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	<title>MondesFrancophones.com &#187; bcerquiglini</title>
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		<title>Promouvoir la Francophonie en « diversifiant » la langue française ? A propos de deux ouvrages récents</title>
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		<pubDate>Sat, 16 Aug 2008 18:43:12 +0000</pubDate>
		<dc:creator>bcerquiglini</dc:creator>
				<category><![CDATA[Langues]]></category>
		<category><![CDATA[Comptes-rendus]]></category>

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		<description><![CDATA[Chaudenson Robert, Vers une autre idée est pour une autre politique de la langue française. Paris : l'Harmattan, 2006.
Walton Dominique, Demain la francophonie. Paris : Flammarion, 2006.]]></description>
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<p><span style="text-decoration: underline;">L&#8217;Unicité inhérente</span></p>
<p> </p>
<p>Des grandes aires linguistiques et culturelles, une seule s&#8217;est construite en organisation politique internationale (institutions, rencontres, actions communes, solidarité) ; il n&#8217;est pas fortuit qu&#8217;il s&#8217;agisse de l&#8217;aire francophone. La langue française concentre en effet trois traits qui la destinaient à engendrer de la politique.</p>
<p>Le français est tout d&#8217;abord une langue essentiellement messianique. N&#8217;existant que de son expansion, cette langue n&#8217;a de valeur que par elle. Quand Rivarol, à la fin du XVIIIe siècle, remporte le prix de l&#8217;Académie de Berlin avec son essai sur <em>l&#8217;Universalité du français</em>, cet idiome est la langue des élites cultivées européennes ; il est alors très peu parlé en France même. Son histoire est celle d&#8217;une expansion continue : développement exclusif en France, aux dépens des dialectes et des patois ; extension conflictuelle ensuite, au gré des diverses colonisations (ainsi, le français se superpose en Afrique aux langues natives, qui ne sont en rien, alors, des langues « partenaires ») ; expansion souveraine, ailleurs, d&#8217;une langue qui, grâce aux Belles-Lettres, gagne les bons esprits. Il est des plus utiles d&#8217;analyser la demande de français au niveau mondial ; il convient de se souvenir toutefois qu&#8217;au plan des principes, l&#8217;offre prime. Le français est une langue dont la vitalité tient à ce que d&#8217;autres l&#8217;apprennent ; elle est un idiome qui s&#8217;offre, après s&#8217;être longtemps imposé.</p>
<p>Le français est ensuite une langue principalement artificielle. Contrairement à ce que l&#8217;on croit, elle ne provient pas tout uniment d&#8217;un dialecte, central, de l&#8217;Île de France, mais d&#8217;une construction transdialectale au Moyen Age <strong>(1)</strong>, puis d&#8217;une épuration systématique à partir de l&#8217;époque classique. Cette dernière eut pour objet prioritaire la correction syntaxique, monumentalisation de la langue. Le français de bon usage est une langue écrite, et donc scolaire. Répandu sur les cinq continents, institué par l&#8217;école, il est d&#8217;abord une syntaxe, que l&#8217;on prononce diversement. Langue scolaire, le français s&#8217;accompagne de représentations collectives inculquées. Il est à la fois un idiome et le discours appris et partagé sur lui : <em>lexis</em> et <em>logos</em>. Ces représentations concernent la <em>norme</em>, dont le respect est impérieux ; elles portent sur son <em>statut</em> : le français est un idiome qu&#8217;il faut défendre, depuis toujours (Joachim du Bellay ne fut pas un précurseur), qu&#8217;il convient de défendre contre lui-même au besoin (tel est le ressort du purisme). Elles expriment la conviction enfin que l&#8217;Histoire ou, mieux, la Nature ont confié à la langue française la mission d&#8217;exprimer des valeurs. Ce que partagent les francophones, qu&#8217;ils soient natifs ou seconds, c&#8217;est avant tout l&#8217;affection pour cette langue, et des idées bien arrêtées à son égard. Au nombre de celles-ci, la nécessité d&#8217;une action mondiale.</p>
<p>Le français est enfin une langue constitutivement politique.<strong> </strong>Tissant le social, elle institue la citoyenneté : parler français, c&#8217;est toujours appartenir. En France, les noces de la langue et du pouvoir sont anciennes ; la Francophonie, comme institution internationale développée au cours du XXe siècle, n&#8217;est que l&#8217;extension au monde, la concrétisation diplomatique de cette capacité à produire du politique. L&#8217;on n&#8217;explique pas autrement la fondation unique d&#8217;une institution internationale que définit une langue, c&#8217;est-à-dire, au plus vrai, un ensemble structuré de sons ; il n&#8217;est donc pas indifférent que cette langue soit le français. « Dans les décombres de la colonisation », écrit Léopold Senghor, « nous avons trouvé cet instrument merveilleux : le français ». Outil de libération et de fraternité, certes, mais par l&#8217;amour partagé du bien dire, l&#8217;idée d&#8217;un lien grammatical entre les hommes, la vocation historique à universaliser ce lien.<strong></strong></p>
<p> </p>
<p><span style="text-decoration: underline;">L&#8217;unité aujourd&#8217;hui ?</span></p>
<p> </p>
<p>Ces trois propriétés du français ont pour point commun, on le voit, un tropisme à l&#8217;universel. La question qui se pose aujourd&#8217;hui n&#8217;est pas triviale, mais décisive pour le destin international de cette langue, c&#8217;est-à-dire, on l&#8217;a compris, pour son destin tout court. Comment, en sauvegardant ces vertus, penser la singularité ? En d&#8217;autres termes, quelle politique linguistique conduire qui articule l&#8217;universel et le spécifique ? Cette question fut abordée au cours de la dernière session du <em>Haut Conseil de la Francophonie</em>, consacrée à l&#8217;Éducation <strong>(2)</strong> ; elle ne manquera pas d&#8217;apparaître à l&#8217;occasion du <em>Sommet des chefs d&#8217;État et de gouvernements ayant le français en partage</em> (Bucarest, septembre 2006), qui se penchera sur les vertus éducatives des technologies de l&#8217;information ; elle est traitée, sous des angles différents, par deux ouvrages récents qui contribuent de façon très remarquable au débat.</p>
<p>Rien de ce que publie Robert Chaudenson ne doit laisser indifférent. Éminent linguiste, créoliste hors pair, homme de terrain, familier des institutions francophones, auteur de nombreux programmes et de projets, l&#8217;homme a sans doute la vue la plus générale et la plus pénétrante sur la problématique des langues au sein de la Francophonie ; de plus, fort de sa liberté académique, il ne mâche pas ses mots. Ce dernier ouvrage en témoigne : son auteur dénonce avec courage les impasses et les échecs, démontre finement les préjugés et l&#8217;impensé d&#8217;une politique, avance des contre-propositions argumentées. Il nous offre en somme le plaidoyer chaleureux de Chaudenson l&#8217;Africain. La chute du communisme eurent pour l&#8217;Afrique des effets singuliers : évanescence des modèles alternatifs, disparition des soutiens économiques et politiques, recentrage de la Francophonie sur l&#8217;Europe. Cette faveur n&#8217;est pas niable : plusieurs pays, désormais libres, d&#8217;Europe centrale et orientale ont ravivé leur francophonie (ou leur francophilie) en adhérant à l&#8217;Union européenne, dans le temps même que le plurilinguisme de cette union semblait en péril ; il importait donc de les aider d&#8217;urgence à s&#8217;agréger aux critères européens (d&#8217;autant plus, faut-il l&#8217;avouer, qu&#8217;ils étaient prochainement solvables), dans l&#8217;espoir qu&#8217;ils soutinssent la présence de la langue française au sein de l&#8217;union élargie. Cette ouverture à l&#8217;Est fut toutefois vécue au Sud comme un abandon, ce que Chaudenson résume d&#8217;une formule qu&#8217;il contraste fortement : « l&#8217;avenir du français n&#8217;est pas en Europe ; il est en Afrique ». Il en donne des raisons démographiques (nombre de locuteurs actuels ; courbes de progression), politiques (la majorité des pays francophones ayant le français pour langue officielle est en Afrique) et symboliques (le passage de ces pays à l&#8217;anglais ruinerait le statut et la valeur du français dans les organisations internationales, à commencer par l&#8217;ONU). L&#8217;avenir géopolitique et géolinguistique de la Francophonie se trouve donc pour lui en Afrique ; il importe donc d&#8217;y améliorer l&#8217;apprentissage du français. Excellent connaisseur de la réalité concrète de l&#8217;école africaine, Robert Chaudenson ne se faire guère d&#8217;illusions à ce sujet ; il est prioritaire pour lui de soutenir d&#8217;autres approches de diffusion. Ce qu&#8217;il propose sous une double perspective : d&#8217;une part à l&#8217;aide de l&#8217;audiovisuel <strong>(3)</strong>, par des émissions ou des séries « attrayantes, fidélisantes, attrayantes et adaptées », destinées aux enfants de trois à six ans ; d&#8217;autre part en usant pour ses émissions d&#8217;un français simple et familier. La scolarisation serait ainsi préparée et anticipée, de même que le désir d&#8217;employer réellement, et de progresser dans l&#8217;usage de la langue scolaire. Cela conduit l&#8217;auteur à des pages réjouissantes, empreintes d&#8217;une sainte colère, contre la sacralisation de la langue académique. Parfait connaisseur des programmes scolaires africains, il en montre l&#8217;exigence démesurée (supérieure à ce que l&#8217;on attend d&#8217;un écolier en France), le respect scrupuleux de la norme grammaticale et graphique, et par suite l&#8217;échec compréhensible. Il y voit le reflet malsain de la vénération qu&#8217;a l&#8217;ancienne métropole pour une langue artificielle, faite de règles arbitraires et tatillonnes, de préciosité d&#8217;un autre âge ; il n&#8217;a pas de mots assez violents contre les championnats d&#8217;orthographe, l&#8217;amour (pourtant bénin) du scrabble, l&#8217;incapacité de la France à coopérer avec le Québec en matière de terminologie, son ignorance, faite de mépris, pour la diversité de sa propre langue <strong>(4)</strong>. En des pages sans doute les plus passionnantes de son livre, l&#8217;auteur fait retour sur la notion de « français élémentaire », tout en rappelant combien la belle entreprise conduite, au début des années 50, par Georges Gougenheim et Aurélien Sauvageot, secondés par les meilleurs linguistes du temps, suscita de réticences et de critiques parfois violentes, issues de la droite comme de la gauche (voire de l&#8217;extrême gauche communiste). Les obstacles ne manqueront pas, mais on ne saura éviter de rouvrir le dossier et de laisser sans réponse les idées de Chaudenson. À quel type de français convient-il de sensibiliser les enfants non francophones, et pas seulement africains ? Établir un français minimal, en en rangeant la maîtrise au nombre des compétences de base, ne laisse pas de poser un certain nombre de difficultés : certains y verront, à nouveau, le danger d&#8217;une dénaturation de la langue et le risque que l&#8217;on se contente de diffuser et d&#8217;employer ce <em>global french</em>. Ceux qui légitimement sont favorables à ce français d&#8217;apprentissage scolaire auront toutefois bien des problèmes à résoudre : celui de sa constitution (quelle instance est fondée à le définir ?), celui de sa norme (sera-ce un français élémentaire universel, ou un ensemble de variétés régionales ?), celui de son articulation (faut-il enseigner ensuite, et comment, le français « académique » ?). Le risque n&#8217;est pas mince que l&#8217;on produise ainsi, par simplification et par concentration, un nouveau français universel tout aussi étanche à la variété et aux pratiques.</p>
<p>Ce n&#8217;est pas le risque d&#8217;un appauvrissement du français, mais d&#8217;une richesse pléthorique qui guette les thèses de Dominique Wolton, dans un ouvrage par ailleurs étincelant d&#8217;intelligence. L&#8217;auteur ne fait pas partie de ces grands baroudeurs auxquels la Francophonie doit tant. Il y est venu sur le tard, au terme d&#8217;un parcours intellectuel qu&#8217;il est utile de rappeler. Spécialiste internationalement reconnu des rapports entre politique et communication, Walton s&#8217;est attaché à la question de la mondialisation, dont il a brossé l&#8217;histoire et les perspectives. Passée en quelques années du stade économique à celui de l&#8217;information, elle débouche aujourd&#8217;hui sur une troisième phase, qui est celle de la communication. C&#8217;est-à-dire des nécessaires médiations entre les hommes (simplicité de l&#8217;information, complexité de la communication réelle), de l&#8217;essor réactif des identités culturelles, religieuses et linguistiques, et des besoins démocratiques que cela engendre. Dominique Wolton dessine par suite la politique démocratique qu&#8217;il convient de conduire. Soutenant une identité culturelle relationnelle (et non par refuge) une telle politique met en valeur des échanges et la négociation, la cohabitation culturelle, le plurilinguisme <strong>(5)</strong>. Ce penseur agile a vu tout l&#8217;intérêt, et la modernité pourrait-on dire, des grandes aires culturelles et linguistiques, laboratoires potentiels d&#8217;échanges et de diversité ; il s&#8217;est tourné tout d&#8217;abord vers l&#8217;Europe, vue avec grand optimisme comme une avant-garde en la matière <strong>(6)</strong> ; il ne pouvait pas ne pas rencontrer sur son chemin le projet francophone, ni, comme à son habitude, le repenser dans sa totalité <strong>(7)</strong>. L&#8217;auteur fait fi de l&#8217;héritage colonial (sauf à le replacer dans un vaste ensemble, à partir de l&#8217;ouverture européenne sur le grand large, dès la fin du XVe siècle) ; peu lui chaut la solidification institutionnelle francophone ; il porte un faible intérêt à la francophonie d&#8217;influence ainsi qu&#8217;aux politiques conjoncturelles : il est porteur, en fait, d&#8217;un plus grand dessein. Il construit sa francophonie (comme on le fait d&#8217;une philosophie ou d&#8217;une mathématique) selon sa vision du monde. La troisième mondialisation requiert des aires culturelles et linguistiques, propices d&#8217;une part à l&#8217;identité relationnelle, à la négociation du commun, au respect du différent, propres de l&#8217;autre à constituer des facteurs de résistance à l&#8217;unification ; une « nouvelle francophonie » (qui possède, il est vrai, bien des traits présents dans le projet actuel) lui paraît constituer un cas d&#8217;école : « La francophonie non pas comme vestiges du passé, mais symptôme de nouveaux conflits où la place de la culture, c&#8217;est-à-dire ce qui concerne les langues, les religions, les valeurs, les représentations, les patrimoines&#8230; est essentielle » (pages 20- 21). « Valoriser la francophonie comme exercice original, et difficile, de communication interculturelle » (page 185) ouvre le champ d&#8217;une expérimentation internationale démocratique, respectueuse de l&#8217;identité de l&#8217;histoire, négociant les médiations, prémices d&#8217;une véritable (et complexe) société de la communication. Les vues pénétrantes et originales de cet ouvrage fondent une géopolitique nouvelle pour la francophonie ; ils en esquissent la dynamique. Deux caractères sont à en retenir ici. D&#8217;une part, la fluidité de la cohabitation interculturelle ne peut s&#8217;embarrasser d&#8217;une ossification institutionnelle : « la francophonie n&#8217;est pas une ONU en plus petit » (page 187). D&#8217;autre part, elle doit inscrire au plus intime de son être et de son action le principe de diversité : « la francophonie n&#8217;est pas non plus une succursale de l&#8217;Académie française » (ibid.). On voit qu&#8217;une telle théorie débouche tout naturellement sur la question du langage, à la fois fondement, vecteur et symbole de cet espace culturel. Dominique Wolton propose un ardent plaidoyer en faveur d&#8217;une diversification du concept de langue française dont la théorie et la pratique francophone font usage. Non pas une mise en cause critique, comme le fait Chaudenson, d&#8217;un français artificiellement normé émanant d&#8217;une élite parisienne, car Wolton apprécie fort bien les vertus de cette langue universelle, les valeurs (culturelles et politiques) qui lui sont associées, l&#8217;amour qu&#8217;on lui porte et dont son messianisme a besoin. Il propose au contraire de faire dialoguer ce français (qu&#8217;il nomme <em>langue française classique</em>) avec d&#8217;une part les <em>langues de la Francophonie</em> (c&#8217;est-à-dire les variétés de français parlé en Afrique, au Maghreb, en Asie etc.), avec d&#8217;autre part cet ensemble moins formalisé de mots et d&#8217;expressions francophones répandus dans le monde, au sein des vocabulaires du commerce, de la mode, de la pensée et de la politique (ce qu&#8217;il nomme joliment <em>les pépites de diversité linguistique,</em> constituant ce qu&#8217;il appelle avec bonheur la <em>francosphère</em>). On mesure le prix d&#8217;une telle proposition, dont le bénéfice est à la fois politique (« comment parler de diversité culturelle dans la francophonie, si celle-ci est incapable de reconnaître <em>sa propre</em> diversité linguistique ? », page 91) et substantiel (le repérage et l&#8217;exploitation de cette francophilie lexicale de troisième niveau s&#8217;annoncent féconds). On aimerait en savoir plus (mais l&#8217;objet de ce court ouvrage est de lancer des idées et d&#8217;ouvrir des pistes) sur la géolinguistique d&#8217;une telle proposition : la répartition entre « vocabulaire épars de la francosphère » (niveau 3) et les « langues de la francophonie » (niveau 2) laisserait entendre que le « français classique » (niveau 1 ?) se restreint à la France, dont la propre diversité linguistique exige pourtant qu&#8217;on la valorise. On aimerait recevoir des assurances sur la faisabilité politique d&#8217;une telle entreprise linguistico-culturelle ; en d&#8217;autres termes, comment passer de l&#8217;universalisation d&#8217;un modèle normé à celle d&#8217;un dialogue intralinguistique, certes fécond mais toujours problématique ?</p>
<p>Si en démocratie la politique est l&#8217;art de rendre possible ce qui est nécessaire, telle est bien aujourd&#8217;hui une des questions majeures posées à la Francophonie. Si l&#8217;on tient que le plurilinguisme du monde est une valeur, la variété des vocables une richesse, la néologie foisonnante un gage de vitalité linguistique ; si l&#8217;on attend de la Francophonie qu&#8217;elle illustre elle-même, pour le moins, la diversité qu&#8217;elle défend, il convient alors de desserrer la norme, de naturaliser quelque peu l&#8217;artéfact, d&#8217;universaliser la <em>différance</em>. C&#8217;est ce que requièrent le bon usage de la mondialisation et l&#8217;esprit d&#8217;une Francophonie vivante. Mais que l&#8217;on y prenne garde ; on touchera alors au socle de l&#8217;édifice que bâtirent les pères fondateurs : <em>lexis</em> et <em>logos</em> à vocation universelle, resserrés sur la norme. L&#8217;ardente obligation de maintenir, dans un monde multipolaire, un espace d&#8217;échanges et de création, une langue en partage réel, vaut sans doute que l&#8217;on en coure le risque.</p>

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		<title>La raison dialectale</title>
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		<pubDate>Sat, 16 Aug 2008 17:44:34 +0000</pubDate>
		<dc:creator>bcerquiglini</dc:creator>
				<category><![CDATA[Langues]]></category>
		<category><![CDATA[Créations]]></category>

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		<description><![CDATA[Un extrait de Une langue orpheline par Bernard Cerquiglini, Paris : Les Éditions de Minuit, 2007.

