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	<title>MondesFrancophones.com &#187; ifarron</title>
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		<title>Ces voisins inconnus, I</title>
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		<pubDate>Thu, 29 Oct 2009 21:51:11 +0000</pubDate>
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<p align="left"><a href="http://mondesfrancophones.com/espaces/suisses/ces-voisins-inconnus-sommaire/">Sommaire</a></p>
<p align="left">Les trains s’arrêtent longtemps à Zurich, dont la gare est en cul-de-sac. Cette particularité fait que si l’on y arrive d’un côté l’on en repart de l’autre, en admettant bien sûr que Zurich constitue une simple escale dans l’itinéraire adopté. Mais n’est-il pas arrogant de considérer Zurich comme une simple escale ? L’importance de cette ville en Suisse au plan démographique, économique et culturel ne la vouerait-elle pas plutôt, en tout cas aux yeux d’un Zurichois, à constituer la destination par excellence, éventuellement le lieu de départ de tout voyage digne de ce nom ? D’où ce projet, de la part des édiles zurichois du XIXème siècle, déjà conscients à cette époque de l’importance de leur ville, de construire une gare en cul-de-sac où un arrêt de quinze minutes environ viendrait sanctionner le simple passage ? Cette hypothèse m’avait traversé l’esprit pour être aussitôt démentie, car je savais qu’il existait en Suisse d’autres gares en cul-de-sac, comme celle de Lucerne, et que Lucerne n’avait, à ma connaissance, jamais prétendu jouer le rôle de ville-la-plus-importante-du-pays, et encore moins disposé des moyens de le prétendre.</p>
<p align="left">En tout cas, je ne faisais que passer à Zurich, où je résidais pourtant, venant en train de Saint-Gall et me dirigeant vers Soleure. J’allais plusieurs fois par semaine à Saint-Gall, où j’occupais la chaire de romanistique à la Haute Académie des Sciences économiques, politiques et sociales de la ville, transmettant aux futurs capitaines d’industrie des connaissances en langue et littérature françaises, italiennes et rhéto-romanches. L’enseignement de la langue et littérature castillanes, où pourtant j’excellais à tous points de vue, ayant figuré parmi les pionniers des études sur l’autoréflexivité du<em> Quixote</em> et possédant depuis plus de vingt ans une maison de vacances aux alentours de Cadix – dont la belle, on le sait, a des yeux de velours – ne m’avait pas été attribuée par le Conseil de la Haute Académie, sous le prétexte fallacieux que le castillan était une langue suffisamment importante dans la configuration actuelle du monde pour justifier l’attribution d’une chaire à elle toute seule. « Les États-Unis pourraient devenir dans peu de temps un pays à dominante hispanophone », avait lâché d’un ton péremptoire le Vice-recteur Bliggenstorfer durant la séance houleuse où cette question fut débattue.</p>
<p align="left">Je me dirigeais sur Soleure, où je présidais la commission d’attribution de subsides à la traduction d’œuvres romanesques et poétiques– plus connue sous le nom de CASTORP – laquelle avait décidé cette fois-ci de se réunir dans l’ancienne ville des ambassadeurs des rois de France. La CASTORP siégeait une fois par année, chaque fois dans une ville différente dont le choix tenait compte du lieu de résidence de chacun des membres, habitant qui au Tessin, qui dans les Grisons, qui en Suisse française ou allemande. Pour cette raison, nous évitions généralement les villes situées à la frontière, cherchant plutôt une sorte de compromis central. Dans l’enveloppe, que j’avais reçue deux semaines auparavant comme les autres membres de la commission, figurait un horaire où était indiquées pour chaque participant les correspondances ferroviaires adéquates – le car postal n’entrait en ligne de compte que pour le représentant des Grisons – entre sa gare domiciliaire et celle de Soleure.</p>
