund Saw Postwar Monetary Problems” dans Bordo M.D. &amp; Eichengreen B. eds.,<em> A Retrospective on the Bretton Woods System: Lessons for International Monetary Reform</em>, The University of Chicago Press, 1993<br />
Black S.W., <em>A Levite among the Priests: Edward M. Bernstein and the Origins of the Bretton Woods System</em>, Westview Press, 1991<br />
Eichengreen B., “Three Perspectives on the Bretton Woods System” dans Bordo M.D. &amp; Eichengreen B., 1993<br />
Skidelsky R.J.A., <em>John Maynard Keynes.</em> <em>Fighting for Britain 1937-1946</em>, vol. 3, Macmillan, 2000</p>
<p style="text-align: center;"> *<br />
 * *<br />
 *</p>
<p><strong>Jacques Rueff, le seigneuriage, et son tailleu</strong><strong>r</strong></p>
<p>« <em>J’ai déjà écrit en 1961 que l’Occident risquait un effondrement du crédit et que le Gold Exchange Standard était un grand danger pour la civilisation occidentale. Si je l’ai fait, c’est parce que je suis convaincu – et je suis extrêmement solennel sur ce point – que le GES atteint un tel degré d’absurdité qu’aucun cerveau humain doté du pouvoir de raison ne peut le défendre.</em></p>
<p><em>Quelle est l’essence de ce régime, et quelle est la différence avec l’étalon-or ? C’est que lorsqu’un pays avec une devise clé a un déficit de sa balance des paiements – disons les États-Unis par exemple – il paye au pays créditeur des dollars, qui finissent dans sa Banque centrale. Mais les dollars ne sont pas d’utilité à Bonn, ou à Tokyo, ou à Paris. Le même jour, ils sont reprêtés sur le marché monétaire à New York, et donc retournent à leur endroit d’origine. Ainsi, le pays débiteur ne perd pas ce que le pays créditeur a gagné. Et donc le pays avec la devise clé ne ressent jamais l’effet du déficit de sa balance des paiements. Et la principale conséquence est qu’il n’y a aucune raison d’aucune sorte pour que ce déficit disparaisse, tout simplement parce qu’il n’apparaît pas… </em></p>
<p><em>Laissez-moi être plus positif : si j’avais un accord avec mon tailleur que n’importe quelle somme d’argent que je lui paye, il me retourne le même jour comme prêt, dans ce cas je n’aurais aucune objection du tout à lui commander toujours plus de costumes.</em> » Dans [Rueff &amp; Hirsch, 1965].</p>
<p>Jacques Rueff était en poste à Londres entre 1930 et 1934, à l’Ambassade de France. Il dresse un parallèle entre les deux époques, celle de l’étalon-devise-or des années 1920 après la Conférence de Gênes, celle de Bretton Woods dans les années 1950 et 1960, dans les deux cas, le monde est forcé d’absorber les devises de pays anglo-saxons, leur cède un privilège indu et importe leur inflation : « C&#8217;est ainsi que le <em>Gold Exchange Standard</em> a accompli cette immense révolution de livrer au pays pourvu d&#8217;une monnaie bénéficiant d&#8217;un prestige international <em>le merveilleux secret du déficit sans pleurs</em> qui permet de donner en dollars sans les prendre dans les caisses, de prêter sans emprunter et d&#8217;acquérir sans payer. »</p>
<p>Rueff va même jusqu’à considérer que le système asymétrique de Bretton Woods est une menace pour les démocraties occidentales, une affirmation très pessimiste que la réalité a démentie, son effondrement n’ayant pas entraîné la démocratie avec lui :</p>
<p>« <em>La liberté n’est pas un don gratuit*. Elle exige des systèmes monétaires efficaces. Si nous ne réussissons pas à extirper du nôtre, à bref délai, les perversions qui compromettent l’équilibre des balances des paiements, nous serons ramenés, inévitablement, à des mesures de contrôle direct des échanges internationaux, mesures qui feraient subir de graves atteintes à la prospérité de l’Occident, au bien-être de ses populations et à tous les principes qui font l’originalité et la grandeur de sa civilisation</em>. »</p>
<p>Rueff, <em>Œuvres complètes</em>, cité dans [Bassoni &amp; Beitone, 1989].</p>
<p>* Traduction de la formule américaine classique (<em>Freedom is not free</em>) selon laquelle la liberté exige des sacrifices.</p>
<p><strong></strong> </p>
<p><strong>Références</strong></p>
<p>Bassoni M. &amp; A. Beitone A., <em>Problèmes monétaires internationaux</em>, Armand Colin, 1989<br />
Rueff J. &amp; F. Hirsch, 1965, <em>The Role and the Rule of Gold: An Argument</em>, Princeton University Press, 1965</p>
<p style="text-align: center;"> *<br />
 * *<br />
 *</p>
<p><strong>Les « gnomes de Zürich » contre la livre sterling, 1964-1968</strong><strong> </strong></p>
<p>La livre perd définitivement son rôle dominant du passé au cours des années 1960, sous les gouvernements travaillistes, notamment celui d’Harold Wilson (1964-1970). La croissance et la productivité faibles (à l’époque des Trente glorieuses), les déficits extérieurs élevés, expliquent les attaques spéculatives de la période contre la monnaie britannique.</p>
<p style="text-align: center;"><strong><a rel="attachment wp-att-3316" href="http://mondesfrancophones.com/espaces/economies/histoire-de-la-globalisation-financiere-extraits-4/attachment/presentation1-9/"><img class="size-full wp-image-3316 aligncenter" title="Presentation1" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2010/04/Presentation1.jpg" alt="" width="562" height="124" /></a> <br />
</strong><strong>Données économiques en Grande-Bretagne, 1961-1971</strong></p>
<p><em></em><br />
Malgré toutes les mesures d’austérité (gel des salaires et des prix, réduction des dépenses publiques, impôts croissants) et de protection, malgré l’aide internationale massive, notamment des États-Unis et du FMI, le gouvernement ne peut enrayer la spéculation contre la livre, qui est dévaluée de 14 % en novembre 1967. C’est lors de ces crises à répétition que l’immortelle expression « <em>gnomes de Zürich</em> » a été employée. Il s’agissait d’une réaction d’humeur du ministre des Affaires étrangères, George Brown*, accusant les banquiers suisses de spéculer contre la livre. La balance commerciale se redresse après la dévaluation, mais surtout du fait d’une croissance faible après un sursaut en 1968, sans que le pays n’arrive à redresser sa compétitivité, le taux d’inflation s’accélère au contraire (voir tableau). Il faudra attendre pour cela les années 1980 et les « remèdes de cheval » du gouvernement conservateur de Margaret Thatcher.</p>
<p>* Le personnage est également célèbre pour ses sautes d’humeur et ses excès de boisson. Lors d’une visite en Uruguay, il arriva éméché à un cocktail dansant et, voyant une élégante en longue robe rouge, l’invita pour la prochaine danse, pour s’attirer la réponse suivante : « <em>Je ne danserai pas avec vous pour trois raisons. La première est que vous êtes saoul. La seconde est que l’orchestre ne joue pas une valse, mais l’hymne national. La troisième est que je suis le cardinal archevêque de Montevideo !</em> »</p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong>Référence</strong></p>
<p>Dehove M. &amp; J. Mathis, <em>Le système monétaire international</em>, Dunod, 1986</p>

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		<title>Histoire de la globalisation financière : Extraits, 3</title>
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		<pubDate>Thu, 25 Mar 2010 19:09:21 +0000</pubDate>
		<dc:creator>jbrasseul</dc:creator>
				<category><![CDATA[Economies]]></category>
		<category><![CDATA[Créations]]></category>

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		<description><![CDATA[      Cécile Bastidon Gilles, Jacques Brasseul, et Philippe Gilles, Histoire de la globalisation financière. Paris : Armand Colin, février 2010, 320 pages. ISBN : 978-2200355388.       Sommaire  Les hommes de Bretton Woods “I asked, &#171;&#160;If you are prepared to accept the plan, what’s the need to rewrite it?&#160;&#187; Keynes answered, &#171;&#160;Because your plan is written [...]]]></description>
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<p><strong><strong><strong><a rel="attachment wp-att-3201" href="http://mondesfrancophones.com/blog/en-librairie/histoire-de-la-globalisation-financiere/attachment/hgf-2/"><img class="size-thumbnail wp-image-3201 alignleft" title="hgf" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2010/02/hgf-100x150.jpg" alt="" width="100" height="150" /></a></strong></strong></strong> </p>
<p><strong><strong><strong> </strong></strong></strong>  </p>
<p><strong><strong><strong>Cécile Bastidon Gilles, Jacques Brasseul, et Philippe Gilles, <em><a href="http://www.amazon.fr/Histoire-globalisation-financi%C3%A8re-C%C3%A9cile-Bastidon/dp/2200355386/ref=sr_1_1?ie=UTF8&amp;s=books&amp;qid=1265488100&amp;sr=1-1">Histoire de la globalisation financière</a></em>. Paris : Armand Colin, février 2010, 320 pages. ISBN : 978-2200355388.</strong></strong>  </strong> </p>
<p><strong> </strong> <br />
<strong><a href="http://mondesfrancophones.com/blog/en-librairie/histoire-de-la-globalisation-financiere/">Sommaire</a></strong> <br />
<strong></strong></p>
<p><strong><br />
Les hommes de Bretton Woods</strong></p>
<p>“I asked, &laquo;&nbsp;<em>If you are prepared to accept the plan, what’s the need to rewrite it?</em>&nbsp;&raquo;<br />
Keynes answered, &laquo;&nbsp;<em>Because your plan is written in Cherokee</em>.&nbsp;&raquo;<br />
I am sure it wasn’t written in as elegant a style as the Keynes plan, but the Treasury was more concerned with substance than with style. So I said, &laquo;&nbsp;<em>The reason it’s in Cherokee is because we need the support of the braves of Wall Street and this is the language they understand</em>.&nbsp;&raquo;”<br />
E.M. Bernstein, dans ses souvenirs sur Bretton Woods, rapportés par Black [1991]. </p>