]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[
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<p><strong>Voici un extrait de <em><a href="http://www.amazon.fr/Une-langue-orpheline-Bernard-Cerquiglini/dp/2707319813/ref=sr_1_1?ie=UTF8&amp;s=books&amp;qid=1248884020&amp;sr=8-1">Une langue orpheline</a> </em>par Bernard Cerquiglini, Paris : Les Éditions de Minuit, 2007.</strong></p>
<p><img class="size-full wp-image-1815  alignleft" title="une-langue-orpheline1" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2008/11/une-langue-orpheline1.jpg" alt="Une langue orpheline1" width="272" height="448" /> <img class="alignnone size-full wp-image-1816" title="une-langue-orpheline" src="http://mondesfrancophones.com/wp-content/uploads/2008/11/une-langue-orpheline.jpg" alt="Une langue orpheline" width="229" height="448" /> </p>
<p> </p>
<p>Arrêtons-nous un instant sur une figure attachante et oubliée. Gustave Fallot était né à Montbéliard en 1807, d&#8217;une famille protestante établie dans le commerce. Il n&#8217;échappa au négoce auquel on le destinait que par les études et un travail acharné : accumulant les prix au lycée, il passait le plus clair de son temps à la bibliothèque publique de Gray. Majeur, la tête exaltée par le romantisme et passionné d&#8217;érudition, Fallot vint à Paris, après la Révolution de Juillet, chercher fortune dans les Lettres ; il y vécut mal, d&#8217;articles dans les petits journaux. Fort opportunément, il fut nommé en 1832, par l&#8217;Académie de Besançon, le premier titulaire d&#8217;une pension fondée par une riche veuve bisontine « en faveur des jeunes Francs-Comtois sans fortune qui se destinent à la carrière des Lettres ». Ayant pu revenir à ses études, Gustave Fallot entra à l&#8217;École des Chartes, dont il sortit sous-bibliothécaire à l&#8217;Institut et secrétaire du Comité historique fondé par Guizot ; il en était en fait le véritable animateur. Ainsi promu au sein du monde savant et d&#8217;une grande bibliothèque, il travaillait alors sans relâche. Bernard Guérard, son ancien professeur aux Chartes, donne de lui un portrait qu&#8217;on croirait lire dans la <em>Comédie humaine</em> :</p>
<p> </p>
<p style="padding-left: 60px;">Ami passionné de l&#8217;étude, il s&#8217;y livrait avec tant d&#8217;ardeur et si peu de ménagement, que sa constitution, quoique naturellement assez robuste, en reçut de bonne heure une fâcheuse atteinte. Une fois absorbé par le travail et plongé dans la méditation, il restait immobile et comme insensible au milieu du mouvement et de l&#8217;agitation du dehors ; on eût dit alors que la vie s&#8217;était chez lui retirée au siège de la pensée. Il n&#8217;aimait pas à sortir de son cabinet, et n&#8217;apportait d&#8217;ordinaire dans le monde, où d&#8217;ailleurs il allait rarement, qu&#8217;un esprit sérieux et préoccupé. Son maintien était grave et décent, son air réfléchi, spirituel et honnête ; ses manières simples mais animées ; son parler posé, un peu lent, mais ferme et net. (&#8230;) Son genre habituel était une bonhomie fine et railleuse, et quelquefois une ironie amère. Personne n&#8217;avait moins que lui de goût pour les riens qui se disent dans les salons ; les discours frivoles le réduisaient promptement au silence et tardaient peu à le rendre maussade <strong>(1)</strong>.</p>
<p> </p>
<p>On imagine ce Louis Lambert de la philologie rentrant le soir à la pension Vauquier. Le génie juvénile n&#8217;est cependant pas à l&#8217;abri de la rougeole, qui le terrasse en trois jours ; il avait vingt-neuf ans. Il meurt dans les bras de son fidèle ami Paul Ackermann, qu&#8217;il charge de publier son œuvre inachevée <strong>(2)</strong>.</p>
<p>Esprit curieux, plutôt enclin aux grands systèmes de la philosophie, Gustave Fallot avait restreint son intérêt à la science du langage, et plus particulièrement à l&#8217;étude historique du français, dont il voulait « relever les études grammaticales ». Son activité scientifique est représentative de cette linguistique française des années 1830-1860, reléguée dans l&#8217;ombre en amont par la <em>Grammaire générale</em> du XVIIIe siècle, dont la Révolution avait poussé les derniers feux, en aval par la linguistique positive conduite après 1860 par de vrais professionnels (Gaston Paris, Paul Meyer et leurs disciples) : souvent formés en Allemagne, ils instaurent un champ scientifique (chaires, revues, méthodologie canonique et dogme théorique) dont ils s&#8217;assurent la maîtrise <strong>(3)</strong>. Les meilleurs érudits de la période précédente se montrent ouverts à la science allemande (grammaire comparée des langues indo-européennes, dont romanes) mais ils restent sensibles aux idées de la grammaire générale ; épris de science désintéressée, ils participent cependant à cette archéologie de la nation unie et pacifiée que souhaite la Monarchie constitutionnelle et que soutient l&#8217;historien-ministre François Guizot <strong>(4)</strong> ; par là, ils tendent la main aux érudits locaux, collecteurs du passé rural et des dialectes <strong>(5)</strong>. Ils partagent un goût pour le Moyen Âge, l&#8217;amour des vieux textes, l&#8217;ambition de leur déchiffrement. L&#8217;ouvrage posthume de Fallot concentre les traits de ce romanisme français première manière : philosophie des langues et rigueur germanique, érudition chartiste et passion du terroir, médiévisme romantique et patriotique. L&#8217;aspiration de Gustave Fallot est des plus élevées ; comme il le résume dans une note, il entend proposer quelque jour un « Essai d&#8217;une théorie générale de la linguistique &#8211; Des lois de la formation des langues, de leur décadence et de leurs rapports entre elles » (p. 423). On voit que pour lui, comme pour son temps, la linguistique est d&#8217;abord la science de l&#8217;évolution des langues, et que cette évolution obéit à des lois. Fallot propose une théorie cyclique sous forme de séquence ternaire (variation &#8211; fixation &#8211; désagrégation), qu&#8217;il dit avoir vérifiée dans les langues de l&#8217;Europe :</p>
<p> </p>
<p style="padding-left: 60px;">Ainsi, sans aucune exception, dans toutes les langues dont il nous peut être donné de suivre l&#8217;histoire et la durée pendant quelques siècles, nous voyons trois époques fort distinctes : un premier temps de mobilité et de variation continuelle dans les thèmes des mots et dans leurs formes ; puis une seconde époque qui est celle de la fixité, pendant laquelle les formes et les thèmes des mots demeurent invariables, et qui dure plus ou moins longtemps ; puis enfin une troisième époque, où le mouvement recommence, s&#8217;accélère, va s&#8217;accroissant sans cesse jusqu&#8217;à ce que le langage ou périsse ou cesse d&#8217;être parlé, ou se renouvelle et fasse comme une nouvelle langue. (pp. xxix-xxx)</p>
<p> </p>
<p>On comprend que le chartiste, secrétaire du Comité historique, se soit appliqué à l&#8217;archéologie du français ; on voit précisément ce que le jeune linguiste attend d&#8217;une étude historique de cette langue : prouver d&#8217;une part que le français obéit exemplairement à la loi d&#8217;évolution, restaurer d&#8217;autre part l&#8217;image de la période médiévale, en montrant, au rebours des idées reçues, qu&#8217;elle inaugure une phase de fixation.</p>
<p> </p>
<p>Le premier, Fallot a vue la raison du mouvement des langues, et débrouillé notre vieux langage qui avait toujours passé pour être un chaos sans lois (Ackermann, <em>préface</em>, p. x)</p>
<p> </p>
<p>Triple contribution décisive : à la linguistique générale, à la préhistoire nationale, à l&#8217;apologie de nos origines médiévales. Fallot s&#8217;attache il est vrai à une période point trop ancienne ; il choisit le XIIIe siècle, pour des raisons factuelles et qui tiennent à sa formation : se méfiant des œuvres littéraires, dont on ne sait, dit-il, la date ni le lieu que par conjecture, il s&#8217;est procuré un ensemble de chartes, parmi les premières rédigées en français (elles sont du XIIIe siècle). Il reproche à son unique (outre Raynouard) prédécesseur, Conrad von Orell, dont il estime la grammaire de l&#8217;ancien français (en fait, une morphologie verbale <strong>(6)</strong>), de s&#8217;être fondé sur des matériaux essentiellement littéraires et pris entre les XIIe et XVIe siècles. Fallot, contrôlant ses sources, privilégie les chartes « copiées sur l&#8217;original » et se restreint à la langue du XIIIe siècle, en donnant une étude que l&#8217;on peut qualifier de synchronique. Sans s&#8217;occuper de ce qu&#8217;elle fut aux époques antérieures et postérieures, il s&#8217;emploie à dégager ses structures et à décrire les règles qui la gouvernaient :</p>
<p> </p>
<p style="padding-left: 60px;">Voilà mon travail : rechercher dans les textes écrits en langue française dans la première moitié du XIIIe siècle, les lois grammaticales qui s&#8217;y laissent apercevoir ; exposer au lecteur la grammaire française de cette époque, en justifiant les règles que je croirai pouvoir indiquer par les exemples suffisants tout à la fois pour faire comprendre ces règles et pour leur servir de preuve. (p. 2)</p>
<p> </p>
<p>On mesure mal aujourd&#8217;hui l&#8217;audace de vouloir « exposer au lecteur la grammaire française » d&#8217;une langue que l&#8217;on croyait livrée à l&#8217;anarchie des balbutiements, d&#8217;en présenter avec science les règles et les « lois ». Elle résulte de l&#8217;application au français de l&#8217;idée générale d&#8217;évolution cyclique, et du sentiment que la période de fixation a commencé très tôt, dès le Moyen Âge, dont la langue est par suite réhabilitée. Le bel ordonnancement, fait de clarté et de rigueur, qui distingue la langue française a pris naissance au XIIIe siècle, pour achever de se constituer au XVIIe ; les années 1200 forment donc « une époque de fixation provisoire de la langue » (p. 451), un premier équilibre, analysable en tant que tel, estimable. Certes, Fallot ne tombe pas dans le primitivisme élégiaque dont le positivisme va paradoxalement s&#8217;enchanter ; il ne croit pas, comme Gaston Paris, que la langue fut parfaite à l&#8217;origine, et qu&#8217;elle s&#8217;est encombrée depuis. À la simplicité originelle de carton-pâte dont rêveront tour à tour les romantiques et les savants austères, Fallot oppose avec intelligence l&#8217;idée d&#8217;une langue en formation ; il discerne une genèse normative durant la période médiévale, au sein même de l&#8217;ancienne langue :</p>
<p> </p>
<p style="padding-left: 60px;">De sa rudesse sauvage du XIe siècle, elle passe à l&#8217;état de demi-formation que nous lui voyons dans le XIIIe siècle (p. xxxviii)</p>
<p> </p>
<p>« Le premier », Gustave Fallot a rendu hommage et justice à la langue médiévale, en montrant qu&#8217;elle n&#8217;était point un chaos humiliant. La nation peut s&#8217;enorgueillir et se rassurer : sa langue trouve dans le Moyen Âge une origine gratifiante. Il a, de plus, conduit sa réhabilitation avec finesse, en supposant non pas une perfection primaire, mais un perfectionnement. La recherche d&#8217;un équilibre et de structures, propre à toute langue, a commencé fort tôt : le français peut tirer fierté de sa normalisation précoce.</p>
<p> </p>
<p align="center">****************</p>
<p> </p>
<p><strong>(1)</strong> Bernard Guérard, « Notice sur Gustave Fallot », <em>op. cit.</em> note suivante, p. xxi.</p>
<p><strong>(2)</strong> Gustave Fallot, <em>Recherches sur les formes grammaticales de la langue française et de ses dialectes au XIIIe siècle</em>, publiées par Paul Ackermann et précédées d&#8217;une notice sur l&#8217;auteur par M. B. Guérard, membre de l&#8217;Institut. Paris : Imprimerie royale, 1839.</p>
<p><strong>(3)</strong> Gabriel Bergounioux, <em>Aux origines de la linguistique française</em>. Paris : Pocket, 1994, pp. 7-47.</p>
<p><strong>(4)</strong> Pierre Rosanvallon, <em>Le Moment Guizot</em>. Paris : Gallimard, 1985.</p>
<p><strong>(5)</strong> Daniel Baggioni, « De Coquebert de Montbret et Raynouard au duo G. Paris/P. Meyer : aux sources de la linguistique et dialectologie romanes françaises », <em>Revue des langues romanes</em>, 100 (1996), pp. 135-162.</p>
<p><strong>(6)</strong> Conrad von Orell, <em>Alt Französische Grammatik, vorin die Conjugation vorzugsweise berücksichtig ist</em>. Zürich : Füssli, 1830.</p>

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		<title>Une langue ni pure ni soumise</title>
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		<pubDate>Tue, 12 Aug 2008 16:11:11 +0000</pubDate>
		<dc:creator>bcerquiglini</dc:creator>
				<category><![CDATA[Frances]]></category>
		<category><![CDATA[Comptes-rendus]]></category>

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		<description><![CDATA[Publié dans Le Monde sous le titre "Le plaidoyer d’Alain Rey pour un français ni pur ni soumis", 19 octobre 2007.
Alain Rey, L’Amour du français. Contre les puristes et autres censeurs de la langue. Paris : Denoël, 2007, 313 p.

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			<content:encoded><![CDATA[
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<p> </p>
<p>Au sujet de l&#8217;emprunt lexical : « Qu&#8217;importe qu&#8217;un mot soit né dans notre pays, ou qu&#8217;il vienne d&#8217;un pays étranger ? La jalousie serait puérile, quand il ne s&#8217;agit que de la manière de mouvoir les lèvres, et de frapper l&#8217;air ». Quel est l&#8217;auteur de ces propos scandaleusement laxistes, et de nature à déchaîner la foudre académique ? D&#8217;un académicien, justement, qui plus est archevêque et l&#8217;un des plus grands prosateurs français : Fénelon (<em>Lettre à l&#8217;Académie française</em>, 1714).</p>
<p>Non sans malice, Alain Rey se range à l&#8217;avis du cygne de Cambrai : on appauvrit la langue à vouloir l&#8217;épurer, il convient d&#8217;encourager son progrès en tous sens. Le linguiste tend la main à ceux qui, de Rabelais à Céline, des écrivains baroques aux modernes terminologues, ont contribué à ses vertus les plus précieuses : sa richesse et sa mobilité.</p>
<p>Fort d&#8217;une œuvre lexicographique admirable (les <em>Robert</em>, le <em>Dictionnaire historique de la langue française</em>, le <em>Dictionnaire culturel en langue française</em>), d&#8217;un savoir immense en matière d&#8217;histoire de la langue et de linguistique, de beaucoup de sagesse aussi et d&#8217;amour vrai de sa langue maternelle, ce septuagénaire juvénile nous offre avec science et ardeur un essai personnel, percutant et salutaire.</p>
<p>Alain Rey entend combattre une illusion affective : l&#8217;amour porté à la langue, si intense chez les francophones, car l&#8217;histoire l&#8217;a rendu identitaire, prend pour objet une chimère, faite de simplicité, de clarté, de rigueur. Illusion propre au désir sans doute, mais dont les effets sont ici la norme absurde et le purisme paralysant. Avec bon sens le linguiste rappelle qu&#8217;il convient de distinguer la langue (système abstrait que décrivent les savants) et les réalisations, orales ou écrites, de ce système, seules observables aux locuteurs ordinaires, qui croient y voir l&#8217;essence, généralement malmenée, de l&#8217;idiome.</p>
<p>Or tout est mouvant et disparate dans l&#8217;usage, d&#8217;un locuteur à l&#8217;autre ; c&#8217;est bien ainsi, car il s&#8217;agit de traduire le chatoiement du monde et de formuler l&#8217;inattendu. La vitalité linguistique est faite de souplesse, d&#8217;abondance et de mobilité, pas de rigueur.</p>
<p>Alain Rey s&#8217;en prend par suite à ces « fables » en lesquelles se résume d&#8217;ordinaire l&#8217;amour de la langue, et qui ne sont que des opinions datées. Le <em>bon usage,</em> rabattu par Vaugelas sur celui de la « plus saine partie de la Cour », et qui s&#8217;apparente au dressage du courtisan sous la Monarchie absolue. La clarté, laquelle ne doit rien au système de la langue (qui n&#8217;est ni plus ni moins clair qu&#8217;un autre ; la question est sans fondement), mais tout à la rhétorique classique et à l&#8217;ordonnance des discours. L&#8217;ordre naturel <em>sujet-verbe-complément,</em> lequel n&#8217;est ni naturel ni universel, mais lié à la théorie cartésienne du signe, etc.</p>
<p>Sur ce champ de ruines, Alain Rey galope avec allégresse. Il nous révèle, en moins de cent pages, son histoire de la langue française, sous un intitulé exemplaire jusque dans le néologisme provocateur : « La grande métisserie ». Il y insiste sur la créolisation dont résulte le français (latin parlé, celte, germain), sur l&#8217;apport constant d&#8217;éléments extérieurs (italien, espagnol, etc.), sur la fécondité des grandes périodes d&#8217;effloraison lexicale (Renaissance, XVIIIe siècle), sur les effets heureusement limités de la réaction malherbienne. Ainsi, traitant du XVIIe siècle, il minore la pratique classique, au profit de cette « langue de l&#8217;Autre » circulant de toutes parts (mazarinades, auteurs burlesques, paysans de Molière, etc.).</p>
<p>Se dessine alors, dans une dernière partie, ce qui constitue à ses yeux un amour vrai de la langue, informé et lucide, bienveillant. Conscient des bienfaits de l&#8217;emprunt lexical (un « emprunt » dont l&#8217;intérêt est considérable, dit-il joliment, puisqu&#8217;il permet de dire ce qui n&#8217;avait pas de nom) ; convaincu de l&#8217;impérieuse nécessité néologique (si la langue française veut continuer à parler du monde), malgré une « paresse morphologique » (dérivationnelle) qu&#8217;il conviendrait de secouer. S&#8217;ébauche ainsi une politique de la langue conforme à ses vœux. Devant plus au Poète qu&#8217;au Prince, elle serait nataliste et tolérante, mondiale dans son dessein, pluraliste dans sa démarche. Ni pure ni soumise : francophone.</p>
<p>          Avec science, tendresse et malice cet anarchiste gourmand fait sauter quelques idées reçues ; son <em>Anti-Malherbe</em> jubilatoire est à mettre entre toutes les mains.</p>

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		<title>Lexique des Quatre Saisons (France, année 2006)</title>
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		<pubDate>Mon, 29 Oct 2007 23:14:40 +0000</pubDate>
		<dc:creator>bcerquiglini</dc:creator>
				<category><![CDATA[Frances]]></category>
		<category><![CDATA[Articles]]></category>