<p align="left">À ma grande fierté, j’avais accompli une véritable révolution de palais à la CASTORP depuis mon accès à la présidence, parvenant à imposer l’usage du casque à écouteurs durant les séances, ce qui permettait à chacun des membres de s’exprimer dans sa langue maternelle, ses propos traduits par une interprète chargée en même temps d’écrire le procès-verbal se reversant ensuite dans les oreilles du reste de la commission. Seuls Gieri Casutt, le représentant des Grisons, ainsi que votre serviteur et la jeune Sidonia Soguel, notre secrétaire-interprète, étaient à même parmi nous de non seulement comprendre les quatre langues nationales – je n’évoquerai pas ici les différentes variétés de rhéto-romanche – mais aussi de s’exprimer correctement dans chacune d’elles. Ulcéré à mes débuts dans la CASTORP de voir que seul l’allemand – et un allemand souvent approximatif – pouvait tenir le rôle de <em>lingua franca</em>, j’avais imaginé cette mesure qui supposait certes un investissement financier non négligeable, l’achat de casques et l’infrastructure d’un mini studio de radio coûtant cher, bien trop cher pour une institution déjà menacée par de nombreuses restrictions budgétaires, mais mon acharnement m’avait permis de l’imposer. Ce que je n’avais pu obtenir, en revanche, malgré mon insistance répétée, fut l’adjonction d’un interprète à la personne chargée durant les séances de rédiger les procès-verbaux, et la pauvre Sidonia Soguel, de simple secrétaire, fonction qu’elle accomplit à merveille et toujours avec le sourire, se vit bombardée secrétaire-interprète, promotion indirecte mais charge supplémentaire qu’elle accueillit aussi avec le sourire mais, je le soupçonne fortement, en n’en pensant pas moins.</p>
<p align="left">La CASTORP a pour but de promouvoir la traduction et la diffusion des littératures écrites dans les quatre langues nationales. Nos séances sont longues, parfois animées, même si tous les membres de la commission sont à peu près d’accord sur l’essentiel, à savoir le goût des littératures et l’importance de leur mission. Tout romancier vivant exigeant, tout voisin inconnu digne de ce nom ont droit de notre part à une attention extrême. Imaginons la scène suivante, qui vous permettra de vous représenter – un peu – le déroulement de nos séances. Je vous épargne notre arrivée et la distribution d’eau minérale par Sidonia Soguel, ainsi que les premiers points de l’ordre du jour, que j’énonce moi-même afin de permettre à notre secrétaire-interprète d’économiser ses forces pour la suite, j’entends par là lui éviter d’écrire et de parler en même temps. Au bout de deux heures environ, nous arrivons enfin au point 6, le moment fatidique, attendu par tous avec une fébrile impatience, où les membres de la commission vont défendre chacun un titre. Gieri Casutt se lance dans l’éloge vibrant d’un roman policier qui se déroule à Flims et où de magnifiques descriptions de la nature environnante forment un savant contrepoint avec les troubles cuisines du grand hôtel Waldhaus. Sidonia Soguel traduit en italien, en français et en allemand le panégyrique de Gieri Casutt, qu’elle est douée me dis-je à part moi, et qu’elle est jolie.</p>
<p align="left">Je pourrais continuer à vous expliquer le déroulement d’une séance de la CASTORP mais je préfère revenir, si vous le voulez bien à mon train à l’arrêt à la gare de Zurich. C’était une après-midi d’été, il faisait beau, j’avais passé de nombreuses heures la veille à discuter des nouveaux programmes de la Haute Académie de Saint-Gall, et l’idée d’école buissonnière m’est soudainement venue à l’esprit. J’avais pensé durant le trajet entre Saint-Gall et Zurich à <em>Vol à Voile</em> de Blaise Cendrars, ce très beau texte où est relatée la jeunesse du poète, comment le jeune Cendrars à dix-sept ans s’enfuit par la fenêtre de sa maison neuchâteloise et prit le train pour la Russie, un épisode qui témoigne de la mythomanie de l’écrivain, car on sait que Cendrars fut en réalité envoyé en Russie par son père. <em>Vol à voile</em> raconte aussi comment Cendrars, élève peu assidu de l’école de commerce de Neuchâtel, emmenait de jeunes femmes canoter l’après-midi sur le lac au lieu d’aller suivre ses cours, j’avais lu ce texte à peu près à dix-sept ans, un âge où j’espérais moi aussi ressembler au jeune Cendrars. Qu’il aurait été beau, me disais-je à présent, de canoter en compagnie de Sidonia Soguel sur le Caumasee ou un autre de ces beaux lacs évoqués dans le roman sursylvain évoqué ci-dessus au lieu d’aller m’enfermer dans une séance ! Le train était toujours à l’arrêt à la gare de Zurich, j’imaginais Sidonia Soguel sur l’embarcation. Nous accostions dans une crique déserte et décidions de nous baigner. Comme on dit dans les mauvais romans, le trouble commençait à m’envahir. Sans trop réfléchir à la portée des actes, je me levai, quittai le compartiment et mes jambes, légèrement flageolantes, rencontrèrent le sol de la gare de Zurich.</p>