<p>Du côté américain, on peut citer les hommes du Département du Trésor, sous la conduite du ministre, Henry Morgenthau, un groupe d’économistes comme Harry White, Edward Bernstein, Jacob Viner, Alvin Hansen, John Williams, mais aussi des officiels de la Banque fédérale comme Marriner Eccles, Lauchlin Currie (accusé par la suite, comme White, d’espionnage pour les Soviétiques), tous proches des idées keynésiennes. Ils étaient liés au <em>Economic and Financial Group</em>, une partie d’un projet plus large, conçu pour conseiller le gouvernement américain sur la guerre et la gestion de l’après-guerre, le <em>War and Peace Studies Project</em>. Les hommes du Président, comme son principal conseiller, Harry Hopkins, et le vice-président, Henry Wallace, étaient également partie prenante. Jacob Viner, qui deviendra ensuite un des pionniers de l’économie du développement, considéré comme un libéral au milieu des divers courants marxistes et tiers-mondistes de cette discipline, exprime les positions du groupe en 1944 : « <em>Il y a aujourd’hui un accord très large sur le fait que les grandes dépressions, le chômage de masse, sont des maux sociaux, et qu’il est de l’obligation des gouvernements de les prévenir. Il y a aussi un accord général sur le fait qu’il est très difficile, sinon impossible, pour un pays, de faire face seul aux problèmes causés par les booms cycliques et les dépressions, alors qu’il y a bon espoir qu’avec la coopération internationale, ces difficultés puissent être résolues</em>. » </p>
<p>Ce noyau d’acteurs du New Deal, autour de Roosevelt, « <em>favorisait un système mondial de capitalismes nationaux, du fait de la priorité qu’ils donnaient au plein emploi. Ils croyaient que son maintien et la planification nationale partout dans le monde passaient avant l’ouverture des économies et la liberté de circulation des capitaux</em> » [Ikenberry, 1993]. À côté des hommes du gouvernement, des planificateurs du New Deal, le <em>State Department</em> (ministère des Affaires étrangères) avait des positions différentes, plus axées sur le libre-échange des biens et des capitaux. Le ministre lui-même, Cordell Hull, et des hommes comme Leo Pasvolsky ou Harry Hawkins, étaient représentatifs de ce deuxième courant, dont une émanation institutionnelle a été la <em>Charte de l’Atlantique</em> signée par Roosevelt et Churchill en août 1941 sur un navire-guerre près de Terre Neuve. L’opposition principale était donc entre le <em>State Department</em> de Cordell Hull et le <em>Department of the Treasury</em> de Henry Morgenthau. Par ailleurs, la communauté bancaire aux États-Unis restait beaucoup plus conservatrice, attachée à l’or, et constituait encore un courant distinct. Et puis le Congrès, qui avait le dernier mot, et qui était un acteur essentiel, en arrière-plan, des négociations de Bretton Woods. Tous savaient que l’accord devait impérativement passer par un vote, ce qui est resté un argument des négociateurs américains : « <em>Ah oui, mais ça, ça ne passera pas, le Congrès s’y opposera</em> »… La conférence eut lieu en juillet 1944, car on voulait faire passer la loi avant novembre, où l’on prévoyait une poussée républicaine. </p>
<p>Du côté britannique, Keynes dominait naturellement, du fait de son œuvre depuis <em>Les conséquences économiques de la paix</em>, en 1920, et de son influence déterminante dans le cours des idées. On lui avait donné une position officielle au Département du Trésor à Londres durant la guerre, pour préparer la paix. D’autres économistes renommés, comme Lionel Robbins, Dennis Robertson et James Meade, se joignirent à lui. Ils connaissaient bien leurs homologues américains, comme le montre la correspondance abondante entre eux, et leurs rencontres dès 1941. Robbins et Viner étaient par exemple des amis intimes. Robertson et Bernstein le devinrent. Pour Skidelsky [2000], « <em>si Keynes était l’impressionniste du nouvel ordre mondial, Robertson était son pointilliste, réduisant les grands coups de pinceaux lyriques de Keynes à des mécanismes précis – exactement comme Bernstein le faisait pour White, raison pour laquelle lui et Robertson s’entendaient si bien</em>. » Selon Robbins, ces deux-là sont les vrais auteurs du système : </p>
<p>« <em>Le fardeau principal de ce travail a reposé sur Dennis Robertson, qui, à côté de Keynes, est le vrai héros de la conférence, en ce qui concerne notre délégation. S’il n’y avait pas eu la compréhension amicale entre lui et Bernstein, je ne sais pas ce que nous serions devenus maintenant… La nuit dernière (14 juillet), Robertson et Bernstein sont restés à discuter jusqu’après trois heures du matin et ont atteint un accord sur la plupart des questions techniques qui restaient en suspens</em>. » </p>
<p>Edward Morris Bernstein était le principal conseiller d’Harry White. Selon Keynes il était le véritable artisan de son plan, et l’âme damnée du représentant américain, ayant le don d’irriter considérablement l’Anglais, qui se laisse même aller à des propos antisémites : « <em>Ces mécanismes sont, je crois, largement le fruit du cerveau, non pas de Harry, mais de son petit attaché, Bernstein. C’est plutôt chez lui que la gloire de la création repose. Et quand pendant la journée nous écartons Harry de la vraie foi, le petit Bernstein le reconquiert à nouveau pendant la nuit. Bernstein est un petit rabbin ordinaire, un lecteur du Talmud, attaché au grand rabbinat<sup>*</sup> politique de Harry. Il est très malin et plutôt gentil, mais ne connaît absolument rien en dehors des méandres de son esprit. Il y a, comme je l’ai dit, un très haut degré d’endogamie dans ses idées. Le gars connaît tous les détours de rats de son petit ghetto, mais il est difficile de l’entraîner dans une promenade avec nous sur les hauts chemins du monde.</em> » (cité par Moggridge [1995, 728]. Moggridge ajoute : « <em>Pourtant, malgré l’hostilité – et l’antisémitisme – de ces commentaires, Keynes arriva à développer une profonde affection pour Bernstein, qui réussit même à utiliser avec humour les références de Keynes au talmudisme.</em> » </p>
<p>Voir aussi le passionnant livre des souvenirs de Bernstein, <em>A Levite among the Priests</em>, rapportés par Stanley Black [1991], dans lequel on trouve beaucoup d’anecdotes très vivantes sur les négociations et le point de vue de l’autre bord : </p>
<p><em>Edward Morris Bernstein</em> : « Beaucoup plus tard, quand tous les écrits de Keynes furent publiés, Walter Salant me fit remarquer ce qu’il avait dit, que j’étais un « rat du ghetto », brillant, sans aucun doute, mais incapable d’entendre raison. À la vérité, si le Trésor avait appris ses propos, on n’aurait pas poursuivi les discussions avec lui. Le Secrétaire au Trésor aurait dit de façon définitive que c’était inacceptable. Mais après Bretton Woods, Keynes commença à faire mon éloge, et aussi combien le rapport que j’avais fait au Sénat avait été utile pour le prêt à la Grande-Bretagne. Keynes me rendait responsable de l’opposition à sa <em>Clearing Union</em>, et ça arrangeait White qu’il le croie. […] Il avait cette idée étrange que si je n’étais pas là, il pourrait obtenir ce qu’il voulait dans les discussions. Et White, qui n’aimait pas argumenter avec Keynes, et n’était pas très bien de toute façon (il est mort seulement cinq ou six ans après), avait l’habitude de dire, &laquo;&nbsp;Vous avez peut-être raison, mais je ne pourrai pas convaincre Bernstein là-dessus, et s’il n’est pas d’accord, alors on ne peut pas le faire.&nbsp;&raquo; (rire) Et Keynes croyait vraiment à ça ! […] Il était persuadé que j’étais celui qui empêchait son plan d’être adopté. Rien n’est plus faux, j’étais seulement un parmi beaucoup d’autres qui s’y opposait. […] Ceux qui comptaient étaient d’accord avec moi. Et plus important encore, White était d’accord avec moi. Je le dirai d’une autre façon : White venait me trouver pour avoir des raisons permettant de refuser le plan Keynes. Et rappelez-vous qu’il y avait une énorme dose d’orgueil<sup>**</sup> de chaque côté, pour faire avancer son plan respectif. » </p>
<p><em>Stanley Black</em> : « Et aussi Keynes avait à l’époque une réputation formidable. » </p>
<p><em>EMB</em> : « Oh oui. Et vous devez vous rappeler également que les Britanniques étaient bien conscients que nous pouvions imposer nos idées quoiqu’il arrive. J’ai oublié de vous mentionner que White était un peu anti-anglais, et ça apparaissait souvent. » </p>
<p><em>SB</em> : « Vous deviez aussi satisfaire le Congrès, qui voulait du sang. » </p>
<p><em>EMB</em> : « On avait encore plein d’isolationnistes, vous vous souvenez. » </p>
<p>Les forces politiques étaient évidemment divisées : en Angleterre, le parti conservateur, à l’exception de son chef, Churchill, traditionnellement libéral et libre-échangiste, était très attaché aux préférences impériales et au maintien de la zone sterling. Roy Harrod dans sa biographie de Keynes (la première, [1951]) rappelle combien « <em>nombre de conservateurs détestaient l’idée d’un démantèlement des liens économiques et commerciaux au sein du Commonwealth, un symbole sentimental de l’unité de l’Empire britannique</em> ». Les travaillistes pour leur part étaient réticents vis-à-vis du libre-échange et craignaient de lui sacrifier la politique de l’emploi et les protections sociales. Une alliance entre travaillistes et conservateurs s’était ainsi esquissée pour sauver le bloc commercial britannique, mais les modérés des deux côtés, soutenus par les experts, les économistes, mettaient en avant les risques d’un isolement pour l’économie anglaise, le coût plus élevé des produits importés de l’empire, l’absence de concurrence suffisante, la perte liée à une spécialisation internationale insuffisante. Comme le souligne encore Harrod, les positions protectionnistes furent davantage utilisées comme un moyen de pression dans les négociations avec les Américains, que comme un dogme inattaquable. Un député conservateur, Robert Boothby, au moment du vote des accords de Bretton Woods et ceux sur le règlement des emprunts britanniques, s’écria en 1945 qu’il s’agissait d’un « Munich économique », et qu’il n’était pas question de « <em>vendre l’Empire britannique contre un paquet de cigarettes</em> », mais ce genre de position dramatique était bien sûr isolée. </p>