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		<description><![CDATA[Publié dans French Review, vol. 81, no 1, October 2007, pp. 16-25. 
Une année en France, ce sont quelques mots volant de bouche en bouche, cristallisant des événements, des attitudes, des idées, révélant un pays plus innovateur qu’il le pense, plus traditionnel qu’il le souhaite, toujours plus attaché à s’interroger sur son identité.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[
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<p><strong>Bienveillantes</strong></p>
<p>Surnom que les Grecs donnaient, par antiphrase prudente, aux cruelles Euménides.</p>
<p>C&#8217;est un conte de fées littéraire : les méchantes petites déesses ont enfin mérité leur surnom. Jonathan Littell est fils de Robert, auteur de remarquables romans d&#8217;espionnage ; ce jeune américain qui a reçu une éducation en France, dont il parle parfaitement la langue, s&#8217;est d&#8217;abord consacré à l&#8217;action humanitaire, ce qui l&#8217;amena à croiser les criminels, à contempler les charniers, à mesurer les horreurs du monde contemporain. Afin de retrouver la paix de l&#8217;âme en exorcisant la douleur, il entreprend de rédiger un roman, dont le sujet est odieux : les confessions d&#8217;un ancien S.S., intelligent et cultivé, criminel de guerre sans remords. Avec l&#8217;assurance de la jeunesse, il l&#8217;écrit directement en français ; avec une belle audace, il propose son roman, <em>Les Bienveillantes</em>, à un seul éditeur : rien de moins que Gallimard, en précisant qu&#8217;il ne vise que la fameuse collection « blanche à liseré rouge » (la plus « Gallimard ») ! Le roman ne manque ni de force ni de talent ; cet éditeur l&#8217;accepte, mais doutant du succès commercial de ce « pavé » de 900 pages, dont la lecture n&#8217;est pas sereine, lui donne un tirage minimal. Dans le mois qui suit, les lecteurs se l&#8217;arrachent et 100 000 exemplaires sont vite imprimés et vendus, puis 200 000, puis 600 000. Le bouche-à-bouche a fonctionné, car l&#8217;auteur a refusé toutes les apparitions télévisuelles, ne concédant sans plaisir que de rares apparitions publiques (en ce sens, Littell est l&#8217;anti-Houellebecq). Fait rare, la consécration officielle vient seconder le succès populaire ; fait exceptionnel <em>Les Bienveillantes</em> reçoit, en fin d&#8217;année, le <em>Grand Prix du roman</em> de l&#8217;Académie française et quelques jours plus tard le prestigieux <em>Prix Goncour</em>t. Coup d&#8217;essai, coup de maître : Jonathan Littell rejoint ainsi les nombreux écrivains de talent ayant choisi d&#8217;écrire en français. Il montre que la littérature en France est d&#8217;autant plus vivante qu&#8217;elle se rend accueillante, qu&#8217;un lectorat nombreux n&#8217;y manque pas de flair.</p>
<p> </p>
<p><strong>Boule (coup de)</strong></p>
<p>En français populaire, geste déloyal effectué avec la partie supérieure du corps ; synonyme : <em>coup de tête.</em></p>
<p>Quand il rentre sur le stade de Berlin, en ce dimanche 9 juillet 2006, pour affronter l&#8217;Italie en finale de la Coupe du Monde, Zinédine Zidane n&#8217;est pas seulement un grand sportif, c&#8217;est une icône de la République. Capitaine d&#8217;une équipe « black-blanc-beur » qui fit merveille quatre ans auparavant, traduisant, par la fraternité sportive, l&#8217;égalité des origines et la liberté des destins, il est le symbole de l&#8217;intégration réussie, le héros gentil (<em>Zizou</em>) d&#8217;une génération citoyenne. De plus il joue comme un dieu ; dans les cent premières minutes du moins. Insulté gravement par Materazzi (il est, paraît-il, question de sa mère et de sa sœur), Zidane se retourne et donne un violent coup de tête à l&#8217;Italien ; il est logiquement expulsé ; l&#8217;équipe française perd son dynamisme, le match, l&#8217;honneur. Le lendemain, la France est plongée dans une stupeur profonde, silencieuse, minérale. On eût appris plus volontiers que De Gaulle avait des maîtresses, l&#8217;abbé Pierre un compte dans une banque suisse.</p>
<p>C&#8217;était oublier que le sport professionnel est violent (coups et insultes sont constants), que les footballeurs, comme les autres sportifs, ne se contentent pas d&#8217;avaler du jus d&#8217;orange et des vitamines et jouent dans un état second. C&#8217;est ignorer que Zinédine Zidane ne fut jamais un pacifique (il n&#8217;en était pas à son premier carton rouge), que dans le quartier de Marseille où il fut élevé on ne règle pas ses comptes à l&#8217;amiable. La dure réalité déchirait la pieuse image, Marianne énamourée ne reconnaissait plus son Zizou. Le deuil d&#8217;une illusion un peu naïve doit laisser la place à une analyse froide, et pessimiste. Car certains désespérés des quartiers « difficiles » n&#8217;ont pas manqué de reconnaître, eux, un grand frère, et d&#8217;apprécier une conduite belliqueuse. Pour citer Talleyrand, ce geste inexcusable n&#8217;est pas seulement un crime, c&#8217;est une faute : il vient légitimer la violence comme réponse aux difficultés du processus d&#8217;intégration. Craignons que l&#8217;icône républicaine ne devienne un symbole communautaire.</p>
<p><em> </em></p>
<p><strong>Éléphants</strong></p>
<p>Surnom familier donné aux dirigeants du Parti Socialiste, tous mâles.</p>
<p>C&#8217;est l&#8217;histoire d&#8217;un raid conduit et réussi promptement : comment les éléphants socialistes se firent voler leur parti. En novembre 2005 l&#8217;un des meilleurs journalistes politiques français consacra un ouvrage à tous ceux qui, de près ou de loin, de l&#8217;extrême gauche à l&#8217;extrême droite, pouvaient espérer se porter candidat à la Présidence de la République, pour l&#8217;élection de mai 2007. Il n&#8217;en oublia aucun ; sauf une, à qui il ne consacra pas la moindre ligne.</p>
<p>Le Parti Socialiste avait décidé, afin de choisir son candidat, d&#8217;organiser des « primaires » à l&#8217;américaine, durant l&#8217;année 2006. Les candidats potentiels ne manquaient pas en effet ; il y avait même pléthore et qualité : Laurent Fabius (ancien Premier Ministre), Dominique Strauss-Kahn (qui fut un remarquable ministre de l&#8217;Économie), Jack Lang (le Malraux socialiste), François Hollande (le très habile et consensuel Premier secrétaire), sans oublier Lionel Jospin, désirant en secret (de Polichinelle) venger l&#8217;affront de 2002. Au moment où paraissait l&#8217;ouvrage qui l&#8217;ignorait ostensiblement, vers la fin novembre 2005, Ségolène Royal émit devant des journalistes l&#8217;idée de se porter candidate à la candidature. Ce désir étonna : elle n&#8217;avait jamais eu la moindre responsabilité au Parti, on la tenait pour la compagne assez effacée du Premier Secrétaire. On chercha à la dissuader, puis à l&#8217;arrêter voire à lui nuire. Un an plus tard, le 17 novembre 2006, elle battait au premier tour, par près de 60 % de voix des militants appelés à trancher, ses deux rivaux restés en lice, Laurent Fabius et Dominique Strauss-Kahn. Elle devenait la candidate officielle du Parti Socialiste.</p>
<p>Comment en était-elle arrivée là ? Son projet de candidature ne surprit pas ceux qu&#8217;intéresse vraiment la politique française, et qui en connaissent les ressorts. Ils n&#8217;ignoraient pas que Mme Royale avait été, très jeune, une conseillère du Président François Mitterrand (elle est au nombre des jeunes femmes que le Président repéra et qu&#8217;il lança en politique), qu&#8217;elle était députée depuis près de vingt ans, toujours réélue (même en période de débâcle pour la gauche) d&#8217;une circonscription rurale qui était traditionnellement de droite quand elle la conquit. Deux fois ministre, Mme Royal devint surtout, aux dernières élections régionales, présidente de la région Poitou-Charentes, laquelle n&#8217;était pas vraiment une terre de gauche (son prédécesseur était Jean-Pierre Raffarin, à l&#8217;époque Premier Ministre de droite : rude coup pour lui). Présidente de la région, Mme Royal s&#8217;employa à défendre et à valoriser son fief : elle obtint de substantielles subventions européennes pour sauver le marais poitevin, joyau écologique ; elle acquit pour le fromage local, le <em>chabichou</em>, une « appellation contrôlée<em> »</em>, comme pour un grand vin. On en plaisanta beaucoup à Paris, dans les dîners en ville ; on eut bien tort. C&#8217;était oublier que la politique se fait les pieds dans la boue, sur les marchés, dans les bistrots : Jacques Chirac, trente ans député de Corrèze, se flattait d&#8217;en connaître toutes les vaches ; François Mitterrand, autre style, était familier des moindres chemins, de tous les vieux chênes du Morvan dont il était l&#8217;élu.</p>
<p>À la mise en action des ressorts profonds d&#8217;une politique indistinctement professionnelle et provinciale, Mme Royal ajoutait une méthode personnelle (la capacité d&#8217;être à la fois dehors et dedans, traditionnelle et nouvelle) et l&#8217;intuition de ce qui avait changé dans cette politique. De façon générale, l&#8217;arrivée des femmes (avant-hier en Allemagne, hier au Chili, demain aux États-Unis ?), en particulier la lassitude des électeurs français devant une classe politique immuable (Jacques Chirac pourrait dire à plus d&#8217;un chef d&#8217;État : « j&#8217;ai connu le prédécesseur de votre devancier »). Entrée en politique dès sa sortie de l&#8217;École Nationale d&#8217;Administration (E.N.A.) elle paraissait cependant nouvelle, quasi hors du système. Une dialectique de fer était en marche, faisant de l&#8217;articulation des contraires une démarche politique d&#8217;une efficacité redoutable : mère de famille mais n&#8217;ayant jamais jugé utile d&#8217;épouser le père de ses enfants, élevée dans une famille de militaires catholiques très conservateurs mais elle-même à l&#8217;avant-garde dans tous les « sujets de société », fidèle à son parti mais s&#8217;appuyant sur l&#8217;opinion publique, virtuose des sondages et des médias mais apôtre du débat populaire généralisé, adepte enfin d&#8217;un « ordre juste ». Archéo-moderne et décidée, la gazelle courait plus vite que les éléphants.</p>
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<p><strong>Indigène</strong> </p>
<p>Terme utilisé par la hiérarchie militaire coloniale pour désigner les soldats maghrébins et africains ; synonyme : <em>tirailleur.</em></p>
<p>Décidément la France peine à tenir un discours approprié sur son passé colonial, à mi-chemin entre une repentance masochiste de gauche et une gloriole de droite. On en eut un bon exemple en 2005 : dans le même temps que le Président Chirac lançait le projet d&#8217;un grand <em>Musée de l&#8217;Immigration,</em> destiné à célébrer les apports multiples de celle-ci au patrimoine national, quelques députés ultras votaient au petit matin un article de loi invitant les programmes scolaires à souligner « les aspects positifs de la colonisation ». Alertés par les historiens, inquiets de voir le Parlement se substituer au jugement scientifique, Jacques Chirac (toujours moins conservateur que sa majorité) fit annuler cette décision. Le succès immense et inattendu, en septembre 2006, du film <em>Indigènes</em> de Rachid Bouchareb donne de l&#8217;espoir. Il traite d&#8217;une page oubliée de la Seconde Guerre mondiale. En 1943 130 000 <em>tirailleurs</em> maghrébins et africains s&#8217;engagèrent dans l&#8217;armée française pour libérer la « mère patrie » ; ces <em>indigènes </em>se battirent vaillamment ; certains furent des héros ; ils eurent des pertes immenses. Après la guerre on gratifia les survivants de quelques médailles et d&#8217;une petite pension ; mais le grand rêve de fraternité, issu de l&#8217;école républicaine, nourri dans le combat commun contre le nazisme s&#8217;évanouit devant la réalité coloniale. Rappelons que de nombreux nationalistes algériens, dont le futur Président Ben Bella, étaient d&#8217;anciens combattants bardés de décorations chèrement gagnées. Servi par des bons acteurs (Samy Naceri, Roschdy Zem, Sami Bouajila et l&#8217;admirable Jamel Debbouze : tous quatre eurent un ancêtre « mort au champ d&#8217;honneur ») le film de Rachid Bouchareb rappelle ces hauts faits. Il ne masque cependant pas le traitement infligé à ces <em>indigènes</em>, le déclassement constant de ces soldats de second ordre (grades, nourriture, courrier, etc.), le mépris quotidien, la négation de la devise républicaine sur un champ de bataille où « les balles allemandes ne font pas de différence ». Une illustration parfaite du colonialisme à la française : fraternité républicaine (des routes, des hôpitaux, des écoles) et société à deux vitesses. Le succès du film, couronné au Festival de Cannes en mai 2006, fait apparaître un public adulte, prêt à regarder le passé colonial en face, des citoyens disposés à soutenir une politique juste et généreuse. Le couple présidentiel se fit projeter le film ; à la sortie, Bernadette Chirac, émue, dit : « Jacques, vous devez faire quelque chose ». Son Président de mari décida aussitôt que la pension des anciens combattants d&#8217;Afrique du Nord et d&#8217;Afrique aurait désormais le même montant que celle des Français (ce montant avait été gelé, petite mesquinerie, au moment des indépendances&#8230;). C&#8217;est déjà cela ; il convient de faire davantage. Le sympathique Jamel Debbouze a présenté le film un peu partout en province, devant des salles combles, en ne cessant de dire son amour de la France et sa foi dans la République. Celle-ci est confrontée aujourd&#8217;hui à la plus ardente et à la plus ambitieuse des obligations : les descendants de ces indigènes vivent nombreux, non pas de l&#8217;autre côté de la Méditerranée mais au-delà du périphérique, dans ces quartiers que l&#8217;on qualifie de <em>sensibles</em>. Les <em>tirailleurs</em> sont devenus la <em>racaille</em> fustigée par le ministre de l&#8217;Intérieur Nicolas Sarkozy Après les émeutes de novembre 2005, Jacques Chirac, se démarquant de son ministre, a rappelé que ces jeunes émeutiers étaient aussi « les fils et les filles de la République ». Mais qu&#8217;a-t-elle fait pour eux ? Quel film faudra-t-il tourner, et avec quel écho populaire, pour qu&#8217;un Président lance enfin le grand plan de rénovation urbaine, scolaire, administrative, économique, républicaine en un mot, de ces quartiers naufragés ?</p>
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<p><strong>Libé</strong></p>
<p>Diminutif familier du quotidien <em>Libération</em>.</p>
<p>C&#8217;est une belle histoire de Presse. Elle tient en trois patronymes : D&#8217;Astier, Sartre, July. Au départ, <em>Libération</em> est un quotidien fondé à la sortie de la guerre ; il est animé par un groupe d&#8217;anciens résistants, autour d&#8217;Emmanuel d&#8217;Astier de la Vigerie. Ce flamboyant aristocrate, de très vieille famille, entra très tôt dans la Résistance ; fidèle d&#8217;entre les fidèles du Général de Gaulle il fut de tous les « coups » les plus audacieux (dont, en août 44, la libération de la Préfecture de Police, dans un Paris encore occupé par les Allemands) ; par goût il se fit ensuite élire quelque temps député communiste, avant d&#8217;écrire des livres somptueux. Le quotidien de d&#8217;Astier ne survécut pas à l&#8217;euphorie de la libération, pour ne pas dire à l&#8217; « esprit de la résistance ». Un quart de siècle plus tard toutefois, séduits par la « flamme de Mai 68 », les héritiers d&#8217;Emanuel d&#8217;Astier cédèrent le titre à une poignée de jeunes maoïstes décidés, dans la foulée de la révolte du printemps 1968, à fonder un journal militant. Ils reçurent le soutien actif de Jean-Paul Sartre, qui en devint nominalement le responsable, et mit la main à la pâte : la photo représentant le vieux Sartre vendant le journal dans la rue, devant une usine, à des ouvriers qui ne l&#8217;achètent pas, est désormais dans tous les manuels. Le <em>Libé</em> de Sartre dura plus longtemps que celui de d&#8217;Astier ; il dure toujours. Mais il lui fallut évoluer : l&#8217;idéologie maoïste disparut avec les illusions, au profit d&#8217;une ligne de « gauche intellectuelle », les salaires, tous égaux au départ, se diversifièrent, c&#8217;est-à-dire qu&#8217;ils se hiérarchisèrent, Serge July enfin, le directeur élu par la rédaction, devint le vrai patron et le resta. On vit l&#8217;ancien « garde rouge » adopter le complet-cravate-cigare du vrai P.D.G. ; les mauvaises langues rapportaient qu&#8217;il se faisait projeter <em>Citizen Kane</em> chaque semaine (pure calomnie : une fois par mois seulement). Mais « Citizen July » fit du <em>Libé</em> des militants un journal de professionnels, et un excellent journal : une publication de référence, la lecture matinale des étudiants, des professeurs, des intellectuels. Qu&#8217;on fût de gauche ou de droite, que l&#8217;on pestât contre les virages du quotidien ou qu&#8217;on les admît, l&#8217;achat compulsif était de rigueur, en attendant 13 heures et le <em>Monde</em>. Cette clientèle fut toutefois la première séduite par l&#8217;internet ; <em>Libé</em> perdit des lecteurs, il en perd depuis des années. Serge July dut réduire l&#8217;équipe et licencier : <em>Libé</em> connut sa première grève ; il dut faire appel à des capitaux privés : <em>Libé</em> rencontra son premier capitaliste. Il en vient d&#8217;autres, au fur et à mesure des recapitalisations. La dernière fut décisive : elle aboutit à l&#8217;achat du titre par Édouard de Rothschild. L&#8217;homme est sympathique et plutôt libéral, mais tout de même, un Rothschild propriétaire de <em>Libération</em> ! D&#8217;Astier et Sartre en frémirent dans leur tombe. C&#8217;en était trop : en juin 2006 Serge July quitta le journal. Décidément, <em>Libé</em> venait de tourner une page.</p>
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<p><strong>Modèle social français</strong> : voir <strong>Précarité</strong>.</p>
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<p><strong>Outreau </strong></p>
<p>Petite ville du Pas-de-Calais, dans le Nord de la France ; elle fut le théâtre d&#8217;une erreur judiciaire célèbre.</p>
<p>Il s&#8217;agit bien de théâtre. Pour décor : une ville du Nord, frappée par le chômage ; on y vit durement, pauvrement ; on est prêt à suspecter tous les riches, ceux du moins que l&#8217;on estime tels. Une atmosphère potentielle de lutte de classes. En arrière-fond du décor, deux « affaires ». Celle, récente, de Marc Dutroux (la Belgique est à deux pas) : ce pédophile belge a kidnappé puis laissé mourir de faim plusieurs petites filles ; celle, ancienne mais présente dans la mémoire collective, de Bruay en Artois (toujours le Nord), juste après les événements de mai 1968. Une jeune fille est assassinée, le juge d&#8217;instruction, soutenu par la gauche radicale, soupçonne le notaire (c&#8217;est le riche de la ville) et croit mettre au jour des orgies sanglantes ; la France s&#8217;enflamme : lutte des classes, perversité intrinsèque des nantis, revanches. Le juge sera muté ; on ne découvrira jamais le coupable.</p>
<p>La pièce est en trois actes. Acte I : des rumeurs courent dans Outreau, elles parlent de soirées pédophiles (des enfants pauvres, que violent et parfois tuent des clients aisés) ; une mère soudain parle ; elle parle et dénonce (on saura plus tard qu&#8217;elle est mythomane) ; le juge d&#8217;instruction, Fabrice Burgaud, est en début de carrière, il manque d&#8217;expérience. Il craint une nouvelle affaire Dutroux, s&#8217;affole à l&#8217;idée que des monstres sévissent de ce côté de la frontière. Il écoute la mère, il écoute les enfants (qui disent ce que l&#8217;on attend d&#8217;eux), il écoute les prétendus experts en psychologie (« un enfant ne saurait mentir ») ; il néglige les incohérences, le manque de preuve ; il décide d&#8217;être prudent : il envoie en détention préventive 17 suspects, hommes et femmes. Parmi eux, un prêtre, un huissier, une boulangère : des « notables », pour Outreau.</p>
<p>Acte II : en France, la détention préventive dure longtemps, la justice est débordée et de toute façon elle est lente. Les suspects passent en jugement près de deux ans plus tard. Entre temps l&#8217;un d&#8217;eux s&#8217;est suicidé en prison, plusieurs ont été abandonnés de leur conjoint, qui a facilement obtenu de divorcer d&#8217;un anormal, tous ont perdu, leur emploi, leur réputation, leur honneur. Ils sont jugés de mai à juillet 2004. Le procès fait apparaître les rancœurs et les fantasmes d&#8217;une petite ville, la misère sociale et morale. À l&#8217;audience on découvre le vide absolu du dossier, on entend la mère, toute heureuse d&#8217;être à nouveau la vedette des médias, révéler qu&#8217;elle a raconté n&#8217;importe quoi. Les accusés sont acquittés.</p>
<p>Acte III : la France est choquée, le Parlement se saisit de l&#8217;affaire. Une commission d&#8217;enquête parlementaire est nommée en janvier 2006 ; elle a pour mission d&#8217;analyser les raisons du drame d&#8217;Outreau, de rechercher les causes de ce dysfonctionnement judiciaire, de formuler des propositions. Pour cela, la commission organise plus de deux cents heures d&#8217;audition, entendant les acquittés, leurs avocats, les policiers, le juge. Fait nouveau : la commission décide que les auditions seront télévisées. Une commission Warren à la française ? Toujours est-il que la France se passionne pour ces auditions ; le 8 février des millions de téléspectateurs regardent en direct le juge Fabrice Burgaud (d&#8217;ailleurs soutenu par sa hiérarchie et défendu par ses collègues) s&#8217;expliquer longuement. Interrogés à la fin de l&#8217;année 2006, les Français dans leur majorité font de la Commission Outreau l&#8217;événement « le plus notable » de l&#8217;année.</p>
<p>Qu&#8217;en résulta-t-il ? La Commission fit des propositions censées et qui allaient dans le bon sens : limitation draconienne de la détention préventive, responsabilité des juges, formation améliorée des magistrats, collégialité instaurée dans les décisions ; elle proposait enfin de dissocier les attributions du juge d&#8217;instruction, à la fois enquêteur et procureur (un fonctionnaire typique de l&#8217;État napoléonien) ; elle dessinait ainsi une sorte d&#8217; « habeas corpus » français. Le ministre de la Justice, sous la pression du puissant corporatisme de la Haute Magistrature, prit quelques mesures symboliques ; pour le reste, il s&#8217;empressa d&#8217;enterrer le rapport. Ce vieux pays janséniste ne croit pas à l&#8217;innocence. Toutefois, si elle entend mettre en pratique les valeurs universelles qu&#8217;elle prône, la France ne pourra s&#8217;épargner longtemps une réforme profonde de sa procédure d&#8217;enquête judiciaire.</p>
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<p><strong>Précarité</strong></p>
<p>Situation d&#8217;un salarié non titulaire de son emploi et sentiment d&#8217;insécurité voire d&#8217;angoisse qui en résulte en France.</p>
<p>Les émeutes de novembre 2005 eurent un (seul) aspect égoïstement rassurant : elles émanaient de jeunes de banlieue, issus de l&#8217;immigration ; des exclus périphériques. En 2006, la France eut l&#8217;amertume de constater que sa jeunesse entière se révoltait. Le sémillant Premier Ministre Dominique de Villepin, gaulliste visionnaire et poète, rendu illustre par un discours prononcé dans l&#8217;enceinte des Nations Unies en mars 2003 à propos de la guerre en Irak, adepte de la politique à grandes enjambées, commit une maladresse. Il fit adopter promptement par l&#8217;Assemblée nationale, le 9 mars 2006, une mesure qui, au fond, ne correspondait en rien au « gaullisme social » dont il se faisait l&#8217;apôtre : la création d&#8217;un <em>Contrat Première Embauche</em> (devenu le célèbre CPE). Ce contrat réservé aux moins de 26 ans débutait par une période de deux ans au cours de laquelle le salarié pouvait être licencié sans justification par son employeur. Dans un pays où le droit du travail est solidifié et le licenciement très encadré, c&#8217;était inscrire un peu de souplesse (on dira : de <em>flexibilité</em>) dans le marché du travail (nécessité reconnue par tous les économistes), mais d&#8217;une façon autoritaire et maladroite. Le CPE suscita la vive opposition des étudiants, puis des lycéens, qui se mirent en grève, rejoints par les syndicats de salariés et par les partis de gauche convaincus que ce contrat de travail allait faciliter les licenciements abusifs et accroître la <em>précarité</em>. La mobilisation culmine le 28 mars par des manifestations réunissant près de trois millions de personnes ; Villepin recule ; le texte est retiré.</p>
<p>Après un hiver 2005 marqué par la révolte des exclus, la France aura connu en 2006 le printemps des précaires. C&#8217;est-à-dire de tout le monde. La nuance est de taille : une génération dans son ensemble est descendue dans la rue, pour dire son angoisse devant la rareté et surtout la fragilité des emplois, la généralisation des « petits boulots », l&#8217;avenir toujours plus incertain. Elle exprimait un sentiment dont le bien-fondé est vérifié par les économistes et les sociologues : pour la première fois depuis 1945, la jeune génération vivra moins bien que la précédente. L&#8217; « ascenseur social » ne fonctionne plus, il risque même de devenir un <em>descenseur</em> : les classes moyennes sont guettées par le déclassement. Le « modèle social français » ravit les correspondants du <em>New York Times</em> : assurance de santé générale et solide, traitement généreux du chômage, semaine de 35 heures, retraite à 60 ans, plusieurs semaines de congés annuels. Il est toutefois représentatif d&#8217;un art de vivre qui atteint ses limites ; il masque un chômage de masse ancien, durable, et massif chez les jeunes. Les solutions sont connues des économistes, quelle que soient leur obédience : investir dans l&#8217;éducation et dans la formation, dans les technologies nouvelles, favoriser un tissu de petites entreprises innovantes (elles seules créent des emplois), rendre enfin le marché du travail plus flexible et plus adaptable à ses rapides transformations. Ce qui invite à abandonner le modèle français pour sa version scandinave : aider (par l&#8217;allocation et surtout par la formation) le salarié entre deux emplois (en d&#8217;autres termes, subventionner les employés, pas les emplois). Convaincues de ces analyses et de cette nécessité, la droite tente sans succès d&#8217;imposer brutalement ses réformes, la gauche n&#8217;ose pas décevoir ses électeurs. Dans l&#8217;attente de celui, ou de celle qui saura avec courage et habileté rénover profondément le modèle français, fondant la justice sociale sur l&#8217;efficacité, mettant à l&#8217;heure économique mondiale un pays qui ne manque pas d&#8217;atouts (matière grise et talents), les jeunes continueront à parcourir les rues, clamant leur angoisse et leurs refus.</p>
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<p><strong>Premier</strong></p>
<p>Se dit des arts ; remplace <em>primitif</em>, jugé occidentalocentraliste, voire raciste.</p>
<p>Accompagné de l&#8217;anthropologue Claude Lévi-Strauss, le Président Jacques Chirac inaugurait, le 23 juin 2006, quai Branly à Paris, le <em>Musée des Arts premiers</em> : son musée. Il l&#8217;avait voulu depuis plus de dix ans, mobilisant les administrations, les crédits et les hommes ; c&#8217;est une réussite. Architecturale, tout d&#8217;abord : Jean Nouvel a conçu un long bâtiment souplement disposé au bord de la Seine, entouré d&#8217;arbres : cette jeune forêt s&#8217;illumine le soir. À l&#8217;intérieur, le visiteur suit d&#8217;abord une longe rampe en spirale, qui l&#8217;invite à s&#8217;ouvrir lentement aux autres façons de vivre, d&#8217;aimer ou de prier ; il accède enfin à un vaste espace que rythment les civilisations : sous un éclairage intime, les œuvres sont disposées dans de grandes vitrines qui respectent leur liberté, leur esthétique et leur sacré. Par les rares échappées on aperçoit la Tour Eiffel en surplomb et les collines de Nanterre, comme une lointaine Afrique. Succès théorique ensuite, car les 300 000 pièces rassemblées proviennent de la fusion délicate du <em>Musée de l&#8217;Homme</em> (à vocation ethnographique) et du <em>Musée des Arts d&#8217;Afrique et d&#8217;Océanie</em> (issu du colonialisme) : le <em>Musée du Quai Branly</em> (autre dénomination) sera un lieu d&#8217;exposition, d&#8217;enseignement et de recherche. Faveur populaire aussi, car ce musée attire un public plus nombreux que prévu (plus d&#8217;un million de visiteurs à la fin de 2006) et surtout plus divers (40 % des visiteurs n&#8217;ont pas le profil des amateurs traditionnels de musée). Réussite politique, car la France, qui s&#8217;attache dans les relations internationales à faire respecter la diversité culturelle, marque ainsi concrètement l&#8217;intérêt qu&#8217;elle porte à l&#8217;universel présent dans chaque culture. Triomphe personnel enfin, car Jacques Chirac, dont le bilan après deux mandats présidentiels est jugé maigre par certains, laisse un musée superbe. Il se conforme ainsi à une tradition : depuis François Ier (au moins), un chef d&#8217;État en France est d&#8217;abord le protecteur des Arts et des Lettres.</p>
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<p><strong>Royal (Ségolène)</strong> : voir <strong>Éléphants</strong>.</p>
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<p><strong>Tontonmania</strong></p>
<p><em>Tonton</em> : français familier pour <em>oncle</em>. Nom de code donné au Président François Mitterrand par les policiers chargés de le protéger, devenu surnom populaire.</p>
<p>Si les Français semblent ignorer que vit parmi eux, depuis vingt-six ans, un ancien Président de la République (Valéry Giscard d&#8217;Estaing), ils n&#8217;ont pas laissé sombrer dans l&#8217;oubli celui qui lui succéda en 1981. Bien au contraire : on célébra avec éclat, le 8 janvier 2006, le dixième anniversaire de sa disparition, avec une ampleur qui fit parler de <em>tontonmania</em>. Plébiscité par les sondages, qui le placent dans l&#8217;admiration des Français juste après le Général de Gaulle, sujet d&#8217;ouvrages innombrables (tout livre consacré à Mitterrand est assuré de se vendre), honoré enfin à droite comme à gauche. On n&#8217;ignore rien pourtant de son passé de bourgeois provincial catholique, de sa première adhésion au régime de Vichy (comme la majorité des Français, il est vrai ; il passa ensuite, et courageusement, dans la Résistance), de sa double vie (sa fille qu&#8217;on ne saurait dire « illégitime », Mazarine, est une figure du monde intellectuel et politique). On lui reconnaît aujourd&#8217;hui une œuvre politique : l&#8217;abolition de la peine de mort (promise pendant sa campagne, imposée ensuite à l&#8217;opinion), des réformes sociales, son engagement européen, et surtout ses « grands travaux » (l&#8217;Opéra Bastille, la Grande Bibliothèque, le palais du Louvre entièrement transformé en musée). C&#8217;est sans doute la figure d&#8217;un chef d&#8217;État à leur goût dont les Français honorent la mémoire : l&#8217;amour des livres, des arbres et des femmes, l&#8217;aptitude à la flânerie, l&#8217;art de la conversation, la connaissance intime d&#8217;un pays, l&#8217;aptitude à en incarner l&#8217;Histoire.</p>
<p><strong>Zidane (Zinedine)</strong> : synonyme : <em>Zizou</em> ; voir <strong>Boule (coup de).</strong></p>