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		<title>Ces voisins inconnus, Sommaire</title>
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		<pubDate>Thu, 29 Oct 2009 21:49:32 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Ces voisins inconnus est un roman collectif écrit par des suisses allemands et des suisses romands. À partir de 2003, les auteurs sollicités ont pris part à des lectures publiques, suivies de discussions dans le cadre de la série du même nom, en Suisse romande pour les Alémaniques et à l&#8217;inverse. Le roman continue à [...]]]></description>
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<p><strong>Ces voisins inconnus est un roman collectif écrit par des suisses allemands et des suisses romands. </strong></p>
<p><strong>À partir de 2003, les auteurs sollicités ont pris part à des lectures publiques, suivies de discussions dans le cadre de la série du même nom, en Suisse romande pour les Alémaniques et à l&#8217;inverse. Le roman continue à croître &#8211; le Tessin a été inclus entre temps. </strong></p>
<p><strong>La </strong><a href="http://www.oertlistiftung.ch/fr/Fondation/tabid/227/Default.aspx"><strong>Fondation Oertli</strong></a><strong> de Zurich a financé les conférences et la traduction des textes pour promouvoir la littérature suisse.</strong></p>
<p><strong>En voici le sommaire :</strong></p>
<p style="padding-left: 90px;"><strong>I. <a href="http://mondesfrancophones.com/espaces/suisses/ces-voisins-inconnus-1ere-partie/">Ivan Farron</a><br />
II. <a href="http://mondesfrancophones.com/espaces/suisses/ces-voisins-inconnus-ii/">Peter Stamm</a><br />
III. <a href="http://mondesfrancophones.com/espaces/suisses/ces-voisins-inconnus-iii/">Jérôme Meizoz</a><br />
IV. <a href="http://mondesfrancophones.com/espaces/suisses/ces-voisins-inconnus-iv/">Michel Mettler</a><br />
V. <a href="http://mondesfrancophones.com/espaces/suisses/ces-voisins-inconnus-v/">Corinne Jaquet</a><br />
VI. <a href="http://mondesfrancophones.com/espaces/suisses/ces-voisins-inconnus-vi/">Lukas Bärfuss<br />
</a>VII. <a href="http://mondesfrancophones.com/espaces/suisses/ces-voisins-inconnus-vii/">Thomas Bouvier</a><br />
VIII. <a href="http://mondesfrancophones.com/espaces/suisses/ces-voisins-inconnus-viii/">Peter Weber</a><br />
IX. Martin R. Dean<br />
X. Vincent Barras<br />
<span><strong>XI. Tim Krohn</strong></span></strong></p>
<p><strong> </strong> </p>
<p><strong>Remerciements à Sandrine Fabbri qui a traduit les textes allemands.</strong></p>
<p><strong> </strong> </p>
<p><strong></strong> </p>
<p style="padding-left: 90px;"> </p>

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		<title>L’institut littéraire de Bienne</title>
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		<pubDate>Thu, 05 Oct 2006 01:09:41 +0000</pubDate>
		<dc:creator>ifarron</dc:creator>
				<category><![CDATA[Suisses]]></category>
		<category><![CDATA[Articles]]></category>

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		<description><![CDATA["L’institut littéraire de Bienne a choisi de désacraliser la « fonction auteur » (comme on disait dans les années soixante-dix) et de combler un espace laissé pour compte par l’école : souhaitons-lui bonne chance."]]></description>
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<p> </p>
<p>L&#8217;inauguration de l&#8217;Institut littéraire de Bienne en juin dernier a fait couler beaucoup d&#8217;encre dans la presse helvétique, et un peu aussi dans la presse internationale. L&#8217;institut affiche une ambition téméraire en proposant à ses futurs étudiants un <em>bachelor</em> en écriture littéraire : il ne prétend donc à rien de moins que <em>former</em> des écrivains, leur apprendre en trois ans les différents aspects de la <em>profession</em>, de la composition d&#8217;un texte à la quête d&#8217;un éditeur. Les responsables de l&#8217;institut considèrent en effet la littérature comme un savoir-faire, certes un peu exceptionnel mais tout de même transmissible, donc tout aussi susceptible de <em>professionnalisation</em> qu&#8217;un autre.</p>