<p>L’ambassadeur britannique à Washington, Lord Halifax, écrit au Foreign Office en 1942, à propos de ses discussions avec John Foster Dulles, d’une façon caractéristique, sur la recherche d’un compromis : « <em>Le point le plus intéressant de la discussion dans ses aspects économiques a été l’exposé par M. Dulles des idées de l’école Cordell Hull du libre-échange. … Nous étions confrontés à deux alternatives, soit nous retournions complètement au système de laisser-faire du XIXe, soit nous protégions notre balance des paiements par un système bilatéral d’échange avec les pays qui sont nos marchés naturels. … J’ai demandé à M. Dulles s’il n’y avait pas une voie moyenne qui prendrait compte de nos difficultés particulières, et en même temps satisferait M. Cordell Hull sur la question des discriminations, des préférences, etc.</em> » (cité par Ikenberry [1993]). </p>
<p>* L’expression “rabbinical” revenait souvent dans la bouche de Keynes, il se moquait par là d’un trop grand goût pour le détail inutile, “a delight in precision for its own sake” [Skidelsky, 2000]. </p>
<p>** D&#8217;ailleurs, les susceptibilités ne concernaient pas seulement les nationalités entre elles, mais avaient lieu à l’intérieur de chacune d’elles, comme le rapporte Bernstein : « <em>M. Morgenthau avait toujours eu une attitude ambivalente à l’égard de Harry White, et il était jaloux à Bretton Woods parce qu’on portait plus d’attention à White qu’à lui. Les stations de radio et télé avaient déjà conclu des arrangements pour la diffusion de la fin de la conférence, avec White qui expliquerait ce qui avait été réalisé. Morgenthau ne laissa pas White parler, et donc j’ai dû prendre sa place. Mais Morgenthau ne voulait pas davantage que mon nom soit mentionné. Et il fallut organiser un groupe d’Américains où l’un deux, non identifié, répondait aux questions des autres. Ça a eu beaucoup de succès. Tout le monde m’a félicité, mais Harry White a eu l’impression que sa contribution avait été négligée.</em> » </p>
<p>N. B. Rappelons enfin le rôle des boys scouts, qui avaient été mobilisés tout au long de la conférence pour servir de messagers, de pages, de transport pour les multiples documents d’une salle à l’autre. L’ensemble, dans le cadre champêtre de Bretton Woods, donne une idée de l’âge d’or à venir, celui des années 1950, après les troubles de la première partie du siècle et ceux de sa fin. </p>
<p style="text-align: center;"><strong>*</strong><strong><br />
<strong>**<br />
</strong></strong><strong> *</strong> </p>
<p><strong>Keynes et les banquiers<br />
</strong> <br />
« À ce moment, Keynes chantait mes louanges comme le héros de Bretton Woods, l’économiste qui rendait tout clair. Quand Keynes partit de Bretton Woods, il était certain qu’il pouvait convaincre les banquiers de New York de soutenir le Fonds. Il les rencontra à la <em>Federal Reserve Bank</em> et constata qu’il ne pouvait obtenir leur aide. Or Keynes était très confiant dans ses capacités de persuasion… Quand il revint, je lui demandai comment sa réunion avait été. Bien sûr ça n’avait pas très bien marché et il était revenu avec une piètre idée des banquiers de New York. Il ajouta alors : &laquo;&nbsp;<em>Est-ce que vous savez pourquoi les banquiers new-yorkais réussissent si bien ? Ils sont en concurrence avec des banquiers new-yorkais !</em>&laquo;&nbsp; » </p>
<p>Rapporté par Edward Bernstein, dans [Black, 1991]. </p>
<p><strong> </strong>  </p>
<p><strong>Références</strong> </p>
<p>Black S.W., <em>A Levite among the Priests: Edward M. Bernstein and the Origins of the Bretton Woods System</em>, Westview Press, 1991<br />
Harrod R.F., <em>The Life of John Maynard Keynes</em>, Macmillan, 1951<br />
Ikenberry J.G., “The Political Origins of Bretton Woods” dans Bordo M.D. &amp; Eichengreen B. ed., <em>A Retrospective on the Bretton Woods System: Lessons for International Monetary Reform</em>, The University of Chicago Press, 1993<br />
Moggridge D.E., <em>Maynard Keynes, An Economist’s Biography</em>, Routledge, 1995<br />
Skidelsky R.J.A., <em>John Maynard Keynes.</em> <em>Fighting for Britain 1937-1946</em>, vol. 3, Macmillan, 2000<br />
Viner J., “The Views of Jacob Viner” dans M. Shields M. ed., <em>International Financial Stabilization</em>, Irving, 1944</p>

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		<title>Histoire de la globalisation financière : Extraits, 2</title>
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		<pubDate>Sat, 27 Feb 2010 15:58:07 +0000</pubDate>
		<dc:creator>jbrasseul</dc:creator>
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		<description><![CDATA[     Cécile Bastidon Gilles, Jacques Brasseul, et Philippe Gilles, Histoire de la globalisation financière. Paris : Armand Colin, février 2010, 320 pages. ISBN : 978-2200355388.     Sommaire   Le carré du pouvoir Selon Ferguson [2001], le « carré du pouvoir » réside dans la mise en place des éléments suivants : une administration fiscale efficace, un parlement doté [...]]]></description>
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<p><strong><a rel="attachment wp-att-3260" href="http://mondesfrancophones.com/espaces/economies/histoire-de-la-globalisation-financiere-extraits-2/attachment/carre-du-pouvoir/"></a><a rel="attachment wp-att-3201" href="http://mondesfrancophones.com/blog/en-librairie/histoire-de-la-globalisation-financiere/attachment/hgf-2/"><img class="size-thumbnail wp-image-3201 alignleft" title="hgf" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2010/02/hgf-100x150.jpg" alt="" width="100" height="150" /></a></strong></p>
<p><strong> </strong> </p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong><br />
Cécile Bastidon Gilles, Jacques Brasseul, et Philippe Gilles, <em><a href="http://www.amazon.fr/Histoire-globalisation-financi%C3%A8re-C%C3%A9cile-Bastidon/dp/2200355386/ref=sr_1_1?ie=UTF8&amp;s=books&amp;qid=1265488100&amp;sr=1-1">Histoire de la globalisation financière</a></em>. Paris : Armand Colin, février 2010, 320 pages. ISBN : 978-2200355388.</strong>  </p>
<p><strong> <br />
</strong><strong><strong><a href="http://mondesfrancophones.com/blog/en-librairie/histoire-de-la-globalisation-financiere/">Sommaire</a><br />
</strong></strong><strong></strong></p>
<p><strong></strong> <br />
<strong>Le carré du pouvoir</strong></p>
<p>Selon Ferguson [2001], le « carré du pouvoir » réside dans la mise en place des éléments suivants : <em>une administration fiscale</em> efficace, <em>un parlement</em> doté du pouvoir de décider des impôts et de les contrôler, <em>une Banque centrale</em> ayant le monopole de l’émission de monnaie et de la politique monétaire, <em>une dette publique</em> nationale garantie par le parlement et capable d’étaler les financements, notamment en cas de guerre. La liberté de circulation des capitaux, le libre-échange et l’étalon-or sont venus compléter ces quatre éléments. L’Angleterre a été le premier pays à les mettre en place – la Banque d’Angleterre a été créée en 1694 et la dette publique devient rapidement une institution –, ce qui explique sa victoire finale dans la longue guerre qui l’oppose à la France au XVIIIe siècle et au début du XIXe. Le système de délégation et de privatisation de la fiscalité de l’Ancien Régime en France, à travers les fermiers généraux, accompagné d’un pouvoir absolu et de parlements faibles, s’est révélé bien moins efficace pour mobiliser les ressources nécessaires à un long conflit. Après 1815, le système financier britannique s’est progressivement étendu au reste de l’Europe, puis du monde. Mais au XVIIIe siècle, les impôts sont plus lourds en Grande-Bretagne, plus homogènes, plus centralisés et mieux collectés que sur le continent. </p>
<p style="text-align: center;"><em>Admin. fiscale                       Parlement</em><em> </em></p>
<p style="text-align: center;"><strong><a rel="attachment wp-att-3260" href="http://mondesfrancophones.com/espaces/economies/histoire-de-la-globalisation-financiere-extraits-2/attachment/carre-du-pouvoir/"><img class="aligncenter" title="carre du pouvoir" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2010/02/carre-du-pouvoir.jpg" alt="" width="83" height="79" /></a></strong></p>
<p style="text-align: center;"><em>  Dette nationale                    Banque centrale<br />
</em></p>
<p>La <em>Bank of England</em> est un enfant de la révolution anglaise de 1689, la Glorieuse Révolution. Le nouveau roi, venu de Hollande, William III (Guillaume d’Orange), doit faire face aux revendications du roi déchu, le Stuart James II, et à une guerre contre la France de Louis XIV, un pays plus riche et plus peuplé. Le Parlement confie à la Banque d’Angleterre la gestion de la dette croissante de l’État. La Banque devient le banquier de l’État, prête aux autorités pour financer les dépenses publiques, notamment les guerres, mais elle est privée et agit aussi comme une banque commerciale en recevant les dépôts, payant des intérêts et escomptant les traites, avec une grande régularité. Elle émet des bons en contrepartie de la dette, qui deviendront les fameux <em>consols</em> (annuités consolidées) à 3 % à partir de 1751, bons publics à long terme, devenus le symbole de la confiance inspirée par la Banque d’Angleterre : « un épargnant qui achetait des consols pouvait être sûr de recevoir les intérêts, payés deux fois par an, pour toujours, jusqu’à ce qu’il désire vendre. Les consols devinrent synonymes de sécurité financière, l’étalon auquel se comparait le risque de tous les autres placements. » (Ferguson). Un observateur du XVIIIe siècle note : « <em>L’extrême et inviolable ponctualité du paiement des intérêts sur les titres de la Banque, ainsi que la garantie du Parlement, ont établi le crédit de l’Angleterre au point qu’elle a été capable d’emprunter des sommes qui ont surpris toute l’Europe</em> » (Isaac de Pinto<sup>*</sup>). Pourtant, la dette publique est vue avec alarme déjà et elle ne fera qu’augmenter pendant plus d’un siècle de conflit avec la France, jusqu’en 1815. Le grand historien de la période, T.B. Macaulay (<em>Histoire d’Angleterre, 1685-1702</em>), rapporte : « À chaque étape de l’accroissement de cette dette, la nation a formulé le même cri d’angoisse et de désespoir. À chaque étape, il a été affirmé sérieusement par des hommes sages que la banqueroute et la ruine étaient proches. Malgré tout, la dette continuait à s’accroître, et pourtant la banqueroute et la ruine semblaient aussi éloignées que jamais. … Le commerce florissait, la richesse augmentait et la nation devenait de plus en plus prospère. »</p>