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		<title>L’usage du monde : Christian Delacampagne</title>
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		<pubDate>Mon, 01 Oct 2007 23:01:34 +0000</pubDate>
		<dc:creator>bcerquiglini</dc:creator>
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		<description><![CDATA[S’il n’est pas, de fait, son dernier livre, Toute la terre m’appartient (une sentence prêtée à Apollonius de Tyane) est l’ouvrage ultime de Christian Delacampagne (1). Il fut rédigé dans la maladie, à l’approche de la mort : Car chez moi la nuit tombe, voyez-vous, et c’est à peine si je puis encore lire ma propre [...]]]></description>
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<p>S’il n’est pas, de fait, son dernier livre, <em>Toute la terre m’appartient</em> (une sentence prêtée à Apollonius de Tyane) est l’ouvrage ultime de Christian Delacampagne <strong>(1)</strong>. Il fut rédigé dans la maladie, à l’approche de la mort : <em>Car chez moi la nuit tombe, voyez-vous, et c’est à peine si je puis encore lire ma propre écriture.</em> Afin de dire adieu : célébrer le monde quand on en prend congé.</p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent: 0.5in;"><span style="font-size: x-small;"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;">Ce monde, Christian Delacampagne l’a sillonné en tous sens, de par ses professions. Il fut diplomate, n’ignorant rien des ressorts de la politique internationale ; il fut journaliste de talent et de conviction ; il était un éminent professeur, enseignant dans une grande université des États-Unis, donnant des conférences, publiant une œuvre philosophique confrontée à l’expérience concrète du mal, et dont on mesure aujourd’hui l’importance <strong>(2)</strong>.</span></span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent: 0.5in;"><span style="font-size: x-small;"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;">Rien de professionnel, toutefois, dans les voyages ici rapportés. Ce sont les périples initiatiques d’un étudiant prenant la route, les retours méditatifs de l’homme mûr, les flâneries affectueuses d’un ami des hommes, les rencontres d’un lecteur complice (Claudel, Loti, Nicolas Bouvier). Souvenirs, anecdotes, observations sont pris au lent travail de l’écrivain : <em>Écrire et voyager, je n’ai fait que cela.</em> Cérémonie solitaire des adieux, dans l’intimité de l’écriture et l’attente du néant ; bilan des savoirs fragiles, des expériences improbables, de quelques convictions sauvées du chaos. Chant du monde au soir trop précoce de la vie </span></span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent: 0.5in;"><span style="font-size: x-small;"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;">Cet univers qu’il a parcouru, Christiane Delacampage a voué son existence à en comprendre la grammaire. Diversité des langues, des mœurs et des usages : grandeur du flamenco, civilité japonaise, hospitalité arménienne. Un trésor d’humanité offert dans un sourire, dans un regard, à qui sait attendre et se rend disponible. Le bonheur est dans le premier train, dans l’auberge du soir. Mais la douleur est dans le premier charnier. Delacampagne porte un regard sans complaisance aucune sur la folie d’un monde déréglé : guerre civile au Liban (<em>la guerre mondiale aux dimensions du Loir-et-Cher),</em> dont, en diplomate consommé, il analyse les causes ; massacres au Cambodge, au Rouanda, partout ; arrogance velléitaire de l’Occident ; terreur obtuse du communisme ; fanatismes religieux ; malheurs quotidiens.</span></span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent: 0.5in;"><span style="font-size: x-small;"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;">Danses macabres sur le vide, car l’existence est vaine : De<em> toutes ces piètres vies dont la sienne n’aura été qu’un minuscule chaînon, il ne restera rien, car </em>rien<em> dès le départ (mais lui seul l’ignorait) n’était destiné à rester.</em> De ce provisoire de l’existence que psalmodie le bouddhisme, il faut toutefois se contenter, se repaître, se conforter. En tirer une force : sous le ciel vide, l’homme est debout. Dans ses voyages, Delacampagne a davantage appris qu’à la Faculté de philosophie ; il en a rapporté un humanisme laïc, désenchanté mais rageur, assuré de quelques vérités solides et ne s’en laissant point compter. Fraternel mais vigilant, empathique sans adhésion, le cœur guidé par la raison. Ce qui donne sens à l’existence éphémère ? La conviction que certaines valeurs ne sont pas relatives, qu’un universel gît dans la diversité des pratiques, que la culture toujours transcendera la chiennerie. Face à la barbarie s’élève l’exigence de l’État de droit ; mais aussi la beauté des femmes, le charme d’une ancienne chanson, la splendeur des soirs couchants. Face au néant s’exerce la préparation quotidienne au départ : <em>Alors, j’ai su que la boucle était bouclée. Car le problème, ce n’est pas de mourir. C’est de comprendre quand il est temps de se dire au revoir.</em></span></span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-indent: 0.5in;"><span style="font-size: x-small;"><span style="font-size: 10pt; font-family: Verdana;">De retour du bout du monde comme Montaigne de l’Italie, Christian Delacampagne a su prendre congé, couronner son œuvre, donner sens à une vie. A nous qui faisons le même voyage, il offre avec chaleur, avec une tendresse fraternelle, avec humour, quelques conseils viatiques.</span></span></p>

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		<title>La révolte des clercs. Estienne, Gourmont, Étiemble contre l’ « invasion » lexicale</title>
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		<pubDate>Tue, 13 Mar 2007 23:50:49 +0000</pubDate>
		<dc:creator>bcerquiglini</dc:creator>
				<category><![CDATA[Frances]]></category>
		<category><![CDATA[Articles]]></category>