<p>Les écrivains dont les journaux sollicitèrent l&#8217;avis à cette occasion se partagèrent, comme on peut l&#8217;imaginer, en deux camps assez tranchés, avec les inévitables hésitants, déchirés sans doute entre une légitime crainte de voir le degré de <em>réussite </em>dans leur discipline ravalé à celui de la blanquette de veau et l&#8217;ambition secrète, quoique tout aussi légitime, d&#8217;obtenir une charge de cours à l&#8217;école des futurs Bocuse de la littérature suisse, responsabilité qu&#8217;ils accepteraient en barguignant un peu si d&#8217;aventure on la leur proposait, mais accepteraient quand même, car elle leur permettrait peut-être de manger de la blanquette de veau un peu plus souvent qu&#8217;à leur tour. Même si le prix de la blanquette au kilo peut sembler encore abordable, mon boucher m&#8217;assure que les temps sont durs pour les gendelettres. L&#8217;attrait des tropes est trompeur, qui s&#8217;y frotte peut parfois s&#8217;y piquer : à de telles maladresses, on remarque d&#8217;emblée ceux qui n&#8217;ont pas appris leur métier où il se doit.</p>
<p>Deux camps donc, dont on imaginera assez facilement les arguments. D&#8217;un côté, la tendance peut-être la plus représentée en Suisse romande. Je veux parler des sectateurs du Génie, des croyants en l&#8217;Inspiration, émules à la fois du Chatterton de Vigny et de <em>L‘Institution chrétienne</em>, car, du côté de Genève ou de Lausanne, le romantisme se mâtine de calvinisme, une doctrine augustinienne proche à certains égards du jansénisme bien que d&#8217;un autre bord, ces explications étant destinées à nos amis de France et d&#8217;Outre-Mer. Ceux-ci &#8211; les sectateurs du Génie donc &#8211; prennent un air dégoûté quand on leur demande si l&#8217;art d&#8217;écrire peut s&#8217;enseigner, de surcroît dans une école. Jamais le Solitaire de Grignan &#8211; <em>alias</em> notre grand poète et traducteur, Philippe Jaccottet, qui, né à Moudon, s&#8217;en alla vivre sous d&#8217;autres cieux et y vit toujours &#8211; n&#8217;aurait eu, même à l&#8217;âge imberbe, l&#8217;idée saugrenue de soumettre ses <em>juvenilia</em> au regard sévère mais forcément incompétent de quelque pion du supérieur nommé par le Département bernois de l&#8217;instruction publique : Bienne, ville bilingue et j&#8217;y reviendrai, se trouve en effet dans le canton de Berne, à majorité germanophone. Vous aurez remarqué que j&#8217;écris Génie avec une majuscule à l&#8217;initiale, mais pas institut. Tocqueville déjà notait le nivellement uniformisateur qu&#8217;entraîne avec elle l&#8217;avancée des sociétés démocratiques. La disparition des majuscules dans l&#8217;usage courant du français va de pair avec la promotion scolaire de <em>l&#8217;écriture créatrice </em>: désolé, ma religion et le Quai Conti, que ces questions inquiètent à juste titre, m&#8217;interdisent l&#8217;usage de l&#8217;anglais.</p>
<p>L&#8217;autre camp semble constitué en majorité de Suisses alémaniques, mais je dis bien « semble », car il s&#8217;agit d&#8217;éviter les clivages trompeurs, comme on dirait en style journalistique. Parmi les trente-trois élèves admis à suivre les cours dès l&#8217;automne prochain après une sévère sélection sur dossier &#8211; les heureux élus ont donc été choisis sur la base d&#8217;un texte de leur cru &#8211; se trouvent vingt-sept alémaniques et six francophones. Les cours se donneront en allemand et en français à Bienne, qui est, comme je le disais, une ville bilingue. La Suisse italienne et les parties des Grisons où l&#8217;on parle rhéto-romanche ont donc de bonnes raisons de se sentir lésées, mais il est difficile de contenter tout le monde. En réalité, le rhéto-romanche n&#8217;existe pas vraiment, malgré des tentatives d&#8217;unification, puisque on dénombre au moins cinq variétés de cette langue, qui se rapproche par ailleurs du patois frioulan dans lequel Pier Paolo Pasolini écrivit de mémorables poèmes. L&#8217;objectif des études en trois ans à l&#8217;institut littéraire de Bienne consiste en l&#8217;achèvement d&#8217;un projet littéraire (roman, pièce de théâtre, recueil de poèmes). Durant la cérémonie d&#8217;inauguration à laquelle assistaient environ une cinquantaine de personnes dont votre serviteur, un écrivain de Suisse italienne et de sexe féminin invité à discourir ne manqua pas de faire quelques remarques ironiques à propos de la non-représentation de l&#8217;italien. Le fait que je n&#8217;écrive ni « autrice » ni « écrivaine » n&#8217;étonnera personne, j&#8217;imagine.</p>