<p>D’un million de livres au moment de la création de la Banque, en 1694, la dette atteignait 50 millions à la mort de Louis XIV, en 1715. Pendant la guerre de succession d’Autriche, en 1740-48, elle s’élevait à 80 millions. Puis la guerre de 7 ans (1756-63) la porta à 140. David Hume s’alarme : « <em>Mieux aurait valu pour nous avoir été conquis par la Prusse ou l’Autriche que de chevaucher cette dette de 140 millions !</em> » James Steuart également, le grand économiste préclassique, s’écrie : « <em>Si aucun contrôle n’est porté à l’augmentation des crédits publics, cela finira que toute propriété et tous les revenus seront avalés par des taxes !</em> ». Mais rien de tout cela ne se produisit, la prospérité grandit au contraire, et non seulement la prospérité, mais une <em>révolution économique</em>, la révolution industrielle de 1760-1820, sous le règne de George III. Celui-ci, affolé par la montagne de la dette, eut l’idée de taxer davantage les colonies américaines, avec pour seul résultat de les perdre, en 1783. La dette s’élevait alors à 240 millions de livres. À la fin des guerres de la Révolution et de l’Empire, en 1815, où les dépenses publiques vont exploser, le montant astronomique de la dette britannique est de 800 millions. De 222 % de son PIB en 1783, elle atteignait 268 % en 1822, à son sommet (voir graphique 1), une augmentation bien moins forte que l’accroissement absolu, du fait de l’entrée du pays dans la <em>croissance économique moderne</em>.</p>
<p>La France a suivi la même évolution, en déficit chaque année entre 1610 et 1800 (sauf pendant une courte période sous Colbert, de 1662 à 1671), sans pouvoir financer sa dette publique avec autant de succès<sup>**</sup> : « <em>Si la France avait pu égaler l’habileté britannique à gérer les finances publiques et la dette, il n’y a guère de doutes que les Français, et non les Anglais, auraient prévalu. Le distingué économiste Jean-Baptiste Say, envoyé en Angleterre par Louis XVIII pour y découvrir les raisons de la force du pays, commença son rapport en affirmant que cette force résultait de son économie et de son crédit, plus que sa puissance militaire</em>. […] <em>La dette publique, une source de faiblesse historique, avait été transformée en instrument de puissance.</em> <em>Plus les souverains britanniques empruntaient, plus ils avaient d’argent pour financer les guerres, et plus ils unissaient derrière eux un pays toujours plus prospère</em>. » [Mead, 2007]. George III avait qualifié les guerres avec la France de <em>guerres du crédit</em>, et Kant, dans son <em>Essai sur paix perpétuelle</em>, avait envisagé d’interdire le recours au crédit pour les affaires extérieures des États…</p>
<p>* Isaac de Pinto (1717-1787) est un philosophe, économiste et financier hollandais des Lumières, contemporain de Voltaire et Diderot, avec lesquels il était en contact. Célèbre pour une correspondance avec le premier où il s’oppose à sa vision des juifs, il est l’auteur d’ouvrages divers, comme un <em>Traité de la circulation et du crédit </em>(1771). À l’inverse de ses contemporains, il y prend position pour les effets bénéfiques de la dette publique, favorisant la prospérité, parce que « ces dettes, n’arrivant jamais à échéance, et ne présentant aucune période critique à redouter, sont comme si elles n’existaient pas. Chaque nouveau prêt crée un nouveau capital artificiel qui n’était pas là avant, qui devient permanent, fixe et solide, comme si c’était autant de richesses réelles. »</p>
<p>** Entre 1816 et 1899, durant le siècle par excellence de la finance saine et de l’équilibre budgétaire, la France ne compte que sept années d’excédent, les autres en déficit. Ils restent cependant très limités, par rapport à ce que les guerres mondiales vont produire au XXe siècle : le solde budgétaire en part du PIB passe ainsi de +0,1 % en GB entre 1890 et 1913 à -35,9 % entre 1914 et 1918 et -30,9 % entre 1939 et 1945 (Ferguson).</p>
<p><strong><br />
Références</strong></p>
<p>Ferguson N., <em>The Cash Nexus, Money and Power in the Modern World, 1700-2000</em>, Penguin, 2001<br />
Macaulay T.B., <em>Histoire d’Angleterre, 1685-1702</em>, Laffont, 1984<br />
Mead W.R., <em>God and Gold: Britain, America, and the Making of the Modern World</em>, Knopf, 2007</p>
<p style="text-align: center;"><strong>*<br />
**<br />
   * </strong>  </p>
<p> </p>
<p><strong>Morgenthau, Keynes, Churchill et une Allemagne rurale</strong></p>
<p>« Entre-temps, le Trésor avait proposé le plan Morgenthau<sup>*</sup>. White me dit : &laquo;&nbsp;<em>Vous allez être chargé des aspects économiques et de ce qui serait un rôle raisonnable pour l’Allemagne dans l’Europe d’après-guerre. Nous ne voulons pas que l’Allemagne soit à nouveau une puissance industrielle. Nous allons la convertir en une économie agricole.</em>&nbsp;&raquo;</p>
<p>La première question qui me vint à l’esprit fut de préparer un mémorandum sur la capacité que l’Allemagne devrait avoir à produire de l’acier. Je pensais que si l’Europe devait manquer d’acier pour la reconstruction, alors plus on pourrait en avoir d’Allemagne pour aller vers les autres pays, mieux ce serait. Mais White ne voulait pas que l’Allemagne produise de l’acier <em>du tout</em>, même si ça privait d’acier pour la reconstruction les pays qui avaient été occupés. Et il me dit, &laquo;&nbsp;<em>Écoute, on n’est pas intéressé par tes raisons pour que l’Allemagne produise de l’acier. On veut juste que tu nous donnes des raisons économiques pour qu’elle n’ait pas de capacité à en produire.</em>&nbsp;&raquo; Je répondis à White que dans ce cas, il devait chercher quelqu’un d’autre. Je démissionnai. Un autre arriva, Irving S. Friedman. Plus tard ils publièrent un livre sur le plan Morgenthau, et ils l’agitèrent devant moi, comme pour dire : &laquo;&nbsp;<em>Tu vois ce qu’on peut faire sans toi ?</em>&nbsp;&raquo; Eh bien, ils l’ont fait sans moi, effectivement. Mais ça n’a fait qu’ajouter aux difficultés, car j’avais des appuis solides pour mes idées au Trésor. J’avais avec moi le Sous-secrétaire et tous les assistants au Secrétaire. » E. Bernstein dans [Black, 1991].</p>
<p>L’idée du plan Morgenthau était non seulement d’empêcher l’Allemagne de prendre sa revanche avec une industrie lourde et d’armements, mais aussi de favoriser la Grande-Bretagne, lui permettre de se relever plus vite, avec moins d’aide américaine, dans la mesure où les industries britanniques remplaceraient les industries exportatrices allemandes sur les marchés mondiaux. Le Département d’État était plus réaliste et moins fanatiquement anti-allemand que Morgenthau ou White. Penrose fit remarquer que la population allemande était trop importante pour ne vivre que de l’agriculture, Morgenthau répondit qu’on pourrait installer toute la population en trop en Afrique du Nord… D’autres suggérèrent que cette mesure ne ferait que remplacer une hégémonie allemande en Europe par une hégémonie russe. Mais c’était le but de White, solide partisan de l’URSS comme on sait. Keynes rencontre White à ce sujet le 20 septembre 1944, il n’était pas en faveur d’une dé-industrialisation de l’Allemagne, et voulait surtout éviter les erreurs de 1919, avec des réparations pénalisantes et inapplicables. Son but était « <em>de normaliser l’Allemagne, pas de détruire ses moyens d’existence</em> », il parle même à propos de Morgenthau et White de “<em>their mad plan for de-industrialising Germany</em>” [Skidelsky, 2000, 363-365]. Le dialogue sur la question devient vite surréaliste : « Keynes demanda à White comment les habitants de la Ruhr étaient censés survivre. White répondit qu’il y aurait forcément des files d’attente pour le pain (<em>bread lines</em>). Quand Keynes demanda si les Britanniques devaient fournir le pain dans leur zone d’occupation, White dit que le Trésor US le paierait, pourvu que ce soit ‘<em>à un niveau très bas de subsistance</em>’. Keynes : &laquo;&nbsp;<em>Ainsi, pendant que les collines seraient transformées en terrain de jeu pour les moutons, les vallées seraient remplies de gens faisant la queue pour le pain. Comment je devais rester impassible devant ça… Je n’arrive même pas à l’imaginer</em>.&nbsp;&raquo; » (<em>ibid</em>.)</p>
<p>Churchill était également opposé au plan Morgenthau, contre lequel il s’élève violemment lors d’un dîner avec Roosevelt, au moment de leur rencontre à Québec en septembre 1944 : “<em>Morgenthau received from Churchill, slumped in his chair, ‘a verbal lashing’ such as he had never had in his life ; Churchill’s condemnation as ‘un-Christian’ was ‘one of the less sensitive epithets he used</em>’” (ibid.). Le plan Morgenthau sera quand même adopté à la conférence de Québec, mais par la suite, sous la pression anglaise et celle du Département d’État américain, Roosevelt changera d’opinion et l’abandonnera. Québec marque ainsi le début du déclin de l’influence de Morgenthau et White. Comme le dit Churchill dans ses Mémoires : “<em>With my full accord, the idea of ‘pastoralising’ Germany did not survive.</em>”</p>
<p>* <em>Program to Prevent Germany from Starting World War III</em>.</p>
<p><strong><br />
Références</strong></p>
<p>Black S.W., <em>A Levite among the Priests: Edward M. Bernstein and the Origins of the Bretton Woods System</em>, Westview Press, 1991<br />
Skidelsky R.J.A., <em>John Maynard Keynes.</em> <em>Fighting for Britain 1937-1946</em>, vol. 3, Macmillan, 2000</p>

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		<title>Histoire de la globalisation financière : Extraits, 1</title>
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		<pubDate>Sat, 06 Feb 2010 21:25:02 +0000</pubDate>
		<dc:creator>jbrasseul</dc:creator>
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		<description><![CDATA[         Cécile Bastidon Gilles, Jacques Brasseul, et Philippe Gilles, Histoire de la globalisation financière. Paris : Armand Colin, février 2010, 320 pages. ISBN : 978-2200355388.     Sommaire Le patricien et le plébéien Dans les années 1940, Keynes était bien sûr au sommet de sa carrière, comme le précise Marcuzzo (2008) : « Keynes n’était plus sur la scène [...]]]></description>