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		<description><![CDATA["...le putsch clérical aura servi à restaurer l’ancien régime de validation des usages."
Publié dans Michèle Lenoble-Pinson et Christian Delcourt (éds.), Le Point sur la langue française. Hommage à André Goosse. Bruxelles : Timperman, 2006, pp. 55-72.
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<p> </p>
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<p><em>                                                                                           Rien ne porte à la philosophie com la                                                                                                lecture de vieux journaux, l&#8217;examen de                                                                                               vieilles querelles, l&#8217;analyse des anti-                                                                                           n&#8217;importe quoi d&#8217;avant-hier.   </em></p>
<p>                                                                                                                 Remy de Gourmont</p>
<p> </p>
<p> </p>
<p>L&#8217;affection pour les chats, selon le poète, réunit les savants austères et les amoureux fervents ; l&#8217;œuvre admirable d&#8217;André Goose montre que la passion de la langue fait de même. C&#8217;est d&#8217;un amour fervent et cependant paisible que le Maître austère et souriant fait preuve, dans ses travaux d&#8217;érudition comme dans ses interventions publiques, témoignant d&#8217;une tendresse confiante, mêlée de sympathie discrète, pour l&#8217;évolution des formes et des mots. Un tel sentiment est digne d&#8217;éloges, car il est fort singulier : l&#8217;amour de la langue, d&#8217;ordinaire ombrageux et féroce, pétrifie l&#8217;objet de son adoration. Passe encore que les oukases et les interdits proviennent du tout venant des puristes, gros bataillon des ignares, besogneux du catastrophisme. Mais on reste perplexe devant les croisades menées par des savants, rendus soudain furieux par les innovations ou les emprunts. Censés ne rien ignorer, pourtant, du destin des langues, de la versatilité des usages et de la vanité des préceptes, ils sortent de leur réserve et de leur science pour appeler à grands cris l&#8217;attention du public. Salutaire cri d&#8217;alarme, issu d&#8217;un cœur généreux <strong>(1) </strong>? Aimable colère, excessive sans doute, mais juste sur le fond <strong>(2) </strong>? Le brave érudit abandonnant ses chères études pour descendre un moment dans l&#8217;arène émeut et convainc : le péril est donc si grand. Mais Tournesol sous l&#8217;armure est roublard ; car dans la polémique la plus violente il ne laisse pas d&#8217;exciper de son savoir et de son autorité ; pourfendant les fossoyeurs de la langue, en courageux solitaire, il dénonce de ce fait ses collègues fidèles à la réserve scientifique, leur imputant un laxisme criminel. Opération habile : le docte courroucé, dont on ne saurait suspecter la candeur ni la conviction, se promeut champion incontesté d&#8217;une cause nationale, à laquelle il a fait don de son savoir, de son ardeur et de son temps précieux.</p>
<p>La cause est d&#8217;importance en effet : en Francophonie la langue est identitaire, politique et sociale ; toute atteinte grave excède le simple désordre apporté au lexique, aux habitudes graphiques, à la teneur convenue des propos ; elle met en cause des solidarités et des partages. Il convient donc de prendre au sérieux ces croisades, d&#8217;en évaluer l&#8217;enjeu, d&#8217;en examiner les ressorts ; il importe aussi que le laxisme dénoncé relève le gant. L&#8217;invective et la véhémence étant une loi du genre, on ne saurait y répondre en adoptant, au nom du relativisme historique, le détachement impassible du clinicien : le lecteur nous pardonnera de ne pas nuancer notre propos.</p>
<p>Nous avons retenu le thème de l&#8217;invasion des mots étrangers. Cette question a suscité en effet des polémiques qui jalonnent l&#8217;histoire du français ; son actualité paraît brûlante (la pression de l&#8217;anglais sur le lexique traduit son hégémonie mondiale et le déclassement consécutif de notre langue) ; elle n&#8217;est pas, enfin, sans échos politiques : dénonçant les (mots) étrangers, la <em>xénoglossophobie</em>, patriotisme de la langue, flatte dangereusement le chauvinisme. Trois ouvrages forment l&#8217;objet de notre étude :</p>
<p>- <em>Les Deux Dialogues du nouveau langage françois italianizé et autrement desguizé, principalement entre les courtisans de ce temps</em>, publié en 1578 par l&#8217;illustre éditeur et philologue impeccable Henri Estienne. Comme le titre l&#8217;indique, ce pamphlet dialogué (Celtophile, l&#8217;ami du français, et Philalèthe, l&#8217;apôtre de la vérité, répondent à Philausone, mondain italianisé) vise l&#8217;abondance des emprunts à l&#8217;italien. Estienne a déjà énoncé ses principaux griefs dans la préface de son <em>Traicté de la conformité du langage françois</em> avec le grec (1569).</p>
<p><em>- Esthétique de la langue française </em>(1899), ouvrage attachant, dans lequel Remy de Gourmont se montre attentif à la langue populaire et à sa naturelle évolution, fort critique envers les interdits puristes <strong>(3)</strong>. Nous l&#8217;avons néanmoins rangé parmi les pamphlets érudits pour deux raisons. Ses connaissances, ses références explicites aux grands linguistes (dont Gaston Paris et Michel Bréal) accompagnent une thèse originale : l&#8217;évolution de la langue se conforme à des lois (phonétiques et sémantiques) qui définissent son génie propre et lui confèrent sa beauté ; cela implique une critique du purisme (qui ignore cette légitime évolution) mais également un refus de l&#8217;emprunt artificiel (qui la contrarie). Gourmont fustige par suite les « atteintes portées à la beauté et à l&#8217;intégrité de la langue française » venues de l&#8217;anglais, mais surtout du grec « manipulé par les pédants de la science, de la grammaire et de l&#8217;industrie » (p. 99).</p>
<p>- <em>Parlez-vous franglais ?, </em>célèbre pamphlet qu&#8217;Étiemble publia en 1964, réédita et préfaça à de nombreuses reprises. Succès de librairie, il passe aujourd&#8217;hui pour un témoignage lucide et pionnier, premier acte de résistance, sorte d&#8217;Appel du 18 juin de la Francophonie occupée.</p>
<p> </p>
<p>Ces trois ouvrages sont dissemblables par leur objet, leur tonalité, leur contexte. Ils partagent cependant plus de traits qu&#8217;on ne pense, dessinant assez précisément la figure d&#8217;une xénoglossophobie savante. Qu&#8217;ils diffèrent par leur objet est déjà rassurant : s&#8217;il est urgent de combattre l&#8217;influence anglaise, c&#8217;est que l&#8217;italien puis le grec n&#8217;ont pas dénaturé gravement la langue française. On peut donc attendre avec sérénité les effets lexicaux que le développement économique de la Chine ne manquera pas de produire.</p>
<p> </p>
<p> </p>
<p><strong>Un combat douteux.</strong></p>
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<p>Nos trois auteurs s&#8217;adossent sinon à la Science, du moins au savoir positif et rationnel. Étiemble, qui met en avant son appartenance à la « chère Sorbonne », donne dans son ouvrage une « grammaire du sabir atlantyk » dont le plan et la nomenclature se conforment aux descriptions grammaticales habituelles ; il fustige au passage les spécialistes qui ont abordé les points évoqués. Ainsi, Jean Dubois dont la monumentale <em>Étude sur la dérivation suffixale en français moderne et contemporain</em> (Dubois : 1962) ne trouve grâce ses yeux : « Cet ouvrage (&#8230;) pèche grièvement contre le sabir atlantic, dont il semble contester (ne serait-ce que par omission) l&#8217;importance à notre époque (&#8230;). Décidément inférieure à sa tâche, la thèse de M. Dubois néglige certains suffixes&#8230; » (pp. 178 et 184). Étiemble joue sur les deux tableaux : il se donne pour plus professionnel en ce domaine et plus militant. Nous avons vu, ensuite, que Gourmont se range dès l&#8217;abord sous l&#8217;autorité de Gaston Paris, dont il se déclare le disciple : « Ces études (&#8230;), sans être de la philologie (&#8230;) s&#8217;appuient constamment sur la philologie romane et sur la linguistique générale » (préface, p. 16) ; sa doctrine est au fond une esthétisation de la phonétique historique. Estienne pamphlétaire, enfin, ne met pas son savoir (langues anciennes, français médiéval) dans sa poche ; il revendique en outre une approche rationnelle de la langue : « Il faut que la raison domine » (p. 402). On le voit par sa discussion de l&#8217;instance à laquelle attribuer le bon usage. Cela ne peut plus être la Cour (comme au bon temps du roi François), désormais livrée aux Italiens et à l&#8217;ignorance ; Estienne propose une réponse plus individuelle (et assez « parlementaire »), fondée sur une faculté de jugement éclairée par le savoir ; elle est propre à « ceux qui ne parlent point à l&#8217;aventure, mais veulent laisser gouverner leur langage par la raison » (p. 84). Il entend, comme le dit son éditrice Pauline Smith, « que la raison, jointe au bon sens, à l&#8217;entendement, au jugement formé par de solides connaissances du grec et du latin, soit l&#8217;arbitre du bon usage » (<em>Dialogues</em>, p. 22). Aucun de ces trois ne saurait donc, sans mauvaise foi, revendiquer les privilèges du pamphlétaire (exagération, à peu près polémiques) ; nous sommes donc contraint de considérer leurs affirmations avec quelque sérieux.</p>
<p>          Le savoir positif et rationnel n&#8217;y trouve malheureusement pas son compte. Nos francs-tireurs manquent leur cible avec une constance qui fait douter de leur entreprise.</p>
<p>          Tout d&#8217;abord, et ce n&#8217;est pas le moindre paradoxe, ils semblent bien arriver après la bataille. Que Gourmont fustige <em>kilogramme</em>, apparu en 1795, (« perpétuelle insulte au dictionnaire français » p. 46) et <em>kilo</em>, relevé dès 1858, (« abréviation plus laide encore que le mot complet ») prête à sourire ; les campagnes menées par Estienne et Étiemble ont plus d&#8217;ampleur, mais le même à propos. Dans son étude sur l&#8217;emprunt lexical dans les langues romanes. Thomas E. Hope propose un diagramme retraçant l&#8217;entrée en français des mots italiens au cours du XVIe siècle (Hope : 1971, p. 234). Si la courbe commence dès la fin du XVe, elle atteint son sommet (nombre double de la moyenne) durant les années 1540-1560, c&#8217;est-à-dire pendant le règne d&#8217;Henri II ; elle retombe ensuite, vivement et « this sudden fall is perhaps the most remarkable characteristic of the whole pattern » (p. 235). La nature des emprunts n&#8217;est pas non plus indifférente : après 1560 les termes importés « are mainly neutral, divorced from historical associations, borrowed out of practical necessity and connected with commerce rather than walfare » (Ibid.) : <em>accaparer</em>, <em>brocoli</em>, <em>caleçon</em>, <em>estampe</em>, <em>faillite</em>, etc.. Ces emprunts « matter of fact » traduisent d&#8217;une part un apport paisible et disons-le profitable de l&#8217;italien au français, répondant à des besoins concrets ; ils signalent d&#8217;autre part une perte d&#8217;influence des milieux mondains, au profit de la bourgeoisie marchande, qui fait commerce de produits et de mots. Henri Estienne s&#8217;étant concentré sur la Cour, « les mots d&#8217;emprunt italiens de cette époque appartenant au domaine de l&#8217;industrie, des sciences, des arts, des jeux et des amusements ont absolument échappé à son investigation » (Wind : 1928, p. 34). Imputant à la Cour une supposée invasion lexicale contemporaine, il a particulièrement mis à côté de la plaque. Etiemble est à peine plus chanceux. Il prend certes la précaution de dater de 1945 l&#8217;amorce de l&#8217;invasion anglophone, son débarquement en somme, ce qui lui donne une période de vingt ans au cours de laquelle à l&#8217;évidence de nombreux mots anglais ont pénétré en français ; mais convient-il en 1964 de sonner l&#8217;alarme ? Le premier chapitre de son ouvrage raconte une « histoire pas drôle » rédigée en « sabir atlantic » ; bourré de 341 anglicismes le français de cette petite nouvelle paraît en effet fort malmené. Une étude conduite auprès de Francophones natifs, âgés de vingt à soixante ans, obtient des résultats convergents : le tiers seulement de ces anglicismes appartient à leur français courant ; un tiers est totalement inconnu ; le tiers restant regroupe des termes reconnus mais considérés comme vieillis et hors d&#8217;usage. Si l&#8217;on relève la première attestation de cette centaine d&#8217;anglicismes vivants, on est loin d&#8217;assister à une soudaine déferlante. Ils sont entrés : pour le tiers d&#8217;entre eux, avant 1900 (dont un au XVIIe et deux au XVIIIe siècles) ; avant 1950 pour les trois quarts des emprunts du XXe siècle (avec deux pics durant les décennies 1920 et 1940) ; les mots apparus après 1950 sont minoritaires <strong>(4)</strong>. Il s&#8217;agit donc bien d&#8217;un petit vocabulaire stable, et depuis longtemps ; pour le reste, Etiemble combat d&#8217;éphémères moulins à vent.</p>
<p>          Comme tous ceux qui réagissent à un xénisme qui les agace, les trois érudits en colère tombent dans le panneau du discours. Ne se donnant pas la peine de vérifier si l&#8217;emprunt a trouvé place dans le système de la <em>langue</em>, ils se prennent au piège de la <em>parole</em> emphatique, jargonnante ou distinguée, aux bigarrures de l&#8217;idiolecte tribal, aux miroitements lexicaux des effets de mode. Attribuant l&#8217;italianisme aux seuls courtisans, Estienne se condamne à ne pas distinguer l&#8217;emprunt structurel du calque branché. Ouvrant son ouvrage en faisant parler Philausone, qui enfile à la suite trente italianismes, Estienne place sur le même plan <em>fatigue</em>, <em>manquer</em>, <em>intrigue</em> et <em>strade</em>, <em>sbigotit</em>, <em>ragionner</em>, <em>scorte</em>, <em>indugier</em>, etc. dont très peu possèdent ne serait-ce qu&#8217;une attestation à l&#8217;époque, dont aucun ne s&#8217;est conservé <strong>(5)</strong>. C&#8217;est à la publicité que s&#8217;en prennent Gourmont et Etiemble, à l&#8217;unisson des actuels « défenseurs » de la langue française ; par son usage immodéré des anglicismes et d&#8217;une syntaxe anglicisée, elle « pourrit et s&#8217;efforce de détruire la langue française » (<em>Franglais</em>, p. 292). Victime de son courroux <strong>(6)</strong>, l&#8217;éminent professeur surestime l&#8217;impact linguistique des slogans, néglige la consommation lexicale boulimique du discours publicitaire, qui fonctionne à la surprise et à la connivence ponctuelle (ses exemples donnent un charme très « sixties » à son ouvrage&#8230;), et fait un sort, malgré lui, à des termes qui eussent promptement versé dans l&#8217;oubli. On ne peut certes reprocher à Estienne et à Gourmont d&#8217;ignorer les acquis de la linguistique moderne en matière d&#8217;emprunt lexical ; on relève toutefois sous leur plume des naïvetés qui montrent que leur raison, aveuglée par la colère, ne « domine » pas toujours. À côté de remarques fines (il a bien distingué les emprunts par la forme et par le sens), Estienne s&#8217;étonne par exemple que l&#8217;on utilise <em>manquer</em> et <em>manquement</em> (dont les conjugaison et formation sont régulières) « plustost que defaillir et default » (<em>Conformité</em>, p. 22) ; refusant l&#8217;adjectif <em>bizarre</em>, il recommande à la place deux périphrases : « c&#8217;est un homme qui est un peu subject à ses fantasies, c&#8217;est un homme qui a ses façons » (<em>Dialogues</em>, p. 146) ; on reconnaît là un des aspects du purisme.</p>
<p>          Très généralement, à trop embrasser les « escorchements » langagier de toute sorte, les trois pamphlétaires se soustraient à l&#8217;obligation d&#8217;étreindre leur sujet. De la condamnation des emprunts ils passent trop aisément au désaveu de toute forme différant de leur parler, tenu pour la norme. Henri Estienne, entraîné par son ire et la construction assez lâche du <em>Dialogue</em>, en vient à traiter de l&#8217;abus des métaphores (<em>le vent de son ambition</em>, <em>la roue de sa mémoire</em>, etc., p. 333), de la fureur des adverbes (<em>infiniment</em>, <em>divinement</em>, pp. 126 et 335), phénomènes qui relèvent certes de la préciosité mondaine (de tous les temps, et pas forcément italianisante). Il condamne également des traits de phonétique (passage de [oi] à [e] : « je di que bon francés, c&#8217;est mauvais françois », p. 143 ; ouverture de [e] par [r] : « la place Maubart », p. 163 ; fermeture de [o] : « chouse au lieu de chose », p. 46), de morphologie (passés simples du premier groupe en -i : « il s&#8217;y en allit », p. 162 ; participes passés archaïques : « il m&#8217;a tors, il m&#8217;a mors », <em>Ibid.</em>), de morphosyntaxe (« un vieux homme », p. 163). Ces faits ne sont pas dus à l&#8217;influence italienne mais aux variations diachroniques et diatopiques de la langue. Cette animosité contre les divers <em>gaste-françois</em> (p. 118) fait entendre le discours puriste dans sa version de la fin du XVIe siècle ; Estienne annonce d&#8217;ailleurs (p. 162) un traité intitulé <em>Le Correcteur du mauvais langage françois</em>, qu&#8217;il n&#8217;eut pas l&#8217;occasion de publier. Lire Etiemble donne une idée de la physionomie du purisme, quatre siècles plus tard. Voyant des anglicismes partout, l&#8217;enragé érudit condamne toute différence d&#8217;avec la conception singulièrement stricte qu&#8217;il se fait de la norme. À la section « Stylistique » de sa Grammaire (pp. 251 sq.) il impute au « sabir atlantic », réprouve et corrige les termes et expressions <em>diète</em> (employer fautivement pour : régime), <em>réaliser</em> ( : se rendre compte de), <em>pratiquement</em> ( : quasiment), <em>admettre </em>( : avouer), <em>carriériste</em> ( : arriviste), <em>donner le feu vert</em> ( : donner libre carrière), <em>mon nom est Dupont</em> ( : je m&#8217;appelle Dupont), <em>puis-je vous aider</em> ( : que puis-je faire pour vous ?). En syntaxe, Etiemble est un zélateur des prépositions, qu&#8217;il tient pour les héritières (par compensation) de la flexion latine ; on sait qu&#8217;elles ont pour la grammaire normative une importance insigne : elles expriment la filiation latine (qui importe tant à la dignité du français), elles sont un des fondements de la fameuse clarté française <strong>(7)</strong>. Il condamne par suite (pp. 234 <em>sq</em>.) toute alternance (<em>à la demande</em>, fautif pour : sur demande ; <em>sous contrat</em> : contrat avec, <em>changer pour </em>: échanger contre, etc.), et blâme l&#8217;absence de préposition. Ce qui le conduit fort loin dans la contre-vérité, quand il peste contre la composition par juxtaposition « que le système français, qui abuse des prépositions, n&#8217;accepte qu&#8217;avec répugnance, dans un nombre restreint de mots du type : <em>timbre-poste</em>, <em>hôtel-dieu</em> » (p. 190). On sait depuis Darmesteter (1874) qu&#8217;il s&#8217;agit au contraire d&#8217;un procédé néologique ancien, répandu et fécond. Le savoir élémentaire sur la langue le cède devant le désir pathétique de sauver une authenticité et une noblesse de l&#8217;idiome, que blesse le cours du temps et des choses. Le purisme est une forme supérieure de la nostalgie ; Etiemble, qui offre à notre admiration la flexion de <em>bungalo</em> en serbo-croate, soupire après la latinité enfuie de notre langue : « la nôtre, hélas, perdit en route ses déclinaisons&#8230; » (p. 372).</p>
<p> </p>
<p><strong>Un ressort politique</strong></p>
<p> </p>
<p>          Les raisons doivent être profondes, qui font sortir ces trois savants de la réserve et de la rigueur scientifique ; à l&#8217;évidence elles sont politiques.</p>
<p>          Les <em>Dialogues</em> d&#8217;Estienne croisent deux traditions pamphlétaires du siècle, qui se recouvrent en partie : la réaction violente à l&#8217;influence italienne, la critique acerbe des mœurs de la Cour. Concernant la première notre homme ne tait pas son patriotisme <strong>(8)</strong>, d&#8217;autant plus ardent qu&#8217;il est en fait un exilé : ayant suivi son père à Genève (où il fut souvent en mauvais termes avec le Conseil, qui condamna les <em>Dialogues</em>, trop favorables à la France), il passa une grande part de sa vie en voyage. Son regret du pays natal lui rend odieuse l&#8217;influence qu&#8217;y a prise la supériorité culturelle, mais aussi technique et commerciale de l&#8217;Italie : Piémontais, Savoyards, Lombards tiennent la banque, les impôts, le génie civil, les arsenaux, etc. ; son calvinisme sincère ne le pousse pas à absoudre le « crime italien » de la Saint Barthélemy (Sozzi : 2002). Bien qu&#8217;il connaisse à merveille la langue et la littérature transalpines, il se range parmi ceux qui entendent, comme dit Pasquier, « dégloirer l&#8217;italien » : contester cette prépondérance (ce qu&#8217;il fait, dans son domaine, avec la <em>Précellence</em>), appeler ses compatriotes à secouer son joug. Significative à cet égard est sa diatribe contre « ces furieux mots de guerre » que le français accueille à foison : emprunter une terminologie militaire, c&#8217;est proprement rendre les armes : « Et que chacun, leur voyant ceci faire, / Dira qu&#8217;ils ont de vous l&#8217;art militaire ! » (<em>Dialogues</em>, p. 56) <strong>(9)</strong>. Estienne n&#8217;a certes pas tort : « D&#8217;où les mots, de là vient la science ! » (p. 57) ; mais en l&#8217;occurrence son patriotisme lexical est vain, le combat est perdu. Le professionnalisme des armées italiennes, reconnu dès la fin du XVe siècle, a des effets lexicaux qui deviennent massifs (et conscients) dans la seconde moitié du règne de François Ier (Hope : 1971, p. 238) ; le roi, en vue d&#8217;un affrontement avec Charles Quint, reconstitue alors son armée sur le modèle italien (Rudler : 1980, p. 207) ; la France importe alors des mercenaires, des ingénieurs, des armes, de l&#8217;organisation et par suite des termes. Quand la langue délaisse <em>soudoyer</em> au profit de <em>soldat</em>, on est passé de l&#8217;armée des Croisades à celle de Machiavel. L&#8217;italianisation de la Cour (« une petite Italie », dit Estienne) imputée à Catherine, et plus généralement des élites mondaines (des études dans une université italienne puis des voyages au-delà des Alpes deviennent un prérequis et un bagage culturel dont on fait montre <strong>(10)</strong>), le succès de Castiglione, etc. suscitent un courant anti-aulique puissant et bien connu (Smith : 1966), dans lequel les <em>Dialogues</em> prennent place ; il n&#8217;est nul besoin d&#8217;y insister. Les motivations politiques d&#8217;Estienne sont toutefois, dans ce domaine, plus originales et dignes d&#8217;intérêt : il sert en fait les desseins du roi. Il y a là une énigme qui avait intrigué Pierre Champion et que notre ami Claude Blum nous a aidé à résoudre : voilà un roi Très Chrétien qui protège un « réformé notoire, au demeurant assez bohème, éditeur du <em>Nouveau Testament</em> de Théodore de Bèze » (Champion : 1941, p. 81) et qui blâme sa cour. Car non seulement Henri protège Estienne des rigueurs du Conseil de Genève (en faisant intervenir son ambassadeur Harlay de Sancy), mais il approuve et encourage le projet de la <em>Précellence</em> <strong>(11)</strong>, lui promettant une pension (Clément : 1898, p.56). Si les <em>Dialogues</em> ne sont pas une commande, on peut penser qu&#8217;ils participent d&#8217;une stratégie royale <strong>(12)</strong>. Estienne, qui se garde bien d&#8217;attaquer le roi ni la reine mère et réussit le tour de force (étant donné son sujet) de ne pas faire la moindre allusion aux « mignons », se targue d&#8217;un accord au fond avec sa Majesté :</p>
<p>Que si on lui faisoit voir la différence qui est entre le sain et entier langage françois, et entre celuy qui aujourd&#8217;hui est ainsi italianizé et autrement desguizé, je ne doute pas qu&#8217;elle ne soit si bien née (&#8230;) qu&#8217;elle ne fist rappeler cestui-là et bannir cestui-ci (p. 81).</p>
<p>Flatteur mais perspicace, Estienne perce les intentions royales :</p>
<p>En quoy elle monstreroit qu&#8217;elle ne degenere point, ni de son pere, ni de    son ayeul, François premier, roy digne de tres celebre et perpetuelle memoire. Car luy qui avoit faict si heureusement fleurir en son royaume l&#8217;estude des trois langages, l&#8217;hebrieu, le grec, le latin, estoit si jaloux de l&#8217;honneur du sien maternel (&#8230;) (Ibid.)</p>
<p>Telle est bien la politique de Henri III : apaiser le pays autour d&#8217;une langue, d&#8217;une éthique et d&#8217;une culture. Instruit, amateur de philosophie morale, fasciné par le prestige de François, Henri entend renforcer une identité nationale « mos gallicum » ; il voit d&#8217;un mauvais œil, par suite, bien des aspects de l&#8217;influence italienne : mode des duels impliquant les seconds, qui déciment la noblesse (Le Roux : 2000, p. 398) ; étiquette curiale italienne et frivole (il adopte une étiquette espagnole plus austère, imitée de Philippe II ; Champion : 1941, p.83) ; poésie amoureuse galante et légère des italiens de la Cour ; éloquence courtisanesque séduisante et futile (il crée avec Pibrac l&#8217;Académie du Palais, qui devra fonder en dignité ancienne, perfectionner, promouvoir une éloquence française, et la lui enseigner (Fumaroli : 1980, pp. 494 <em>sq</em> ; Sealy : 1981, pp. 153 <em>sq</em>.) ; italianisation de la langue. Estienne, à la fois savant et franc-tireur (il n&#8217;est pas de l&#8217;Académie du Palais), protégé mais autonome, lui est donc d&#8217;un grand secours dans une action qui, étant donné l&#8217;emprise italienne dans la famille royale, à la Cour et dans le pays est délicate et ne saurait être frontale.</p>