<p>Afin d&#8217;éviter une fois pour toutes une<em> fâcheuse discrimination</em>, disons qu&#8217;il existe en Suisse allemande des adeptes de l&#8217;idéologie du Génie et en Suisse romande des partisans du pragmatisme et de la professionnalisation de l&#8217;écriture. Il semble y avoir, malgré tout, quelques différences en la matière entre la France et l&#8217;Allemagne, que l&#8217;on retrouve, à une échelle moindre, en Suisse. Les Français comptent peut-être dans leurs rangs plus d&#8217;adeptes du Génie que les Allemands, bien que j&#8217;aie de la peine à imaginer Franz Kafka présentant <em>Le Château</em> à une commission d&#8217;experts agréée par le canton de Berne. Vous m&#8217;objecterez, à raison, que Kafka n&#8217;était pas allemand et que cette situation éminemment kafkaïenne ne lui aurait peut-être pas déplu. Quoi qu&#8217;il en soit, l&#8217;Allemagne possède un institut de littérature à Leipzig et la France attendra longtemps encore, semble-t-il, avant de créer une Grande Ecole destinée aux futurs écrivains. Les ateliers d&#8217;écriture existent en France depuis longtemps cependant, je pense en particulier aux expériences menées en banlieue et en prison par un auteur comme François Bon, mais je ne crois pas que des diplômes soient délivrés dans ce contexte.</p>
<p>Bienne est la ville natale de l&#8217;écrivain Robert Walser, que Kafka aimait beaucoup et dont il sera question dans ma prochaine chronique. Walser ne fréquenta jamais d&#8217;école d&#8217;écriture mais une école de domestiques en Silésie orientale, région où il exerça un moment cette profession. <em>L&#8217;Institut Benjamenta</em> paru en 1909, relate cette expérience en la détournant un peu. Les élèves de l&#8217;école éponyme y apprennent à devenir des « zéros tout ronds », ils ont affaire à un corps enseignant plongé dans un sommeil des plus inquiétants. Devenir des zéros tout ronds, voici une allégorie intéressante de la condition de l&#8217;écrivain aujourd&#8217;hui : peut-être que les responsables du projet biennois devraient s&#8217;inspirer du programme proposé à l&#8217;institut Benjamenta.</p>
<p>Mais je voudrais parler maintenant d&#8217;autre chose, à savoir la faible place accordée à la rhétorique dans l&#8217;enseignement du français à l&#8217;école, faible place qui justifie peut-être la création d&#8217;un institut comme celui de Bienne, l&#8217;explique certainement en tout cas. Au dix-neuvième siècle, les lycéens européens &#8211; minorité privilégiée, nous sommes d&#8217;accord &#8211; apprenaient la <em>dispositio</em>, l&#8217;<em>elocutio </em>et l&#8217;<em>inventio</em>. On sait que Victor Hugo et Rimbaud dans leur jeune âge s&#8217;illustrèrent par leur talent en versification latine. L&#8217;<em>imitatio</em>, qui faisait partie des programmes scolaires, a progressivement disparu au vingtième siècle au profit de la <em>dispositio</em>, c&#8217;est-à-dire de l&#8217;explication de texte et du plan de dissertation. L&#8217;auteur de ces lignes ne préconise pas ici un retour au vers latin, mais on peut s&#8217;étonner que la case de la création littéraire soit si peu remplie dans les programmes scolaires. À la fantaisie encore de mise dans les compositions de sixième succèdent vite ces énoncés où il faut choisir entre la liberté et le destin, Don Juan ou Tristan, toutes questions que l&#8217;on prend extrêmement au sérieux quand on a dix-sept ans mais auxquelles une vie d&#8217;homme ne suffit sans doute pas à répondre. L&#8217;institut littéraire de Bienne a choisi de désacraliser la « fonction auteur » (comme on disait dans les années soixante-dix) et de combler un espace laissé pour compte par l&#8217;école : souhaitons-lui bonne chance.</p>

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