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<p><strong><strong><a rel="attachment wp-att-3201" href="http://mondesfrancophones.com/blog/en-librairie/histoire-de-la-globalisation-financiere/attachment/hgf-2/"></a><a rel="attachment wp-att-3201" href="http://mondesfrancophones.com/blog/en-librairie/histoire-de-la-globalisation-financiere/attachment/hgf-2/"><img class="size-thumbnail wp-image-3201 alignleft" title="hgf" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2010/02/hgf-100x150.jpg" alt="" width="100" height="150" /></a></strong></strong>   </p>
<p><strong><strong> </strong></strong>   </p>
<p><strong><strong><br />
Cécile Bastidon Gilles, Jacques Brasseul, et Philippe Gilles, <em><a href="http://www.amazon.fr/Histoire-globalisation-financi%C3%A8re-C%C3%A9cile-Bastidon/dp/2200355386/ref=sr_1_1?ie=UTF8&amp;s=books&amp;qid=1265488100&amp;sr=1-1">Histoire de la globalisation financière</a></em>. Paris : Armand Colin, février 2010, 320 pages. ISBN : 978-2200355388.</strong></strong>    </p>
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<div><strong><br />
</strong><strong><strong><strong><a href="http://mondesfrancophones.com/blog/en-librairie/histoire-de-la-globalisation-financiere/">Sommaire</a></strong></strong></strong></div>
<div>
<p><strong><br />
Le patricien et le plébéien</strong></p>
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<p>Dans les années 1940, Keynes était bien sûr au sommet de sa carrière, comme le précise Marcuzzo (2008) : « Keynes n’était plus sur la scène politique, comme dans les années 1920, un proscrit. Il était le conseiller le plus influent au Trésor, un Directeur à la <em>Bank of England</em>, et un membre de la Chambre des Lords s’adressant à ses pairs. Il savait quels fils tirer, et il le faisait. » En face, White, un fils d’immigrés, arrivé à la force du poignet, mais qui avait derrière lui toute la puissance du pays triomphant. Dans leurs styles oratoires, lors des nombreuses joutes qui les opposent, Skidelsky parle de « <em>la rapière contre le tromblon</em> » !    </p>
<p>« <em>Les points de friction étaient assez évidents. Keynes et White étaient tous deux fiers, sensibles, sûrs d’eux jusqu’à l’arrogance<sup>*</sup>, mais ils n’avaient pas grand-chose d’autre en commun. White était issu d’un milieu pauvre<sup>**</sup> et avait fait carrière, Keynes était le produit raffiné d’une lignée cultivée et académique. Le premier attachait peu d’importance aux conventions sociales ; le second venait d’une société où les manières « étaient » la personne. L’un ressentait de façon profondément négative les avantages que l’hérédité pouvait donner ; l’autre possédait l’aisance naturelle et la confiance en soi d’un Anglais de bonne famille. Des anciens de la négociation anglo-américaine se souviennent comment, au milieu d’une controverse, White pouvait s’adresser à Keynes comme « Votre Excellence » ou « Votre Majesté<sup>***</sup> », en s’appuyant dans son fauteuil avec un sourire ironique, observant l’irritation mal dissimulée de l’autre. C’était un miracle que ces deux-là puissent s’entendre… Parfois, l’aigreur était au rendez-vous. White pouvait perdre pied, devant la supériorité intellectuelle de Keynes, mais il ne l’aurait jamais admis, il s’en tirait en lui rappelant qu’il était, dans la négociation, du côté de la plus grande puissance. Des mots pouvaient être échangés, des papiers voler en l’air, l’un d’entre eux pouvait quitter la pièce. Les autres négociateurs essayaient alors de les raccommoder. Et le lendemain, ça recommençait. Finalement, un accord laborieux pouvait être atteint sur un point, et soumis aux gouvernements respectifs pour approbation. De cette façon, lentement, presque imperceptiblement, émergeaient les termes du compromis monétaire</em>. »  <br />
Richard Gardner, cité par Cesarano, 2006    </p>
<p>Harry White, fils d’immigrants juifs lithuaniens (son père s’appelait Weit) fuyant les pogroms tsaristes en 1885, est né en 1892 (voir la biographie de D. Rees, 1973). Il s’était engagé en 1917 et avait servi en France dans une unité non-combattante. Il étudie à Columbia et Stanford entre 1922 et 1925, fait ensuite sa thèse à Harvard sur le commerce extérieur et les finances de la France (publiée en 1933), sous la direction de F.W. Taussig, le Marshall américain, et devient enseignant à l’université (<em>Lawrence College</em>, Wisconsin) en 1932. À cette époque, il était très attiré par l’expérience soviétique et apprenait le russe pour étudier les techniques du Gosplan. Sa chance fut d’être appelé en 1934 par Jacob Viner pour travailler avec lui au Trésor. Il y devient keynésien plutôt que marxiste − même s’il continuera à passer des informations aux Soviétiques −, et d’ailleurs il rencontre Keynes dès 1935, lors d’un voyage officiel à Londres.    </p>
<p>Selon Boughton (1998), “<em>He was not known as a great innovative thinker, and he published very little. Even so, he gained Keynes&#8217; respect as a strategist and debater, and his internal writings at the Treasury reveal both a clear understanding of international policy and an ability to explain the issues with unusual clarity</em>”. Sur cette clarté exceptionnelle, Time rapporte que White aurait pu présenter l’analyse économique à un jardin d’enfants : “<em>He could talk economics in kindergarten terms</em>”. D&#8217;ailleurs, son succès auprès de Morgenthau et son ascension rapide au Trésor viennent de là, il pouvait expliquer clairement au Secrétaire les problèmes économiques.    </p>
<p>Il voyait Keynes et son entourage un peu comme l’élite finissante d’un empire sur le déclin (Skidelsky, 2000) et avait infiniment plus de sympathie pour les forces progressistes représentées par l’URSS de Staline. Ces idées étaient alors partagées par les membres de la gauche au gouvernement de Roosevelt, qui imaginaient pour l’après-guerre une alliance entre l’Amérique et l’URSS permettant de former un système mondial social et démocratique. Galbraith, le fameux Galbraith, tenait par exemple à l’époque des discours de ce type : « <em>On devrait permettre à la Russie d’absorber la Pologne, les Balkans et l’ensemble de l’Europe de l’Est de façon à étendre les bénéfices du communisme</em> » (cité par Skidelsky, t. 3, p. 242). Un condominium soviéto-américain semblait plus souhaitable pour White qu’une coopération anglo-américaine. D’ailleurs souvent les concessions des Américains à Keynes étaient dues au fait qu’ils voulaient un système acceptable par les Soviétiques : “<em>The desire to conciliate the Soviet Union helped to make the United States more flexible</em>” (cf. Skidelsky, 2000, ch. 7, “The strange case of Harry Dexter White” et ch. 10 sur la conférence : “The American way of business”). D&#8217;ailleurs, les Américains avaient gardé un sentiment de méfiance vis-à-vis des Anglais, se posant souvent en victimes innocentes, comme l’exprime Roosevelt lui-même : “<em>The trouble is that when you sit around a table with a Britisher he usually gets 80 per cent of the deal and you get what is left</em>”.    </p>
<p>Le jugement de Keynes sur White est rapporté par Skidelsky (2000) et Moggridge (1995) :    </p>
<p>« <em>Quelles que soient les réserves qu’on peut avoir à son égard, elles ne seraient qu’un reflet assez pâle de ce que ressentent ses collègues. Il est hautain, détesté, toujours en train d’essayer de vous bousculer, avec une voix rauque, discordante, il a un esprit et des manières vulgaires, sans la plus petite idée de comment se comporter ou comment observer les règles des relations civilisées. Pourtant, j’ai un grand respect pour lui et même je l’aime bien. Sous beaucoup d’aspects, c’est le meilleur ici. Un fonctionnaire très dévoué et très compétent, ayant un immense fardeau de responsabilités, un sens de l’initiative remarquable, d’une haute intégrité et d’une vision internationale claire et idéaliste, voulant vraiment faire de son mieux pour le bien du monde. De plus, sa puissante volonté, combinée au fait qu’il a des idées constructives, signifie qu’il arrive vraiment à faire les choses </em>(he does get things done)<em>, ce qui est le cas de peu de gens ici</em>. » (JMK)    </p>
<p>Charles Hession, dans sa biographie de Keynes (1985), le décrit ainsi : « <em>C’était un esprit très brillant, spirituel et capable de discours énergiques et brutaux ; il ne craignait pas de résister à l’économiste de Cambridge, plus âgé et plus distingué, et les relations entre les deux hommes furent un mélange curieux de respect et d’exaspération</em>. » Skidelsky (2000) est plus sévère, qui dit que White était terrifié d’avoir à affronter Keynes dans un débat, au point que sa santé en était affectée. En tout cas, face au Britannique, White avait fort à faire, si on en juge par Philip Proctor<sup>****</sup> (cité par Hession, 1985) : « <em>Keynes était un avocat parfaitement sans scrupules ; il maniait les statistiques comme du caoutchouc et il utilisait sa langue aiguisée, mais jamais amère, pour confondre ses opposants ; c’était un esprit profondément contradicteur et il pouvait maintenir deux thèses opposées avec une égale virulence dans deux correspondances simultanées : il pouvait pourfendre un collègue parce qu’il suivait une politique que lui-même avait imposée un mois ou deux plus tôt. Quelle importance ? Cela faisait partie du délicieux processus qui consistait à être mis sens dessus dessous et surtout à être conduit à penser par soi-même là où auparavant on avait pris les choses littéralement ; tout cela s’accompagnait du spectacle permanent de son intelligence et de ses acrobaties mentales</em>. »    </p>
<p>Keynes avait la dent dure, il ne mâchait pas ses mots, témoin cette lettre où il répond à une accusation de conflit d’intérêts : « <em>Que puis-je répondre à votre lettre de cinglé, à part le fait que vous feriez mieux d’examiner les faits avant de faire circuler un tel document, vous vous rendriez justice à vous-même et seriez un meilleur habitant de cette planète</em>… » (cité par Moggridge, 1995).    </p>