<p>          L&#8217;intelligence caustique, l&#8217;élégante culture et la retenue de Gourmont incitent à la prudence et au tact quand on étudie les attaches politiques de sa réflexion. Tout comme M. Teste, la sottise n&#8217;étant pas son fort, il laisse aux huîtres et aux moules le soin d&#8217;adhérer. Toutefois, l&#8217;ironie avec laquelle, dans les quatre tomes des <em>Épilogues. Réflexions sur la vie</em>, il traite de l&#8217;hypocrisie des religions, du puritanisme calviniste, de la sottise militaire, de la tyrannie de l&#8217;État, de l&#8217;arrogance bureaucratique, mais aussi de l&#8217;infantilisme des socialistes, du sectarisme des francs-maçons, du crétinisme des zélateurs du Progrès, sa réserve enfin devant l&#8217;Affaire Dreyfus, donnent au lecteur l&#8217;image d&#8217;un anarchiste conservateur, cérébral et sceptique. Cependant, une lecture attentive de l&#8217;<em>Esthétique</em> y décèle les contours d&#8217;une véritable <em>politique de la langue</em>. La thèse de Gourmont, rappelons-le, est moderne ; elle fait entrer dans la critique le savoir linguistique le plus récent, celui de Paris, Muller, Bréal <strong>(13)</strong>. Conscient grâce à eux que l&#8217;évolution d&#8217;une langue est naturelle et régie par des lois, Gourmont voit dans ces légitimes « déformations » successives une fidélité profonde de l&#8217;idiome à lui-même, son véritable génie et sa beauté. Cet esthétisme de la phonétique historique échappe heureusement à la crispation puriste (qui n&#8217;entend rien aux innovations), mais refuse les emprunts et les créations (étrangers aux processus spontanés et spécifiques du changement). Pour Gourmont, qui tranche singulièrement sur le discours habituel, la langue en évoluant ne décline ni se s&#8217;altère, dès lors qu&#8217;elle se conforme aux modalités autarciques de son génie. « Une langue reste belle tant qu&#8217;elle reste pure ; une langue est toujours pure quand elle s&#8217;est développée à l&#8217;abri des influences extérieures. » (p. 99). Le moteur de cet engendrement langagier, <em>sui generis</em> et perpétuel, est le peuple, dépositaire et maître des lois du changement, conscience aveugle mais certaine de la langue. La linguistique évolutionniste du XIXe siècle conduit Gourmont à un rousseauisme de principe, fort angélique (sur une question de langue le peuple a toujours raison) mais paternaliste (il faut protéger ce peuple créateur des « influences extérieures »). Et pour commencer, ne point l&#8217;éduquer : ce grand enfant génial en matière de langage doit rester à l&#8217;état de nature. Gourmont pourfend l&#8217;apprentissage des langues (« La connaissance d&#8217;une langue étrangère est en général un danger grave pour la pureté de l&#8217;élocution », p. 65), de l&#8217;orthographe (<em>dompeteur</em> : « Cette prononciation absurde est un des méfaits de l&#8217;orthographe enseignée à des enfants du peuple », p. 115), des bribes de latin et de grec induisant au néologisme demi-savant (barbarismes du « delirium groecum » : « Voilà les résultats de l&#8217;instruction vulgarisée sans goût », p.33). L&#8217;école publique pervertit le génie populaire de la langue ; le rôle de l&#8217;élite cultivée est de ramener sagement le peuple à lui-même : « l&#8217;aristocratie intellectuelle, au lieu de restreindre la part du nouveau dans la langue, doit au contraire souffler au peuple abruti par les écoles primaires les innovations verbales qu&#8217;il est désormais inepte à imaginer » (p. 91). Les échos politiques d&#8217;une telle théorie de la langue ne laissent cependant pas d&#8217;apparaître. Quand il enfile les chaussons du philologue, M. le comte de Gourmont, quoi qu&#8217;il en pense, chausse les bottes des adversaires déclarés de la Gueuse.</p>
<p>          De l&#8217;inspiration directement politique de <em>Parlez-vous franglais ?</em> Etiemble ne fait pas mystère ; il la claironne. Que cet homme de progrès, anticolonialiste de toujours, fier d&#8217;un pays libre et qui dispense la liberté, mette en garde contre le danger de vassalisation <strong>(14)</strong>, on ne peut que lui rendre hommage ; encore que le péril ne fût pas grand dans la France en pleine euphorie gaullienne des premières années 60. Fallait-il pour autant rédiger un « discours de Phnom-Penh » linguistique un peu facile, usant (avec retard) d&#8217;une étonnante rhétorique stalinienne ? On reste confondu devant la bienveillance pour cet ouvrage dont témoignent ceux qui ne l&#8217;ont sans doute pas relu. La charmante pochade professorale, cri du cœur d&#8217;un savant, est un pamphlet antiaméricain haineux et violent, dont les thèmes et la logomachie rappellent les pires officines. On pardonnera au cher professeur d&#8217;être un peu léger sur la formation des mots composés français par juxtaposition, dès lors que son objectif principal est de dénoncer, en vrac, le pacte atlantique, les « négriers yankis » de Remington et de la General Motors (p.277), la « soi-disant sociologie d&#8217;outre-Atlantique », les femmes (« frigides, obsédées, puritaines et autoritaires » p. 378), la cuisine « infantile » (p. 379), « l&#8217;antisémitisme larvé, le racisme virulent » (p. 380), etc. Ce réquisitoire est exemplaire de l&#8217;antiaméricanisme du XXe siècle, tel que l&#8217;a décrit Philippe Roger <strong>(15) </strong>: d&#8217;inspiration éminemment intellectuelle, strictement défensif, il a pour politique un projet de consensus patriotique national et pour stratégie celle du regretté André Maginot. La dénonciation des anglicismes chez Etiemble n&#8217;est donc pas seulement un désir à la Gourmont de sauvegarder l&#8217;homogénéité de la langue, ou le refus, comme pour Estienne, de concéder une supériorité culturelle ou technique ; elle est un combat politique contre une colonisation concertée, qui procède d&#8217;abord par l&#8217;occupation de la langue et des esprits : « La vérité, c&#8217;est qu&#8217;on nous fait jargonner américain, afin de nous conduire à l&#8217;abattoir les yeux bandés » (p. 273). Mêler à son français un mot anglais, c&#8217;est prendre le joug de l&#8217;impérialisme : « Car, ne l&#8217;oublions pas, le sabir atlantyck, c&#8217;est la langue du camp de la liberté, celui de Franco, de Salazar, de Tchiang Kai-Chek » (p. 174). Il convient donc d&#8217;expurger la langue, d&#8217;y traquer le moindre emprunt d&#8217;un sens, d&#8217;un son, d&#8217;une forme, d&#8217;anéantir les cellules avant-coureuses du « cancer yanki » (p. 384). À ce jeu-là, animé de la plus sainte des colères, champion de la plus noble des causes (sauver la France, au nom de tous les opprimés), on s&#8217;emporte, on s&#8217;aveugle, on professe le purisme le plus conservateur, on hurle avec les loups (l&#8217;antiaméricanisme est la chose du monde la mieux partagée, y compris par l&#8217;extrême-droite), on dérape : « Force m&#8217;est de constater que s&#8217;ils torturaient et massacraient les résistants, les nazis se donnaient la peine de rédiger en vrai français leurs atroces tableaux d&#8217;honneur » (p. 233-4). Fusillés sans doute, mais en français <em>korrect</em> ; on a connu Etiemble mieux inspiré.</p>
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<p><strong>Le pouvoir des clercs</strong></p>
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<p>          Ce n&#8217;est cependant pas le seul amour de la Patrie, identifiée à sa langue, qui a suscité la rédaction de ces ouvrages. Forts de leur science, de leur autorité et de leur conviction leurs auteurs entendent bien profiter de leur croisade (et tel en est sans doute le ressort le plus secret) pour se poser en régents du langage. Que la langue française dût être dirigée, nul n&#8217;en a jamais douté en France ; le péril accroît cette exigence : « Ou bien nous &laquo;&nbsp;régenterons&nbsp;&raquo; le français, ce dont deux ou trois personnes m&#8217;accusent de vouloir faire &#8211; et elles ont bigrement raison ; ou bien, c&#8217;est clair, il n&#8217;y aura plus de français » (p. 396). Oui, mais « à qui donc confier le droit de &laquo;&nbsp;régenter&nbsp;&raquo; ? » (<em>Ibid.</em>). La réponse se lit en filigrane : à ceux que qualifie un savoir positif sur la langue (Estienne), surtout s&#8217;il se mêle d&#8217;une sensibilité esthétique due à la pratique littéraire (Gourmont et Etiemble <strong>(16)</strong>). Se portant vaillamment aux frontières (de l&#8217;idiome), pour combattre un péril qu&#8217;ils ont subrepticement exagéré, les clercs n&#8217;oublient pas de servir au passage les intérêts de leur corporation.</p>
<p>          Henri Estienne est représentatif de la situation pré-académique : jusqu&#8217;en 1635, il n&#8217;est point d&#8217;autorité reconnue en matière de langue française ; la question de la légitimité de l&#8217;usage est par suite au cœur de la réflexion linguistique (Trudeau : 1992). Quelle instance cautionne la norme ? Cela ne peut être l&#8217;Académie du Palais, laboratoire de l&#8217;éloquence royale, préoccupée de sujets moraux (Sealy : 1981, pp. 139 <em>sq</em>.), et pour Estienne cela ne saurait être la Cour. Le débat est ancien, il y intervient avec une ardeur d&#8217;autant plus grande qu&#8217;elle se fonde sur un regret. C&#8217;est par principe dans les milieux mondains que devrait se trouver « la vraye naïveté de nostre langue » <strong>(17)</strong> ; de fait, « la Cour a eu cest honneur autrefois (et principalement au temps de ce tant admirable roy François premier) de donner loy à la France universelle touchant le bon langage » (<em>Dialogues</em>, p. 119). La parlure mondaine contemporaine invite plutôt à la <em>laudatio temporis acti</em> : « Fuit enim tempus quum in ea [aula] sermonis puritas quaerenda esset » (<em>Hypomneses</em>, p. 55), « Autrefois il faloit chercher le meilleur langage entre les courtisans » (<em>Dialogues</em>, p.79). <em>Fuit</em> <em>tempus</em>, <em>autrefois</em> : comme Estienne, la plupart des grammairiens de son époque, de Tory à Pasquier, en passant par Meigret, Des Autels et Peletier, portent le deuil de la cour du grand roi, inventant malgré eux l&#8217;inflexion nostalgique que prendra trop souvent, jusqu&#8217;à nous, le discours sur la langue ; comme Estienne, ils récusent l&#8217;autorité de la Cour actuelle : « j&#8217;estime qu&#8217;il n&#8217;y a lieu où nostre langue soit plus corrompue » (Pasquier, <em>Ibid</em>.). C&#8217;est toutefois l&#8217;auteur des <em>Dialogues</em> qui donne leur plein développement à ces attaques, en fournissant les raisons : mollesse des mœurs (on affectionne la douce articulation italienne), ignorance profonde, volonté de distinction, snobisme italianisant : « MM. les courtisans se donnent le privilege de legitimer les mots françois bastards, et naturalizer les estrangers » (<em>Conformité</em>, p. 14). À l&#8217;instar de ses prédécesseurs, Estienne attribuerait volontiers ce privilège au Parlement, non point pour la qualité de sa langue (qui jargonne parfois), mais pour la solidité de son savoir. Les juristes ont pour métier de dire le droit, en l&#8217;asseyant sur la fréquentation des textes anciens ; leur mission est en cela comparable à celle du grammairien. Estienne, qui partage avec Fauchet et Pasquier la pratique des romans médiévaux et de leur langue, tient que la « cognoissance du vieil langage » est le plus sûr moyen d&#8217;identifier et de corriger la « dépravation qui est aujourd&#8217;huy » (p. 157). De ce conflit entre la Cour et le Parlement, qui traverse le siècle et ne prendra fin qu&#8217;avec la fondation de l&#8217;Académie française (dont le Parlement de Paris bloquera les statuts pendant plus d&#8217;un an), Estienne donne une interprétation originale. Il y voit une possible collaboration, ou du moins une répartition des rôles : « J&#8217;ay toujours eu ceste opinion, que la Cour estoit la forge des mots nouveaux, et puis le Palais de Paris leur donnoit la trempe » (<em>Conformité</em>, p. 14). L&#8217;érudition a pour emploi de valider la néologie curiale, en la passant au filtre du savoir et de la raison. Une telle fonction ne pourrait-elle s&#8217;exercer au sein de la Cour, dès lors qu&#8217;y pénétrerait un état d&#8217;esprit « parlementaire » ? « Philausone : Il semble que vous imaginiez une cour telle que pourroit estre une cour de parlement » (p. 84). Il s&#8217;agit, en prenant appui sur les quelques courtisans « amateurs du vray langage françois », auxquels Estienne présente une <em>Condoléance</em> marotique <strong>(18) </strong>de restaurer chez les élites mondaines un amour sincère de la langue, éclairé par la raison et qu&#8217;informe la science. La Cour a besoin de savants ; tel est le sens ultime des <em>Dialogues</em>. Ce faisant, Estienne entre dans les vues du roi, soucieux de ramener son entourage à des valeurs morales, à la noblesse des conduites, au respect du patrimoine culturel national. Le projet royal d&#8217;éloquence française travaille les scansions (Cour/Parlement, France/Italie, etc.) d&#8217;un débat sur la langue, et sur l&#8217;autorité de son usage ; Henri Estienne y fait entendre, ainsi qu&#8217;écouter avec bienveillance, le point de vue des clercs et des érudits.</p>
<p>          « Une académie serait utile&#8230; » : Gourmont décrit avec ironie la situation post-académique et désenchantée. Certes, une instance légitimante existe, mais l&#8217;ont déconsidérée sa légèreté (elle prépare son dictionnaire comme « on joue au corbillon », son ignorance de l&#8217;histoire de la langue, son purisme aveugle. Ainsi, ayant accepté de faire entrer au <em>Dictionnaire</em> le verbe <em>engueuler</em>, elle refuse ensuite <em>esquinter</em> (« mot très convenable » dit Gourmont) : « Nul ne saura jamais pourquoi et cela n&#8217;a aucune importance, les décisions linguistiques de l&#8217;Académie étant considérées depuis longtemps comme de simples propos de salon » (<em>Le dictionnaire</em>, p.39). Il ne s&#8217;agit pas, d&#8217;ailleurs, de seulement passer au tamis la langue contemporaine, de rendre au cas par cas des avis, quelque motivés qu&#8217;ils soient. Une académie à la Estienne, gardienne de la langue au nom du savoir et du goût, serait-il est vrai un progrès sur une Compagnie qui laisse au caprice le soin d&#8217;emplir la corbeille lexicale légitime. Mais la question n&#8217;est pas d&#8217;agir par prétérition, en préparant un dictionnaire normatif « inconnu du public et déjà démodé quand il paraît » (<em>Esthétique</em>, p. 80) ; Gourmont perçoit que le projet de Conrart, repris de la Crusca, d&#8217;établir une langue de bon usage, en constituant sa nomenclature (ce que fit avec succès la première édition du <em>Dictionnaire</em>) ne répond plus aux besoins actuels. Il convient d&#8217;« agir dans le présent » et de produire du vocabulaire ; l&#8217;Académie dont Gourmont rêve « serait chargée de baptiser les idées nouvelles ; elle trouverait les mots nécessaires dans le vieux français, dans les termes inusités, quoique purs, dans le système de la composition et dans celui de la dérivation » (Ibid.). Fort proche, par son inspiration, du Fénelon de la <em>Lettre à l&#8217;Académie</em>, qu&#8217;il ne cite cependant pas, Gourmont en appelle à une politique d&#8217;enrichissement endogène de la langue, à un natalisme lexical pourrait-on dire, s&#8217;il n&#8217;avait par ailleurs moqué le démographisme <strong>(19)</strong>. À qui confier une telle entreprise ? L&#8217;objet étant « non pas d&#8217;entraver la vie de la langue, mais de la nourrir au contraire » (<em>Esthétique</em>, p. 80), le recours à l&#8217;Académie paraît exclu ; mais comme il s&#8217;agit également de « la préserver contre tout ce qui tend à diminuer sa forme expansive » (Ibid.) on ne fera pas confiance pour autant aux « pédants de la science, de la grammaire et de l&#8217;industrie » (Ibid., p.99), trop heureux d&#8217;emprunter à l&#8217;anglais ou de façonner une cuistrerie néo-grecque. Rétif à l&#8217;emprise sociale des ingénieurs et techniciens du Progrès, fort critique à l&#8217;égard des maîtres et des professeurs (qui ont, en particulier, gâté l&#8217;instinct langagier du peuple), se défiant des tâcherons de la basse littérature, Gourmont dessine en creux la figure d&#8217;Autorité conforme à ses vœux. Un écrivain de talent, tout d&#8217;abord, sensible par expérience à la beauté du langage, formé ensuite (le point est crucial) au savoir positif sur la langue et sur les modalités de son évolution : un Fénelon qui aurait lu Bourciez, Gaston Paris écrivant comme Barbey. Homme de lettres et de science, respectueux du génie linguistique populaire, favorable aux innovations de bon aloi, il rendrait les meilleurs services à la défense et au perfectionnement du français. « Une académie serait utile, composée d&#8217;une vingtaine d&#8217;écrivains &#8211; si on en trouvait vingt &#8211; ayant à la fois le sens phonétique et le sens poétique de la langue » (Ibid.). Certes, les oiseaux sont rares, dont on formerait cette « chimérique assemblée » ; le profil du poste tient de l&#8217;autoportrait. De plus, Gourmont par principe n&#8217;est candidat à rien. Il esquisse pourtant ce qui pourrait refonder le projet académique à l&#8217;orée du XXe siècle, et constituer un nouveau pouvoir clérical sur la langue. Estienne, pour des raisons personnelles, faisait toute confiance aux érudits ; pour des raisons similaires, Gourmont met en avant l&#8217;expérience esthétique éclairée. L&#8217;écrivain est maître du langage, dès lors qu&#8217;il admet les lois de la philologie et respecte la créativité populaire, en la guidant avec bienveillance.</p>
<p>          Deux générations plus tard, l&#8217;Académie française n&#8217;a pas meilleure presse pour Etiemble : « Est-ce ma faute si, indigne de son rôle, une majorité ignorante ou gâteuse paralyse le petit nombre de ceux qui pourraient et voudraient bien faire ? » (p. 396). Il convient pourtant d&#8217;agir ; <em>Parlez-vous franglais ?</em> en clame à grands cris l&#8217;extrême urgence, qu&#8217;aggrave la défaillance de l&#8217;autorité en matière de langage : « surtout depuis que chacun, sous le fallacieux prétexte qu&#8217;il sait lire, s&#8217;arroge sur le patrimoine ancestral tous les droits, y compris celui de le dilapider » (Ibid.). Si Etiemble fait tant de bruit cependant c&#8217;est, semble-t-il, parce que l&#8217;on agit. Le courant favorable à un accroissement du vocabulaire français (sous des formes diverses : provignement de l&#8217;ancienne langue, ouverture aux dialectes, emprunts étrangers), issu de la Pléiade, relayé par Fénelon, les physiocrates et les révolutionnaires reprend vigueur dans la France de l&#8217;après-guerre en reconstruction : le pays souffle d&#8217;une carence de mots, comme il manque d&#8217;infrastructures et d&#8217;enfants <strong>(20)</strong>. Dès les années 50, de grands ingénieurs se mettent au travail, afin d&#8217;équiper la langue scientifique : le <em>Comité d&#8217;étude des termes techniques français</em>, fondé en 1954 par Georges Combet et Pierre Agron, regroupe des ingénieurs en provenance principale du Gaz de France ; ils seront rejoints plus tard par ceux que l&#8217;on pourrait appeler les grands polytechniciens du gaullisme (Chansou : 2002, pp. 57-71). Renforcé par des comités et commissions réunissant des professeurs de médecine (Henri Mondor, Charles Sournia), des journalistes sportifs (Jacques Ferran), etc. ce mouvement se structure et prend son essor véritable quand il reçoit l&#8217;appui de l&#8217;État. Par un décret en date du 7 janvier 1972, le Premier Ministre Jacques Chaban-Delmas crée le dispositif des Commissions ministérielles de terminologie ; dès le mois de janvier suivant, six arrêtés de terminologie sont publiés au <em>Journal officiel</em> : ils portent sur les domaines de l&#8217;audio-visuel, du bâtiment, du nucléaire, du pétrole, des techniques spatiales et des transports (Depecker : 2001, p. 25). Etiemble, dans son ouvrage et dans les rééditions, salue ces efforts auxquels il a participé (vocabulaire des sports) ; il laisse poindre toutefois son inquiétude. Non seulement sur l&#8217;efficacité de ces quelques digues élevées contre ce qu&#8217;il juge un raz-de-marée, mais par principe contre ces travaux d&#8217;ingénieur. Cette terminologie principalement scientifique et technique est conçue par ses premiers utilisateurs ; ce qui est de bon sens, mais ouvre la voie au gouvernement des experts. Ainsi, pour remplacer le « mot yanki <em>engineering</em> », Etiemble cite les « équivalents, plus aberrants les uns que les autres » proposés par les « experts » : <em>écotechnie</em>, <em>exploplaniéconotechnique</em>, <em>ingeneurie</em>, <em>multiscience</em>, <em>périscience</em>, <em>poliscience</em>, <em>prospectigénie</em>, <em>technoexpansion</em>, etc. (p. 65 ; plusieurs de ces termes semblent acceptables). Au fléau de l&#8217;anglicisme répond le travers des cuistreries ridicules que dénonçait Gourmont : le « pédantisme des techniciens » (<em>Franglais</em>, p. 370) jargonne, en anglais comme en grec. Plus grave encore, l&#8217;impéritie académique laisse les ingénieurs prendre autorité sur la langue. Le pamphlet d&#8217;Etiemble peut se lire par suite comme la tentative, au motif d&#8217;un péril qu&#8217;il serait le seul à mesurer et à dénoncer pleinement, de replacer l&#8217;usage sous la férule cléricale. En contournant la technocratie linguistique. Par le bas, tout d&#8217;abord, grâce à un appel assez gourmontien au bon sens populaire (« Le peuple, lui seul, dans la mesure où il ne sait ni le grec ni l&#8217;anglais, trouvera le mot expressif, sonnant clair, et qui fera image », p. 371) <strong>(21)</strong> ; et surtout par le haut, en ayant recours aux écrivains (que ces comités « s&#8217;adjoignent un ou deux amateurs du langage, des gens comme Queneau ou Perret », p. 372). La seule autorité en fait qui peut équilibrer ces forces contradictoires est le Janus bifrons auquel <em>l&#8217;Esthétique</em> élevait un autel : l&#8217;écrivain savant, le savant écrivain : « Associer quelques écrivains, linguistes, humanistes, grammairiens qui, à partir de ces travaux préliminaires, trancheront en dernier ressort et dont les décisions orienteront l&#8217;usage » (p. 357). Notons les expressions <em>travaux</em> (seulement) <em>préliminaires</em>, <em>en dernier ressort</em>, <em>orienter l&#8217;usage</em> : il s&#8217;agit bien d&#8217;affirmer un pouvoir <strong>(22) </strong>; observons l&#8217;emploi du terme <em>humaniste</em>. L&#8217;employant Etiemble rappelle que la langue est affaire de savoir et de talent, de culture et de goût, que sa défense participe d&#8217;un attachement à des valeurs, à un univers dont il semble craindre la disparition. Le hideux visage de la modernité se laisse découvrir, qu&#8217;il porte le masque de l&#8217;anglicisme ou de la cuistrerie : il est sans âme, comme il est sans langage. Le règne du technicien, du commercial et du communicant déclasse le professeur et l&#8217;écrivain ; or c&#8217;est grâce à eux que l&#8217;on combattra la tyrannie linguistique, pas avec un bataillon d&#8217;ingénieurs. Au nom des Humanités Etiemble défend une corporation cléricale en déclin, destituée par la puissance médiatique et solidaire d&#8217;une collectivité menacée. Au fond, l&#8217;Amérique capitaliste, le colonialisme yanki, l&#8217;arrogance abêtissante des médias, le gouvernement des experts, l&#8217;indulgence coupable des linguistes modernes forment un tout, dénoncé en bloc. Que les clercs fassent leur devoir, dès lors que l&#8217;Académie a failli. Les soutiens cependant sont maigres, qui pourraient aider à fortifier convenablement la langue : la « chère Sorbonne » sans doute (pour autant qu&#8217;elle sache écrire), des écrivains instruits du fonctionnement des langues (Raymond Queneau est un bon exemple). Certes, comme Gourmont Etiemble n&#8217;est pas candidat (« Cette commission de &laquo;&nbsp;régents&nbsp;&raquo;, je n&#8217;aspire nullement à la régenter » p. 397) ; il a d&#8217;autres ambitions : s&#8217;emparer à grand bruit de l&#8217;étendard normatif, prendre avec éclat la direction de la réforme, en énoncer haut et fort les modalités et les intentions. Ayant souligné la dérive technicienne de la production terminologique, il fut sur ce point entendu. Un décret daté du 3 juillet 1996, abrogeant celui de 1972, réorganise le dispositif des commissions ministérielles de terminologie, les plaçant sous l&#8217;autorité de l&#8217;Académie française, que ce décret cite onze fois <strong>(23)</strong> : le putsch clérical aura servi à restaurer l&#8217;ancien régime de validation des usages.</p>
<p> </p>
<p>          Ces croisades érudites contre l&#8217;invasion lexicale résultent en fait d&#8217;une émotion patriotique et civique ; estimables en cela, elles souffrent néanmoins de se prévaloir de la Science. Exprimant la colère du citoyen, elles font également entendre l&#8217;ambition du clerc. Le péril exagéré est prétexte à esquisser et à promouvoir une autorité nouvelle en matière de langage, équilibre délicat de génie populaire et de direction savante, de science et de goût, d&#8217;esthétique et de grammaire. Assemblée chimérique sans doute, soupir des vaincus de 1635. Mais Richelieu, en fondant l&#8217;Académie, a-t-il choisi la meilleure option?</p>