<p>Un exemple fameux de sa façon de semer ses interlocuteurs est l’épisode avec Churchill, lorsque Keynes lui explique son avis sur un point de l’organisation de l’après-guerre. Churchill lui envoie une note : « <em>Je commence à être d’accord avec votre façon de voir les choses</em>. » Keynes lui répond : « <em>Désolé de vous l’entendre dire, je suis en train de changer de point de vue…</em> »    </p>
<p>Un autre est une boutade dont Frederick Vinson, le successeur de Morgenthau au Trésor, de 1945 à 1946, avait fait les frais. Ils négociaient à propos des dettes britanniques, et Vinson demande à Keynes, « <em>supposons que vous trouviez de l’argent dans des caves, est-ce que les capacités de la Grande-Bretagne à honorer ses dettes se trouveraient accrues ?</em> » Keynes répondit, « <em>Mais bien entendu, on trouve souvent de l’argent dans les caves… On notera cela dans l’accord !</em> Hession (1985) rapporte : « <em>Cette répartie souleva un éclat de rire général. Vinson était devenu blanc de rage. Il n’oublierait pas de sitôt l’incident</em>. »    </p>
<p>Lorsque Keynes s’adresse aux Américains, il les subjugue par son brio et son style, comme le rapporte Lionel Robbins, également membre de la délégation britannique, dans son journal (1971) :    </p>
<p>« <em>Keynes était dans son état d’esprit le plus lucide et le plus persuasif ; et l’effet fut irrésistible. À de tels moments, je me prends à penser qu’il doit être l’un des hommes les plus remarquables qui aient jamais vécus – la rapidité de la logique, l’intuition incroyablement pointue, la vivacité de l’imagination, l’ampleur de la vision, et par-dessus tout le sens incomparable de la justesse des mots, se combinent pour donner quelque chose qui est de plusieurs mesures au-delà des limites des réalisations humaines ordinaires. Il n’y a sans doute que le Premier Ministre, à notre époque, qui ait une stature comparable. </em>[…]<em> Il utilise le style classique de la langue, c’est vrai, mais ceci est enlevé à travers quelque chose qui n’est pas traditionnel, qui est une qualité surnaturelle dont on peut dire seulement qu’il s’agit du pur génie. Les Américains restaient assis plongés dans l’extase tandis que le divin visiteur chantait et que la lumière dorée virevoltait tout autour. Quand on eut terminé, il y eut peu de discussions.</em> »    </p>
<p>Frank Lee, un fonctionnaire du Trésor britannique, relate le même effet : « <em>Et bien sûr, l’impression qu’il fait sur les Américains nous donne un énorme avantage initial dans toute négociation où il participe. Prenez Harry White, par exemple – cette nature difficile s’ouvre comme une fleur quand Maynard est là, et il est tout à fait différent pour négocier quand il est sous le charme qu’il ne l’est dans nos relations quotidiennes avec lui. Je pense que quiconque au Royaume-Uni serait d’accord sur le fait qu’on ne pouvait espérer avoir atteint ces résultats s’il n’y avait pas eu le leadership génial et inspiré de Maynard.</em> » (cité par Skidelsky, 2000).    </p>
<p>De même pour les Canadiens, chez qui Keynes est allé deux fois en 1944 pour négocier au nom du Trésor, « <em>il était un négociateur très habile, un orateur très persuasif et brillant ; en réalité son exercice d’influence et d’éloquence était si puissant que les ministres canadiens préféraient prendre leur décision après qu’ils l’aient rencontré, plutôt qu’au moment où ils étaient encore sous le charme.</em> » (cité par Marcuzzo, 2008).    </p>
<p>« <em>Le dernier jour de la conférence, Keynes fit progresser l’accord sur l’acte final grâce à l’un de ses discours les plus heureux</em>. […] <em>Tous les membres de l’assemblée se levèrent pour lui faire une ovation qui dura plusieurs minutes. Comme le note Robbins</em> <em>:</em> &laquo;&nbsp;Ce fut l’un des plus grands triomphes de sa vie, obéissant scrupuleusement à ses instructions, se battant contre la fatigue et la faiblesse, il a tout au long dominé la conférence.&nbsp;&raquo; » (Hession, 1985)    </p>
<p>Bernstein dans ses souvenirs est une source précieuse sur la conférence. Les deux hommes devinrent d’ailleurs proches : « J’écrivis une lettre à Keynes où je lui disais que je n’étais qu’un Lévite servant les prêtres dans leur saint travail, et que les idées étaient de White. Tout ce que j’avais fait était de leur donner un habillage économique. Keynes répondit de façon très plaisante, il disait : &laquo;&nbsp;<em>Mon cher Lévite, nous les prêtres avons besoin des Lévites exactement comme les fleurs ont besoin des abeilles</em>&laquo;&nbsp;, et ainsi de suite. C’est une lettre souvent citée. Dès lors, après Bretton Woods, Keynes fut très amical à mon égard.    </p>
<p style="text-align: center;">***************    </p>
<p>* “White is remembered as an excellent instructor but a distant, arrogant man who &laquo;&nbsp;<em>thought the White opinion was the only opinion</em>&laquo;&nbsp;.” Time. Keynes parle de lui comme l’un de ces « &nbsp;&raquo;<em>very gritty </em>(rugueux)<em> jewish type&nbsp;&raquo; of younger American civil servants, for White did have an abrasive manner</em> » (Moggridge, 1995). Un autre exemple de l’arrogance de White est rapporté par Bernstein : « White témoignait devant le comité du Sénat sur la Banque, après Bretton Woods. Quand Taft lui posa une question très technique, il répondit : &laquo;&nbsp;<em>Vous ne comprendriez pas, c’est trop compliqué</em>.&nbsp;&raquo; Taft était un sénateur très important et bien informé (fils du président Taft, le successeur de Th. Roosevelt), et il n’y avait aucune raison de dire ça. Et White dut s’excuser. » (Black, 1991, p. 49). Cependant, Taft avait mené campagne depuis 1943 contre son plan, l’accusant de vouloir déverser de l’argent dans un puits sans fond (<em>to pour money down a rat-hole</em>), et sans doute White avait une dent contre lui.    </p>
<p>** Voir son itinéraire dans un article à charge de <em>Time</em>, en plein maccarthysme, “One man’s greed”, 23 nov. 1953, disponible en ligne, qui en dit plus sur l’état d’esprit de l’époque, de chasse aux sorcières, que sur White. Celui-ci a fait passer des documents sensibles à l’URSS, suscitant tout un débat sur le fait de savoir s’il était un espion soviétique (voir Boughton, 2001, et Craig, 2004), on tend plutôt à considérer aujourd’hui qu’il était de bonne foi et ne pensait pas trahir son pays. Voir aussi l’analyse de Skidelsky, “H.D. White: Guilty and Naive”, dans son tome 3 de la biographie de Keynes, ch. 7 (“The Strange Case of H.D. White”).    </p>
<p>*** Dialogue entre Keynes et White (9 octobre 1943), rapporté par James Meade (cité par Skidelksy, 2000) :<br />
K.: ‘This is intolerable. It is yet another Talmud. We had better simply break off negotiations.’<br />
W.: ‘We will try and produce something which Your Highness <em>can</em> understand.’<br />
“Negotiations were apparently broken off at lunch time. Then the Americans produced a more reasonable draft. This was discussed at 4.30 and the scene ended with love, kisses and compliment all around. But it augurs ill for the future unless these negotiations can somehow be got out of the hands of two such prima donnas as White and Keynes.”    </p>
<p>**** Philip Dennis Proctor, 1905-1983, homme politique britannique, formé à Cambridge, ministre travailliste.    </p>
<p><strong><br />
Références </strong>   </p>
<p>Boughton J. M., <em>The Case against Harry Dexter White: Still Not Proven</em>, History of Political Economy, 33(2), été 2001<br />
Cesarano F., <em>Monetary Theory and Bretton Woods, The Construction of an International Monetary Order</em>, Cambridge University Press, 2006<br />
Gardner R., <em>Sterling-Dollar Diplomacy in Current Perspective: The Origins and Prospects of Our International Order</em>, Columbia University Press, 1980<br />
Hession Ch. H., <em>John Maynard Keynes</em>, Payot, 1985<br />
Marcuzzo Maria C., “Keynes and Persuasion”, dans M. Forstater et L. R. Wray eds., <em>Keynes for the 21<sup>st</sup> Century: The Continuing Relevance of </em>The General Theory, Palgrave Macmillan, 2008, pp. 23-40<br />
Moggridge D.E. éd., <em>The Collected Writings of John Maynard Keynes</em>, Macmillan, 1972 à 1982 ; <em>Maynard Keynes, An Economist’s Biography</em>, Routledge, 1995<br />
Rees D., <em>Harry Dexter White, A Study in Paradox</em>, Macmillan, 1973<br />
Robbins L., <em>Autobiography of an Economist</em>, Macmillan, 1971<br />
Skidelsky R., <em>John Maynard Keynes: Hopes Betrayed 1883-1920</em>, vol. 1, Penguin, 1994 ; <em>The Economist As Savior 1920-1937</em>, vol. 2, Penguin, 1995 ; <em>Fighting for Britain 1937-1946</em>, vol. 3, Macmillan, 2000<br />
Time, “One man’s greed”, 23 novembre 1953    </p>
<p style="text-align: center;"><strong>*<br />
**<br />
  * </strong>   </p>
<div><strong>Conclusion</strong></div>
<div><strong> </strong></div>
<h6 style="text-align: right;">“In history, the closest parallel to Keynes is Karl Marx, however different their styles. With deep instinct guiding superb intellection, each undertook political action but achieved his ends by generating ideas and communicating them in his writings, ultimately in one classic book. […] At the end of World War II Keynes and Marx divided the world between them… for almost a half century – until Keynes could claim a second triumph.”<br />
David Felix, 1999</h6>
<p>Ce tour d’horizon de presque trois siècles d’histoire de la finance globale, depuis Newton en Grande-Bretagne en 1717 qui favorise l’usage de l’or, jusqu’à la crise mondiale déclenchée en 2008, fait apparaître une double évolution : une dématérialisation croissante de la monnaie internationale et une diversification des moyens de paiement et de crédit. Cette évolution date en fait de l’origine de la monnaie, depuis le passage du troc aux monnaies marchandises, dans la haute Antiquité, puis aux monnaies métalliques, successivement <em>pesées, comptées et frappées</em> (lorsqu’un certain Crésus frappe les premières pièces au sceau de l’État en Lydie, à partir des richesses en or de la rivière Pactole), et peu à peu aux monnaies papiers, aux premiers billets de banque au XVIIe siècle en Suède, et enfin aux diverses formes de monnaies scripturales et électroniques.    </p>
<p>Les vieux manuels de l’école néoclassique, en particulier du courant autrichien, avec Carl Menger ou Ludwig Von Mises, nous apprennent que la monnaie rompt le troc, qu’elle supprime la « nécessaire coïncidence de deux volontés », et ainsi favorise les échanges, la spécialisation, et donc la production, la croissance et la possibilité de civilisation. La monnaie compte ainsi parmi les grandes inventions de l’humanité, au même titre que l’écriture ou la roue.    </p>
<p>Mais dans cette évolution millénaire – de dématérialisation et de diversification −, ce qui frappe au XXe siècle, c’est un phénomène d’accélération, l’or perd en quelques décennies son statut privilégié, jusqu’à devenir une matière première comme une autre, les instruments monétaires se complexifient et se raffinent à tel point que la compréhension de leur usage relève de spécialistes de plus en plus pointus. Rien d’étonnant à ce phénomène d’accélération, puisque depuis la révolution industrielle, il caractérise tous les aspects de la vie en société, avec une rupture radicale aux alentours de 1900, dans ce que Douglass North appelle la deuxième révolution économique dans l’histoire des hommes, la première remontant au néolithique et à l’invention de l’agriculture.    </p>
<p>L’or, monarque absolu à cette époque, devient selon la formule de Keynes un monarque constitutionnel entre les deux guerres et dans le système de Bretton Woods, pour finir décapité, tel Louis XVI après sa fuite à Varennes. Les théories économiques ont joué un rôle crucial dans cette évolution, mais elles ne sont elles-mêmes que le reflet d’une évolution sociale, la montée des classes moyennes, du salariat, la démocratisation progressive des sociétés, l’importance de l’emploi et de la croissance, qui rendent inacceptable de faire dépendre la situation économique, le bien-être de millions de gens, des découvertes plus ou moins aléatoires d’un métal, fut-il précieux. Ainsi, contrairement à la formule fameuse du grand économiste de Cambridge, ce ne sont pas les idées développées par quelque économiste d’un passé reculé qui conditionnent les décisions présentes des hommes politiques, mais bien une évolution réelle, sociale, concrète, qui fait évoluer les idées et les théories des économistes. Si l’étalon-or a fini par être presque unanimement rejeté – sauf par les responsables français dans les années 1960, menant là un combat d’arrière-garde −, ce n’est pas tant parce que les théories économiques l’ont placé au rang des reliques, mais bien parce qu’il ne correspondait plus aux besoins de sociétés démocratiques dirigées par leur opinion publique.    </p>
<p>Malgré tout, la grande figure de John Maynard Keynes plane sur toute cette période, elle est centrale dans cet ouvrage. Pour voir le chemin parcouru depuis les années 1920 où il n’avait pas l’influence que la <em>Théorie générale</em> et la dépression lui apporteront, il suffit de rappeler l’anecdote suivante, rapportée par Clarke (2009). Keynes avait coécrit un pamphlet en 1929 (avec Lloyd George, H. Henderson et S. Rowntree) intitulé <em>We Can Conquer Unemployment</em>. Sur l’exemplaire de cet ouvrage détenu par le Trésor britannique, un officiel inconnu avait écrit ces mots sur la couverture : « <em>Extravagance</em> », « <em>Inflation</em> », « <em>Banqueroute</em> » !    </p>
<p>Quelques années plus tard, le plan américain d’aide à l’Europe est lancé par un discours du général Marshall à Harvard le 5 juin 1947, et par un de ces clins d’œil dont l’histoire est coutumière, le 5 juin est le jour même de l’anniversaire de Keynes ! Ainsi, toutes les sommes demandées dans son plan monétaire de 1943, et refusées lors des négociations avec Harry White, sont largement dépassées peu après, dans un vaste schéma d’inspiration keynésienne… Il a suffi du déclenchement de la guerre froide − Churchill avait prononcé son discours sur le rideau de fer le 15 mars 1946 −, pour que tout ce qui n’était absolument pas possible en 1944 le devienne trois ans après. Malheureusement, Keynes n’était plus là pour voir le triomphe de ses conceptions, il est mort chez lui à Tilton le 21 avril 1946.    </p>
<p>Le grand économiste, cet « économiste citoyen », selon la formule de Maris (1999), avait porté avec un panache et un courage inouïs les couleurs de son pays, et surtout de ses idées − les deux se confondant pour une fois −, dans de longues et éprouvantes négociations :    </p>
<p>« <em>Keynes est donc à lui seul le Royaume-Uni d’après la victoire, préparant l’après-guerre, le négociant sans autre habilitation que son culot et sa gloire. Jamais un Américain n’osera lui demander son accréditation. Ce n’est pas une posture simple mais elle est, au fond, singulièrement gratifiante. Y a-t-il de meilleures lettres de créance que celles établies par soi-même ?</em> » (Minc, 2006)    </p>
<p>Bien que Schumpeter jugeât sévèrement les analyses de Keynes (1), selon lui trop axées sur le court terme et sous-estimant la dynamique du capitalisme, il voyait en lui bien plus qu’un économiste académique, comme il l’écrit dans son <em>Histoire de l’analyse économique</em> (1954) :    </p>
<p>« <em>Il était un puissant et audacieux leader d’opinion publique, un sage conseiller pour son pays. Il aurait conquis une place dans l’histoire même s’il n’avait pas produit une seule pièce de travail scientifique. Il aurait quand même été l’homme qui a écrit </em>Les conséquences économiques de la paix<em> (1919), surgissant ainsi d’un coup à la célébrité internationale là où des hommes </em>avec une vision aussi pénétrante mais un courage moindre, ou bien des hommes d’un courage égal mais d’une moindre lucidité, seraient restés silencieux (2). »    </p>
<p>En 1944, il s’agissait avant tout d’éviter les erreurs de 1918-19, et à cet égard l’homme des <em>Conséquences économiques de la paix</em> était évidemment le mieux placé, mais il n’était pas le seul, la plupart des responsables américains voulaient aussi éviter un retour si funeste. On pense à Cordell Hull, Dean Acheson, Franklin Roosevelt et Harry Truman, qui ont su repousser les tentations de repli et d’isolationnisme toujours présentes au Congrès. Et même celles d’une punition brutale, par exemple lorsque Henry Morgenthau et son second, Harry White, élaborent un plan de ruralisation et de partition de l’Allemagne, « <em>l’esprit du traité de Versailles en pire</em> » (Minc, 2006).    </p>
<p>L’état d’esprit d’ouverture apparaît avec évidence au contraire dans un document méconnu du Département d’État, les <em>Propositions pour l’expansion du commerce mondial et l’emploi</em>, qui constitue une véritable feuille de route pour le demi-siècle à venir, celui de notre monde contemporain. Le texte est à la fois avisé et prophétique, alors que Les Trente glorieuses ne sont pas encore là et que la crise de 29 et la guerre sont dans tous les esprits : « <em>Il existe une possibilité que les peuples du monde puissent bénéficier, de notre vivant, d’un plus haut degré de prospérité et de bien-être qu’ils n’ont jamais eus auparavant</em>. »    </p>
<p>Les auteurs du rapport voient bien les occasions uniques du moment : « <em>Les institutions humaines sont conservatrices ; elles ne peuvent être changées par un choix conscient que dans des limites étroites. Mais après une grande guerre, il existe une latitude de choix plus grande</em>. » Les <em>Propositions</em> plaident en faveur de l’ouverture et de l’échange, de la fin des pratiques restrictives, mais en incluant la possibilité d’unions douanières, et pour la création d’une Organisation internationale du commerce (ITO). Cette dernière sera cependant rejetée par le Congrès américain en 1947, mais remplacée en fait par le GATT, devenu une véritable organisation internationale, et non seulement un accord, <em>agreement</em>, comme son nom l’indiquerait. Le GATT mettra en œuvre, d’abord entre pays industrialisés, le programme prévu par Les <em>Proposals</em> de 1945.    </p>
<p>La philosophie du document, dans la lignée des idées du ministre des Affaires étrangères de Roosevelt sans discontinuer pendant plus de onze ans (1933 à 1944), Cordell Hull, est bien exprimée dans ce passage, prenant soin de reconnaître, à l’aube de la guerre froide, la disparité des systèmes économiques, mais ne cédant en rien sur la nécessité de l’échange :    </p>
<p>« <em>Chaque pays a ses propres arrangements pour l’organisation de la production et de la répartition à l’intérieur de ses frontières. Mais pour exploiter au mieux ces arrangements, les pays doivent échanger leurs produits. Le commerce international n’est pas seulement le moyen par lequel des biens utiles produits dans un pays deviennent disponibles pour les consommateurs d’un autre pays ; c’est aussi la façon dont les besoins d’un peuple se traduisent en commandes, et donc en emplois, pour d’autres peuples. Le commerce relie l’emploi, la production et la consommation, et facilite les trois. Sa croissance signifie plus d’emplois, plus de richesse produite, et plus de biens dont on peut profiter.</em>    </p>
<p><em>Les pays devraient donc joindre leurs efforts pour libérer les échanges des restrictions variées qui les limitent. S’ils y réussissent, ils auront apporté une contribution majeure au bien-être de leurs peuples et au succès de leurs efforts communs dans d’autres domaines</em>. »    </p>
<p>Cette prospérité sera bien au rendez-vous, dans toute la période Bretton Woods, ce système de change fixe et ajustable imaginé par Keynes et White, qui correspond à la grande période de croissance et d’ouverture de l’après-guerre, jusqu’à ce que les déséquilibres inhérents au système finissent par l’emporter dans les années 1970. Par la suite, le recul des idées keynésiennes, la vision libérale d’un Milton Friedman, favorable aux changes flottants et à la dérégulation, seront à l’origine de l’essor de la mondialisation financière des années 1980-1990, de la liberté de circulation des capitaux à travers la planète, de la multiplication des instruments financiers de plus en plus sophistiqués, et de la montée de nouvelles puissances, tous les pays dits émergents du Brésil à la Chine. Cette période est entrecoupée de graves crises financières, celle de la dette des pays du tiers monde à partir du Mexique en 1982, le krach boursier de 1987, la crise bancaire au Japon dans toutes les années 1990, la crise asiatique et russe de 1997-98, la bulle Internet des années 2000, la crise argentine de 2001, pour finir dans l’apothéose de la grande crise dite des <em>subprimes</em> à la fin des années 2000.    </p>