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		<title>Francopolyphonie du Tout-Monde : Penser la francophonie avec Édouard Glissant</title>
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		<pubDate>Tue, 14 Nov 2006 22:11:51 +0000</pubDate>
		<dc:creator>bcerquiglini</dc:creator>
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		<description><![CDATA["Je te parle dans ta langue et c'est dans la mienne que je te comprends" (Édouard Glissant, Poétique de la relation, p. 122).
Texte d’une intervention au cours d’une table ronde consacrée à « Édouard Glissant, le Tout-monde », Jacques Neefs, Christian Delacampagne et Bernard Cerquiglini, Université Johns Hopkins (Baltimore, Etats-Unis), 26 octobre 2006.]]></description>
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<p> </p>
<p>          Édouard Glissant est-il un écrivain francophone ? Cette question, souvent posée, peut recevoir des réponses positive et négative.</p>
<p>          Il est certes habituel de le considérer comme un auteur francophone. Des raisons anecdotiques (dans les rencontres internationales d&#8217;écrivains, Édouard Glissant tient à indiquer comme pays de provenance, non pas la France mais la Martinique), viennent se joindre à des motifs très profonds : la Caraïbe, pensée dans son altérité, est le creuset de son inspiration, de son œuvre romanesque comme de sa réflexion. Cette dernière est traversée de notions dont le caractère caraïbe est évident : <em>pensée archipélique, culture composite, créolisation, pensée de la trace</em>, etc. En un autre sens cependant on ne saurait le ranger parmi ce que l&#8217;on nomme d&#8217;ordinaire les auteurs francophones. Pour des raisons diverses. D&#8217;une part il est un écrivain que l&#8217;on peut à bon droit qualifier de français : publié par les éditions Gallimard, il n&#8217;emploie pas le créole mais (ceci est particulièrement notable dans ses ouvrages de réflexion) une langue plus proche en fait de celle de Paul Claudel que du français qu&#8217;illustre par exemple son disciple Patrick Chamoiseau. D&#8217;autre part, et dans une tout autre direction, son horizon est le monde entier, dans sa diversité ; au plus vrai, Édouard Glissant se qualifierait sans doute volontiers d&#8217;écrivain <em>tout-mondial</em>. Enfin, et c&#8217;est ce qui nous importe ici, Édouard Glissant semble se méfier de la francophonie :</p>
<p> </p>
<p>C&#8217;est d&#8217;ailleurs pourquoi je n&#8217;ai jamais accepté la sorte de vague ralliement qu&#8217;est la francophonie (<em>Poétique du divers</em>, p. 41).</p>
<p> </p>
<p>Paradoxalement le peu de goût d&#8217;Édouard Glissant pour la chose francophone (on a noté la formule quasi gaullienne : <em>vague ralliement)</em>, ainsi que sa théorie générale du Tout-monde nous permettent de saisir profondément la francophonie, en un mot de la <em>penser</em>.<em> </em><strong>(1)</strong></p>
<p> </p>
<p>&#8212;-</p>
<p> </p>
<p>          La francophonie est en effet un objet de réflexion. Il n&#8217;est pas besoin de penser le Commonwealth, lequel ne regroupe pas tous les pays anglophones (les États-Unis, au premier chef, en sont absents), et ne se fonde pas sur la langue anglaise, qui ne figure même pas dans ses statuts. Certes, la francophonie peut sembler un fait, ou du moins un critère géographique : il est des pays tropicaux, industriels, maritimes, granitiques ; il en est de francophones. Mais c&#8217;est oublier que le terme fut créé vers 1880 par le géographe républicain Onésime Reclus, opposant au second Empire puis Communard. Il entendait regrouper, au-delà du colonialisme, un vaste empire de langue, de culture et de valeurs républicaines, destiné à faire pièce aux prussiens campés derrière les Vosges. Les indépendances réalisées, le terme fut repris par les présidents Senghor (Sénégal), Bourguiba (Tunisie) et Diori (Niger), afin de projeter une forme d&#8217;alliance postcoloniale, de coopération apaisée avec l&#8217;ex-métropole. Le rêve de Reclus fut en somme réalisé par les décolonisés eux-mêmes.</p>
<p>          La francophonie est une géographie, qui résulte de l&#8217;histoire et que mobilise un projet politique. Elle est de part en part une ambition collective, un espoir. Devenue institutionnelle au cours du XXe siècle, elle est la seule organisation internationale fondée sur une langue. Que celle-ci sur le français n&#8217;est en rien un hasard.</p>
<p> </p>
<p><span style="text-decoration: underline;">Un tropisme à l&#8217;universel</span></p>
<p> </p>
<p>          Cet idiome possède en effet quatre traits propres qui en expliquent la singularité et la vocation à « rallier ».</p>
<p>          C&#8217;est une langue essentiellement messianique. N&#8217;existant que par son expansion, cet idiome n&#8217;a de valeur que par elle. Quand Rivarol, à la fin du XVIIIe siècle, remporte le prix de l&#8217;Académie de Berlin avec son <em>Essai sur l&#8217;universalité de la langue française</em>, le français est la langue des élites européennes cultivées ; mais il est alors très peu parlé en France. Son histoire est celle d&#8217;une expansion continue, puis d&#8217;une aspiration à l&#8217;universel : développement exclusif en France aux dépens des dialectes ; extension conflictuelle en dehors des frontières. Une expression cartographique est couramment donnée à ce développement, le français s&#8217;étendant peu à peu, par cercles excentriques, à partir de la région parisienne, en un déploiement parallèle à l&#8217;expansion politique des Capétiens puis de leurs successeurs, et à l&#8217;accroissement de leurs possessions. Rappelons que l&#8217;invention, à la fin du XIXe siècle, du <em>francien</em> (dialecte supposé de l&#8217;Île-de-France médiévale, que l&#8217;on croit à l&#8217;origine du français national) est due notamment à la nécessité topologique de fixer une origine séminale et ponctuelle à cette expansion excentrique ; le francien fut en outre inventé par des grammairiens républicains et jacobins, par ailleurs défavorables aux patois, favorables à la domination du français en France et au-delà des mers. <strong>(2)</strong> Nous avons parlé de messianisme. Le français possède cette spécificité d&#8217;être fort, non seulement du nombre de ses locuteurs maternels (comme tout idiome) mais de celui de ses apprenants. Sa vitalité tient à ce que d&#8217;autres le désirent, l&#8217;apprennent et l&#8217;emploient. L&#8217;État français attribue des crédits considérables à la diffusion extérieure de sa langue ; on sait l&#8217;ampleur de la francophonie institutionnelle.</p>
<p>          Le français est ensuite une langue principalement artificielle. Il possède un socle stable et normé, dû au travail normatif important depuis le XVIIe siècle ; ce dernier a touché principalement la correction syntaxique, monumentalisation de la langue. Épuré, surveillé, protégé (État, Académie, institutions diverses) le français n&#8217;est en rien un idiome laissé à son libre cours. Ce qui a deux conséquences contradictoires. Le conservatisme et le purisme y sont d&#8217;une part des plus puissants ; sa nature artificielle et scolaire a facilité d&#8217;autre part sa diffusion mondiale. <strong>(3)</strong></p>
<p>          C&#8217;est également une langue constitutivement politique. Tissant le social, elle institue la citoyenneté : parler français, c&#8217;est toujours appartenir. En France les noces de la langue du pouvoir sont anciennes : <em>Serments</em> de Strasbourg, édit de Villers-Cotterêts, etc. La francophonie, comme institution internationale élaborée à partir des années 1960, est l&#8217;ambition d&#8217;une appartenance nouvelle. Elle n&#8217;est rien d&#8217;autre que l&#8217;extension au monde de cette capacité à produire du politique. Les présidents Senghor, Bourguiba et Diori ont donné à leur projet politique un fondement linguistique par un réflexe de chefs d&#8217;État, de citoyens et d&#8217;anciens élèves.</p>
<p>          Le français est enfin une langue fortement axiologique ; elle s&#8217;accompagne de valeurs communément partagées. Dans cet ensemble massif de représentations collectives que l&#8217;histoire a constituées, et qu&#8217;Édouard Glissant nomme justement « la masse tranquille de la langue » (<em>Poétique de la relation</em>, p. 122), se rencontre une affection généralisée (on n&#8217;ignore pas le succès des concours de dictées et des émissions audiovisuelles), laquelle peut tourner au fétichisme obsessionnel (purisme) ; on y discerne également un privilège accordé à l&#8217;origine <strong>(4)</strong> ; on y trouve enfin un ensemble de valeurs unanimement attribuées à l&#8217;idiome. Celles-ci furent tour à tour : la clarté (aux XVIIe et XVIIIe siècles), l&#8217;expression de la liberté et des droits de l&#8217;homme (depuis la période révolutionnaire), l&#8217;ardeur postcoloniale (de Reclus à Fanon), l&#8217;humanisme enfin (« humanisme intégral » de Léopold Senghor). Édouard Glissant parle, non sans quelque suspicion, d&#8217;une « transcendance de la francophonie » (<em>Poétique de la relation</em>, p. 127). Le ralliement francophone fut bien l&#8217;œuvre de décolonisés ; mais ceux-ci étaient passés par l&#8217;école de la République française. Ils y avaient acquis la conviction que le français est un instrument de libération et de fraternité par l&#8217;amour partagé du bien dire : l&#8217;idée qu&#8217;un lien grammatical fédère les hommes libres.</p>
<p>          Le français est à la fois une langue est un <em>logos</em>. Nous parlerons à son sujet de <em>monologisme </em>: une langue pensée comme unique, fondée sur une norme stricte, objet d&#8217;un logos unitaire, associée à une axiologie rassembleuse. La francophonie est d&#8217;essence monologique. On n&#8217;explique pas autrement qu&#8217;un projet politique international ambitieux ait pu se bâtir sur une langue ; on comprend sa vocation à unir, en regroupant et en protégeant :</p>
<p> </p>
<p>Dans le contexte indéterminé de ce qu&#8217;on appelle la francophonie, l&#8217;idée apparemment simple était donc de considérer la langue française comme porteuse a priori de valeurs, par quoi elle eût pu aider à corriger les tendances anarchisantes des diverses cultures qui, entièrement ou partiellement, relèvent de son expression. La francophonie ne serait pas tant ce qu&#8217;elle avouerait d&#8217;être, un rassemblement solidaire de convergences culturelles, qu&#8217;une sorte de prophylaxie générale contre des déculturations et des diffractions estimées regrettables. C&#8217;est ainsi du moins qu&#8217;on pourrait analyser le discours de nombre de ses premiers promoteurs. (<em>Poétique de la relation</em>, pp. 126-127).</p>
<p> </p>
<p><span style="text-decoration: underline;"><br />
</span></p>
<p><span style="text-decoration: underline;">De l&#8217;universel à la mondialisation</span></p>
<p> </p>
<p>          Ce « rassemblement solidaire de convergences culturelles », pour reprendre la belle formule d&#8217;Édouard Glissant, pensé par ses fondateurs comme un lien apaisé entre les ex-colonies et l&#8217;ex-métropole, est plus que jamais nécessaire : il est une réponse à ceux des effets de la mondialisation que l&#8217;on peut juger néfastes ; il constitue une valeur est une perspective d&#8217;avenir pour le Tout-monde :</p>
<p> </p>
<p>J&#8217;appelle Tout-monde notre univers tel qu&#8217;il change et perdure en échangeant, et, en même temps la « vision » que nous en avons. (<em>Traité du tout monde</em>, p. 176).</p>
<p> </p>
<p>« Le temps du monde fini commence » avait noté Paul Valéry. Édouard Glissant décrit un univers désormais parcouru en tous sens, immédiat en chacun de ses points, perpétuellement contemporain, tendant enfin à l&#8217;unification, à la banalisation et au sabir (les mêmes objets, les mêmes rites, les mêmes langages). Le projet francophone acquiert par suite une singulière actualité ; il est une offre politique estimable et féconde, une solution aux problèmes que pose l&#8217;étape actuelle de la mondialisation.</p>
<p>          Trop utilisé, ce dernier terme est laissé dans le vague, sinon dans l&#8217;à-peu-près de l&#8217;invective. C&#8217;est au contraire un phénomène précis et qui possède une histoire. La mondialisation économique, dont les racines sont anciennes (elles plongent dans le XVIe siècle) a ouvert les océans, les échanges et les marchés. Au cours du XXe siècle, une mondialisation informatique et informative est venue s&#8217;adjoindre à la précédente, la complétant et la renforçant (notamment par le privilège unifiant accordé à la langue anglaise) : médias de masse, nomadisme des télécommunications, internet. Une société de l&#8217;information universelle se met en place, dont on voit les apports immenses, mais aussi les limites. Comme le note pertinemment Dominique Wolton : « le mythe de la « société en ligne » rappelle l&#8217;importance des médiations nécessaires pour vivre ensemble : les ordinateurs sont connectés, les hommes et les sociétés ne le sont jamais » <strong>(5)</strong>. La fin des distances physiques, rappelle Wolton, révèle l&#8217;étendue des distances culturelles.  « J&#8217;écris désormais en présence de toutes les langues du monde », déclare Édouard Glissant (<em>Traité du Tout-monde,</em> p. 26) ; nous vivons désormais en présence de tous les habitants du monde. Cette présence aux autres passe cependant par la présence à soi :</p>
<p> </p>
<p>Je te parle dans ta langue et c&#8217;est dans la mienne que je te comprends (<em>Poétique de la relation</em>, p. 122).</p>
<p> </p>
<p>L&#8217;unification informationnelle entraîne un réveil des identités culturelles. Celles-ci peuvent être un refuge, repli sur soi par réaction, esprit de clocher au milieu, fondamentalisme agressif au pire (et le pire est déjà sous nos yeux). Elles peuvent être également une ardeur pacifique et démocratique : une relation, une cohabitation, un échange.</p>
<p>          Au travers d&#8217;expériences déjà en cours (Union européenne, Francophonie, alliance Espagne &#8211; Amérique latine, etc.) se laissent apercevoir les linéaments d&#8217;une nouvelle mondialisation bénéficiant des apports des précédentes ; elle se fonde sur la différence des cultures, le respect éclairé de l&#8217;autre, la cohabitation des mémoires, les rythmes dissemblables (vitesse de l&#8217;internet, lenteur des savoirs), au travers du multilinguisme enfin :</p>
<p> </p>
<p>Le divers du monde a besoin des langues du monde (<em>Traité du Tout-monde</em>, p. 121).</p>
<p> </p>
<p> « La pensée archipélique convient à l&#8217;allure de nos mondes (<em>ibid</em>., p.31) ». Il importe en effet de privilégier des zones culturelles et linguistiques d&#8217;échange et de solidarité, mettant en oeuvre la variété des êtres au monde. La mondialisation est une nouvelle donne, ainsi qu&#8217;une chance incroyable pour la francophonie ; pour autant qu&#8217;on la pense activement et en termes nouveaux. Elle est par excellence une de ces zones culturelles, multiples et solidaires. Dans les termes d&#8217;Édouard Glissant, elle est une <em>trace</em> frayée au travers des risques d&#8217;unification mondiale, une <em>relation</em>, non orientée et sans hiérarchie ; elle est un <em>archipel</em>.  Elle rassemble des pays et des cultures que tout distingue, mais que réunissent la pratique d&#8217;une langue et les valeurs que nous lui associons :</p>
<p> </p>
<p>Toute pensée archipélique est pensée du tremblement, de la non-présomption, mais aussi de l&#8217;ouverture et du partage (<em>Traité du Tout-monde</em> p. 231).</p>
<p> </p>
<p>La pensée archipélique convient à l&#8217;allure de nos mondes. Elle en emprunte l&#8217;ambigu, le fragile, le dérivé. Elle consent à la pratique du détour, qui n&#8217;est pas fuite ni renoncement. Elle reconnaît la portée des imaginaires de la Trace, qu&#8217;elle ratifie. Est-ce là renoncer à se gouverner ? Non, c&#8217;est s&#8217;accorder à ce qui du monde s&#8217;est diffusé en archipels précisément, ces sortes de diversités dans l&#8217;étendue, qui pourtant rallient des rives et marient des horizons. Nous nous apercevons de ce qu&#8217;il y avait de continental, d&#8217;épais et qui pesait sur nous, dans les somptueuses pensées de système qui jusqu&#8217;à ce jour ont régi l&#8217;Histoire des humanités, et qui ne sont plus adéquates à nos éclatements, à nos histoires ni à nos non moins somptueuses errances. La pensée de l&#8217;archipel, des archipels, nous ouvre ses mers. (<em>Ibid</em>, p. 31).</p>
<p> </p>
<p>          Observons cependant qu&#8217;adopter une telle perspective invite à une double action. Il convient tout d&#8217;abord de ramener vivement la francophonie à ce qui la définit, à ce qui par principe fonde et exprime la diversité culturelle : la langue. Regroupant toujours plus d&#8217;États (63 depuis le Sommet de Bucarest en septembre 2006) l&#8217;Organisation internationale de la Francophonie risque de devenir une sorte de « Nations unies bis ». On en voit les avantages (un poids institutionnel et diplomatique <strong>(6)</strong>) ; on en saisit les inconvénients : elle risque de perdre en compréhension ce qu&#8217;elle gagne en extension. Il importe donc de ressourcer la francophonie dans la langue française. Accroître son enseignement et son usage, lier les pays officiellement francophones par une charte d&#8217;emploi du français, investir dans l&#8217;éducation et dans la recherche, promouvoir les échanges culturels, aider les créateurs et les écrivains : ils sont la source vive de la langue.</p>
<p>          Il est non moins urgent de repenser le fondement linguistique de cette solidarité culturelle. Si la francophonie entend porter dans le monde les couleurs de la diversité, on attend qu&#8217;elle l&#8217;illustre elle-même. Selon un paradoxe tout apparent, elle n&#8217;a d&#8217;avenir que par l&#8217;ouverture aux autres langues ; elle doit se faire <em>francopolyphonie</em>. En cela, sa tâche est double. Valoriser d&#8217;une part son plurilinguisme intrinsèque : être francophone, c&#8217;est être au moins bilingue. Et notons que si la France entend adhérer pleinement au projet francophone, elle doit protéger et promouvoir ses langues minoritaires. Comme l&#8217;affirme Édouard Glissant :</p>
<p> </p>
<p>Véhiculaire ou non, une langue qui ne se hasarde pas au trouble du contact des cultures, qui ne s&#8217;engage pas à l&#8217;ardente réflexibilité d&#8217;une relation paritaire aux autres langues, me paraît, peut-être à long terme, condamnée à l&#8217;appauvrissement réel (<em>Poétique de la relation</em>, p. 126).</p>
<p> </p>
<p>Mais surtout, la francophonie doit pluraliser l&#8217;idiome qu&#8217;elle offre en partage. Un archipel n&#8217;a pas de centre, il est relation et rhizome. Il convient par suite de mettre en cause la centralité et la primauté de la variété française. D&#8217;opposer au bloc dur, académique et scolaire, sur lequel ses promoteurs ont fondé le « ralliement » ce que Glissant appelle le <em>compromis créole.</em> Il ne s&#8217;agit certes pas de déconstruire la langue, mais d&#8217;opérer une infiltration, une progression par les marges, un libre marché des vocables ; il s&#8217;agit d&#8217;avoir au cœur l&#8217;intuition active de la créolisation, dans l&#8217;esprit la conscience qu&#8217;elle fut à l&#8217;oeuvre tout au long de l&#8217;histoire de cette langue. Pour cela le rôle des créateurs est exemplaire et décisif. L&#8217;écrivain Édouard Glissant en a l&#8217;expérience concrète et la conviction :</p>
<p> </p>
<p>Il y a aujourd&#8217;hui plusieurs langues françaises, dont la langue permet de concevoir sur un mode nouveau l&#8217;unicité, qui ne peut plus être monologique. Si la langue est donnée d&#8217;avance, si elle prétend à vocation, elle rate l&#8217;aventure et ne <em>prend</em> pas dans le monde (<em>Poétique de la relation</em>, p. 134).</p>
<p> </p>
<p>Se dessine ainsi une nouvelle <em>Deffence et Illustration</em> :</p>
<p> </p>
<p>Parlons à la France, non pas pour la combattre, ni pour en être les servants, ni pour en être les appointés, mais pour lui dire d&#8217;une seule voix que nous allons entreprendre autre chose. Expliquons-lui aussi que la norme de sa langue serait bientôt caduque (&#8230;) si la langue ne courait pas les hasards du monde. Et que nous l&#8217;avons transmuée, cette langue, la prenant avec nous. (<em>Traité du Tout-monde</em>,  p. 228).</p>
<p> </p>
<p>Il est urgent d&#8217;ouvrir la langue française sur le grand large. Non pas de l&#8217;universaliser au sens de Rivarol, mais de la tout-mondialiser dans la perspective de Glissant. Concevoir une <em>francopolyphonie du Tout monde </em>; en faire le vecteur de relations culturelles ouvertes, non orientées mais solidaires, expressions multiples d&#8217;une appartenance.</p>
<p> </p>
<p> </p>
<p>          Afin d&#8217;être la politique qui convient à l&#8217;univers contemporain, la francophonie doit d&#8217;abord être une <em>poétique</em>.</p>
<p>          Qu&#8217;un écrivain, par son œuvre magistrale, par sa réflexion profonde, par sa sensibilité extrême à la dialectique du mouvant et du constant, par son intuition caraïbe des appartenances, nous aide à concevoir une nouvelle francophonie, voilà la plus parfaite définition, en acte, de cette dernière.</p>