<p>Une prise de conscience s’opère alors, et un retour à la régulation, un retour à Keynes en réalité (cf. Skidelsky, 2009), caractérise les grandes réunions internationales. Les ressources du FMI sont ainsi triplées au G20 (3) de Londres en avril 2009, une réforme de ses statuts est lancée pour desserrer l’emprise des puissances traditionnelles, une première brèche dans les avantages des paradis fiscaux est opérée, le lissage des bonus est tenté au G20 de Pittsburgh en septembre 2009, des exigences accrues en fonds propres auprès des banques et des règles de provisionnement moins déstabilisantes sont peu à peu mises en place. Pour finir, des appels à une grande conférence internationale de type Bretton Woods, « refondant les règles de la gouvernance mondiale », sont lancés pour la nouvelle décennie (voir Boissieu, Lorenzi, 2009). Dans la gouvernance mondiale, nous n’avons en effet <em>que des briques et quelques tuyaux</em>, selon l’image de Th. de Montbrial (2009) :    </p>
<p>« <em>Dans la sphère financière, par exemple, le Comité de Bâle</em> (4)<em> émet des principes de régulation, coordonne l&#8217;action des banques centrales et des autorités de régulation nationales. Il existe donc des briques de gouvernance, mais elles sont aujourd&#8217;hui inadaptées à la rapidité de l&#8217;évolution des risques.</em> […] <em>Nous sommes condamnés à gérer ce que les Anglo-Saxons appellent des &nbsp;&raquo;</em>second best<em>&laquo;&nbsp; </em><em>− des solutions de repli, faute de mieux − au travers de tuyauteries informelles et compliquées.</em> »    </p>
<p>Pour Orléan, dans une analyse très éclairante (2009), il existe une différence majeure entre les marchés réels et les marchés financiers, à la base des crises répétées, c’est que le mécanisme des prix et la concurrence régissent heureusement le premier, mais pas du tout le second :    </p>
<p>« <em>Sur un marché standard, l&#8217;augmentation du prix produit automatiquement des contre-forces qui font obstacle à la dérive des prix. C&#8217;est la fameuse loi de l&#8217;offre et de la demande : quand le prix augmente, la demande baisse et l&#8217;offre augmente, toutes choses qui font pression à la baisse sur le prix et sont à la racine de l&#8217;autorégulation concurrentielle. Sur les marchés d&#8217;actifs, il en va tout autrement. L&#8217;augmentation du prix peut produire une augmentation de la demande ! Il en est ainsi parce que l&#8217;augmentation du prix d&#8217;un actif engendre un accroissement de son rendement sous forme de plus-value, ce qui le rend plus attractif auprès des investisseurs. Une fois enclenché, ce processus produit de forts désordres puisque, la hausse se nourrissant de la hausse, il s&#8217;ensuit une augmentation vertigineuse des prix, ce qu&#8217;on appelle une bulle.</em> »    </p>
<p>Le fait en plus que « tous les acteurs peuvent intervenir sur tous les marchés » et qu’il y ait une propagation rapide des comportements et des informations, dans un contexte de globalisation, produit des catastrophes, avec un « incident limité au départ à un segment réduit des finances » aux États-Unis (l’auteur parle évidemment des <em>subprimes</em>) : « <em>un chaos planétaire, multipliant par mille les pertes encourues</em> ».    </p>
<p>La solution pour Orléan réside dans la segmentation et le cloisonnement introduits dans la finance internationale, le recul du principe de concurrence, pourtant conforté par les G20 successifs, avec par un exemple un retour à la spécialisation bancaire, à la française dans les années 1860 (Henri Germain et ses principes appliqués au Crédit Lyonnais) et bien sûr la loi rooseveltienne (le <em>Glass Steagall Act</em> du 16 juin 1933, annulé en 1999 par les républicains au Congrès et ratifié par Clinton, à la suite de demandes répétées des banques).    </p>
<p>On retrouve, renouvelé par la crise de 2008, le vieux débat entre la banque spécialisée, plus sûre, et la banque universelle à l’allemande, plus dynamique. Rappelons que le grand historien de l’économie, Alexandre Gerschenkron (pas du tout un libéral, il défendait en fait le modèle soviétique d’industrialisation), attribuait (1962) en grande partie l’extraordinaire croissance industrielle de l’Allemagne bismarckienne dans la deuxième moitié du XIXe siècle, à cette innovation institutionnelle majeure qu’a été la création de la banque universelle, plus capable de mobiliser l’épargne et de la transformer en investissement productif.    </p>
<p>C’est un point que n’aborde pas Orléan, ou les autres défenseurs d’un retour au cloisonnement : le plus grand dynamisme de la non-spécialisation, l’effet positif sur la croissance. Faut-il limiter les risques au prix d’une croissance plus faible, si cela permet d’éviter les crises, ou bien au contraire favoriser une croissance forte sur quelques décennies, au prix de crises récurrentes, durant un ou deux ans ? Le débat n’est pas tranché, il date de la grande période d’industrialisation en Europe il y a un siècle et demi.    </p>
<p>Les pays du Sud n’ont pas tous ce genre de problème. Chez certains d’entre eux, le manque de dynamisme des banques est clairement un obstacle au développement, comme le rappelle Aiyar (2009) :    </p>
<p>« <em>Aujourd&#8217;hui l&#8217;Inde, par exemple, est un pays excessivement réglementé, dans lequel le secteur bancaire est à 70 % public. Chaque banque doit détenir 25 % de ses fonds en obligations gouvernementales, placer 5 % de ses liquidités à la banque centrale et réserver 40 % du restant pour des prêts à des secteurs considérés comme prioritaires par le gouvernement comme l&#8217;agriculture, la petite industrie et les exportations. Ce système est infiniment plus régulé que tout ce que peuvent imaginer les Européens. L&#8217;Inde se targue d&#8217;avoir évité les excès du marché financier américain, mais son expérience prouve seulement que lorsqu&#8217;un système bancaire est pieds et poings liés, il ne lui reste pas assez de corde pour se pendre</em>. »    </p>
<p>Les crises sont par essence non durables. Une sortie de crise est une bonne nouvelle pour les uns, une moins bonne pour les autres. Une bonne nouvelle pour (presque) tout le monde bien sûr, dans la mesure où le secteur réel suit, avec une réduction du chômage et une reprise des salaires ; une moins bonne en ce sens que les réformes jugées indispensables du secteur financier, des pratiques bancaires et de la gouvernance mondiale, risquent d’être délaissées ou oubliées dans l’euphorie de la reprise. Tout repart comme avant, en attendant la prochaine catastrophe… Une mauvaise nouvelle aussi pour ceux qui espèrent de la crise la fin du capitalisme ou du libéralisme, et enfin le passage à une société meilleure. On n’en est pas encore là… En effet, comme le disait Skidelsky à propos de la crise de 2008-2009 : « <em>Il s’agit de la pire crise depuis la grande dépression. Mais il est peu probable qu’elle soit aussi grave. Les années 1929-32 ont vu douze trimestres successifs de recul de la production. Si cela se répétait aujourd’hui, cela voudrait dire que la crise durerait jusqu’au milieu de 2011. Mais la crise actuelle ne sera ni aussi profonde ni aussi durable, et cela pour deux raisons. La première est que la volonté de coopération internationale est plus forte, </em>la seconde est qu’aujourd’hui nous avons Keynes. »    </p>
<p style="text-align: center;">***************    </p>
<p>(1) D’après Peter Drucker, dans un article célèbre à l’occasion du centenaire de la naissance des deux hommes (1983) : « <em>Bien que Schumpeter considérât toutes les réponses de Keynes comme fausses, ou du moins mal dirigées, il était un critique sympathique. Il fut même celui qui introduisit Keynes en Amérique. Quand le chef d’œuvre de Keynes, </em>La Théorie générale<em>, parut en 1936, Schumpeter, alors le principal professeur à la faculté d’économie à Harvard, conseilla à ses étudiants de le lire, en précisant que ses propres écrits sur la monnaie étaient maintenant complètement dépassés par l’analyse de Keynes</em>. »<br />
(2) “…<em>bursting into international fame when men of equal insight but less courage and men of equal courage but less insight kept silent</em>.” (Schumpeter).<br />
(3) L’affirmation du G20 sur la scène mondiale et la fin du G7-G8 résultent de la crise et de la montée des pays émergents. La prochaine étape sera de l’institutionnaliser, avec un secrétariat et une structure permanents.<br />
(4) Composé des banquiers centraux de 13 pays développés.  <br />
<strong> </strong>  </p>
<p><strong>Références </strong>   </p>
<p>Aiyar Swaminathan S.A., « Les pays du Sud aux côtés des Européens », Le Monde, 18 septembre 2009<br />
Boissieu Christian de, Jean-Hervé Lorenzi « La réunion de Pittsburgh ou le sommet de la dernière chance », Le Monde, 18 septembre 2009<br />
Clarke P., <em>Keynes: the 20th Century&#8217;s Most Influential Economist</em>, Bloomsbury, 2009<br />
Drucker P., “Modern Prophets: Schumpeter and Keynes?”, Forbes, 23 mai 1983<br />
Felix D., <em>Keynes, A Critical Life</em>, Greenwood Press, 1999<br />
Gerschenkron A., <em>Economic Backwardness in Historical Perspective</em>, Harvard University Press, 1962<br />
Maris B., <em>Keynes ou l’économiste citoyen</em>, Presses de Sciences Po, 1999, rééd. 2007<br />
Minc A., <em>Une sorte de diable, les vies de John Maynard Keynes</em>, Grasset, 2006<br />
Montbrial, Th. de, « La globalisation exige une gouvernance souple », Le Monde, 21 septembre 2009<br />
Orléan A., « Liquidité et fluidité excessives à la racine de la crise », Le Monde, 18 septembre 2009<br />
Schumpeter J., <em>Histoire de l’analyse économique</em>, Gallimard, 1983, 2004 (1ère éd. 1954)<br />
Skidelsky R., <em>Keynes, The Return of the Master</em>, Allen Lane, 2009  </p>
</div>

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