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		<title>Du bon usage de la Francophonie</title>
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		<pubDate>Mon, 06 Nov 2006 21:55:56 +0000</pubDate>
		<dc:creator>bcerquiglini</dc:creator>
				<category><![CDATA[Frances]]></category>
		<category><![CDATA[Articles]]></category>

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		<description><![CDATA["Il est urgent de faire respirer au pays le français du grand large, qui commerce avec les langues, innove dans l'innocence, s'enchante de la saveur des mots."
Version intégrale d'un article paru dans Libération le 28 septembre 2006 : http://www.liberation.fr/opinions/rebonds/207154.FR.php
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<p><strong>Le sommet de l&#8217;Organisation internationale de la francophonie s&#8217;ouvre à Bucarest.</strong></p>
<p> </p>
<p>Au delà des raisons circonstancielles, les analyses ont montré que le vote négatif au référendum sur le Traité constitutionnel résulte d&#8217;une blessure. La construction européenne semble mettre à mal une identité nationale que définissent un État centralisé, des habitudes colbertistes, l&#8217;amour du service public. On a cependant négligé un élément constitutif : la langue. Associée à l&#8217;État depuis toujours, au rayonnement culturel français depuis les Lumières, à la Nation en 1793, la langue française est identitaire : rassembleuse au sein de la République, fédératrice dans le monde. À l&#8217;heure de l&#8217;Union européenne son messianisme paraît blessé.</p>
<p>Malgré son plurilinguisme officiel, l&#8217;Europe politique semble avoir choisi l&#8217;anglais. On se tromperait toutefois en pensant que l&#8217;unilinguisme anglophone européen est un outil commode, qu&#8217;un idiome est neutre, Les arguments budgétaires cachent mal (les traductions et interprétations coûtant moins de trois euros par an à chaque Européen) la conviction que la modernité est anglo-américaine, comme l&#8217;ouverture au monde et l&#8217;intégration supranationale. On pourrait sans doute corréler le vote positif (mais minoritaire) au référendum en France avec la connaissance et une relative pratique de l&#8217;anglais. Accepter l&#8217;idée d&#8217;une Europe anglophone répugne en fait à la majorité des Français ; ils y voient, non sans raison, l&#8217;allégeance à une certaine politique européenne, par l&#8217;importation des termes et donc des concepts juridiques et économiques anglo-saxons. Le libéralisme commence par l&#8217;atlantisme lexical.</p>
<p>On mesure, à l&#8217;aune de ce référendum, le chagrin français : l&#8217;universalisme de sa langue battu en brèche, c&#8217;est l&#8217;identité nationale qui est meurtrie. Et le désir européen s&#8217;éloigne.</p>
<p>Si l&#8217;on entend préserver la France du repli sur soi, ne conviendrait-il pas de favoriser alors une agrégation qui est naturelle à ce pays, dont il pourra tirer profit et qui saura le protéger de ses démons ? La France officielle ne ménage pas son soutien à la Francophonie (l&#8217;Académie française vient de le montrer avec éclat en recevant Assia Djebar), l&#8217;idée francophone est toutefois rien moins que populaire. Qui dans l&#8217;Hexagone se tient pour francophone ? On en laisse le soin à ceux qui dans les frimas ou sous les tropiques parlent si heureusement (mais si curieusement) <em>notre</em> langue ; et les librairies de ce pays continuent à séparer scrupuleusement les littératures française et « francophone ».</p>
<p>On s&#8217;adressera tout spécialement au peuple de gauche qui, le 29 mai 2005, a rejoint le front du refus : dans ce domaine, il oscille entre l&#8217;indifférence complète et le soupçon de néocolonialisme. La Francophonie serait-elle de droite ? Rappelons qu&#8217;elle est de part en part un projet progressiste. Nommée et anticipée par le géographe communard Onésime Reclus, qui rêvait de libération des peuples, réalisée par les décolonisés eux-mêmes (Léopold Sédar Senghor, Habib Bourguiba, Hamani Diori), elle fut institutionnalisée en France (Sommets, etc.) par la Gauche. L&#8217;action internationale francophone se fonde sur des valeurs (solidarité Nord-Sud, respect de la diversité des cultures, etc.) qui ne sauraient passer pour ultralibérales ; elles devraient recueillir en France un large assentiment. Si l&#8217;Europe a souffert d&#8217;être portée par les seules élites éclairées, la Francophonie a vocation au soutien populaire. À condition cependant qu&#8217;on la décroche du rituel étatique obligé et qu&#8217;on la constitue en projet politique. La crise morale que notre pays traverse est telle que ce projet peut se permettre la plus grande audace : faire entrer promptement la France dans la Francophonie !</p>
<p>Il ne s&#8217;agit pas de donner davantage, de célébrer mieux, mais de construire une appartenance. Par la solidarité concrète des jeunesses, par les échanges culturels au sein d&#8217;un espace commun mais divers, par l&#8217;initiation à l&#8217;autre proche. Cela suppose toutefois que l&#8217;on presse l&#8217;évolution des représentations collectives, que l&#8217;on mette en cause notamment ce monolinguisme arrogant auquel se résume en France l&#8217;amour de l&#8217;idiome national. Une fixation qui ouvre la voie, par déplacement, à l&#8217;amour inconsidéré d&#8217;une seule langue étrangère, l&#8217;anglais. Le repli morose commence par le purisme quotidien, qui rejette les innovations (orthographe, féminisation, etc.), sourit des accents et des particularismes, méprise les parlers régionaux. Il est urgent de faire respirer au pays le français du grand large, qui commerce avec toutes les langues, innove dans l&#8217;innocence, s&#8217;enchante de la saveur des mots. La Francophonie est le partage d&#8217;une syntaxe et la dépense d&#8217;un lexique. Être francophone, c&#8217;est enraciner sereinement une langue mondiale, en saisir le prix par l&#8217;usage quotidien d&#8217;autres parlers, en accomplir le nécessaire progrès. Une France francophone s&#8217;ouvrirait aux vertus de la diversité intérieure (langues régionales et minoritaires), aux bienfaits de la pratique des langues (et pas seulement de l&#8217;anglais), aux exigences de leur perfectionnement ; elle assouvirait dans la générosité son messianisme linguistique. Elle porterait enfin les couleurs du plurilinguisme et saurait les faire respecter. Ayant renoncé à sa souveraineté (normative), ayant échangé le nationalisme langagier contre la fraternité internationale des parlures françaises, ayant l&#8217;expérience d&#8217;autres horizons et d&#8217;autres partages solidaires, fondée à défendre une langue et des valeurs désormais légitimement universelles, la France pourrait trouver dans la Francophonie la force et les moyens de reprendre alors, rassurée sans doute et résolue, le chemin de l&#8217;Europe.</p>

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		<title>Français, soyons francophones !&#8230; Afin d’être européens.</title>
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		<pubDate>Thu, 05 Oct 2006 01:50:21 +0000</pubDate>
		<dc:creator>bcerquiglini</dc:creator>
				<category><![CDATA[Politiques]]></category>
		<category><![CDATA[Articles]]></category>

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		<description><![CDATA["La France du refus crispé et frileux, grimace de l’affirmation internationale résolue, c’est aussi (ou c’est d’abord) celle du purisme quotidien et commun, qui rejette les innovations (orthographe, féminisation, etc.), sourit des accents et des particularismes, méprise les parlers régionaux."]]></description>
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<p>           Les derniers marxistes encore en activité ont soutenu, avec un certain à-propos, que les évènements de mai 1968 constituaient un remarquable processus d&#8217;adaptation et de modernisation de la société française. Le taux de chômage alors insignifiant, l&#8217;essor économique des Trente glorieuses semblaient contradictoires en effet avec l&#8217;idée que l&#8217;on se forme  d&#8217;une situation prérévolutionnaire. C&#8217;est ne pas voir que la jeunesse, en 1968, a brisé les carcans de la société gaullo-dirigiste établis à la Libération, insufflé un dynamisme que l&#8217;économie requérait par ailleurs, renouvelé les cadres et pris le pouvoir. Elle le possède encore ; mais elle est moins jeune&#8230;</p>
<p>C&#8217;est peu dire que la France paraît chercher un nouveau mai 68. La crise est larvée sans doute, mais elle est régulière, et constante la capacité apparente du pays à s&#8217;opposer à la nouveauté, à la réforme, au changement. Comme pour les évènements d&#8217;il y a bientôt quarante ans, on serait heureux de pouvoir analyser les faits à rebours : dans ce pays si rétif aux réformes qu&#8217;il préfère les révolutions, la crise serait à nouveau le moyen d&#8217;accoucher du neuf. Car il s&#8217;agit bien de neuf, qu&#8217;il convient d&#8217;accepter, d&#8217;adopter en l&#8217;adaptant ; c&#8217;est de la place active de la France dans le monde contemporain qu&#8217;il est question.  La libéralisation internationale des échanges (dans laquelle les grandes industries françaises prennent toute leur part), la construction européenne (pour laquelle la France a joué un rôle moteur) ne sont pas plus inévitables que le retour des saisons ; on peut penser qu&#8217;elles sont tout aussi bénéfiques : l&#8217;éradication du chômage (que d&#8217;autres pays ont réalisée) ne proviendra pas de vieilles recettes. . Comment rester la France, pour l&#8217;essentiel, dans un monde qui bouge ? Et dont le mouvement violente certaines de ses représentations les plus précieuses ? Il est possible de proposer, sinon des solutions (ce qui serait fort présomptueux) du moins quelques judicieux  terrains d&#8217;exercice.</p>
<p>Le rejet étudiant actuel d&#8217;un contrat qui instaure assez maladroitement une précarité juvénile, là où il faudrait négocier et accompagner la flexibilité des emplois est propice à revenir, près d&#8217;un an plus tard, au refus majoritaire ( en particulier chez les jeunes) du projet de Constitution européenne.</p>
<p>Au delà des raisons circonstancielles ou particulières, les analyses ont montré que le vote négatif du 29 mai 2005 résulte d&#8217;une blessure. La construction européenne semble en effet mettre à mal une identité nationale que définissent un État fort et centralisé, les habitudes colbertistes, l&#8217;amour du service public, etc. On a cependant négligé un élément constitutif : la langue. Associée à l&#8217;État depuis toujours, au rayonnement culturel français depuis les Lumières, à la Nation en 1793, la langue française est proprement identitaire : rassembleuse au sein de la République, fédératrice dans le monde. A l&#8217;heure de l&#8217;Union européenne son messianisme parait blessé.</p>
<p>Une anecdote. La place du Trocadéro à Paris s&#8217;ornant un jour de banderoles, affiches, et calicots rédigés en anglais seulement (on donnait le départ de la course automobile Paris-Dakar), il nous revenait, en tant que délégué général à la langue française auprès du Premier Ministre, d&#8217;appeler un responsable de la course, de lui faire valoir courtoisement qu&#8217;un affichage en français eût été utile (et se fût, accessoirement, conformé à la loi), et qu&#8217;il eût été habile, puisqu&#8217;il s&#8217;agissait de Paris-Dakar, de donner à lire un peu d&#8217;espagnol, d&#8217;arabe voire de wolof. Il nous interrompit d&#8217;un vigoureux: « Je vois que vous n&#8217;aimez pas l&#8217;anglais », puis, coupant nos protestations d&#8217;affection sincère pour cette langue, il conclut : « Et j&#8217;imagine en outre que vous détestez l&#8217;Europe ». Que diable l&#8217;Europe venait-elle faire tout soudain dans cette galère (à direction assistée) ? Pour cet homme, elle s&#8217;associait naturellement à l&#8217;anglais (ainsi qu&#8217;aux moteurs surpuissants et à l&#8217;évènement médiatique), pour exprimer la modernité, la traversée des frontières, le progrès.</p>
<p>Malgré le plurilinguisme officiel du Parlement européen, les trois langues de travail (allemand, anglais, français) admises à la Commission, en dépit de l&#8217;ardeur diplomatique déployée par la France, la Belgique et les instances francophones, il semble bien que l&#8217;Europe politique ait choisi l&#8217;anglais. On ne compte plus les réunions tenues, les documents fournis, les comptes rendus préparés en anglais seulement. C&#8217;est bien d&#8217;une politique à effet linguistique qu&#8217;il s&#8217;agit. On se tromperait en pensant qu&#8217;un idiome est neutre, que l&#8217;unilinguisme anglophone européen est un outil commode. Les arguments techniques et économiques fournis en sa faveur cachent mal (les traductions et interprétations coûtant moins de trois euros par an à chaque Européen) la conviction que la modernité est anglo-américaine, comme l&#8217;ouverture au monde et l&#8217;élévation supranationale. On pourrait sans doute corréler le vote positif (minoritaire) au référendum en France avec la connaissance et une certaine pratique de l&#8217;anglais. Accepter l&#8217;idée d&#8217;une Europe anglophone répugne à la majorité des Français ; ils y voient, non sans raison, l&#8217;allégeance à une certaine politique européenne, par l&#8217;importation lexicale des concepts juridiques et économiques anglo-saxons. Le libéralisme commence par l&#8217;atlantisme lexical.</p>
<p>On mesure, à l&#8217;aune de ce référendum,  le chagrin français : l&#8217;universalisme de la langue battu en brèche, c&#8217;est l&#8217;identité nationale, inséparable d&#8217;un idiome et de son destin, qui en est meurtrie. L&#8217;intégration européenne paraît bien aussi douloureuse qu&#8217;elle est nécessaire.</p>
<p>Si  toute idée d&#8217;appartenance  semble dès lors répugner aux Français, tentés par le repli sur soir, ne conviendrait-il pas de favoriser, à titre de pédagogie,  une agrégation qui est plus naturelle à ce pays, dont il pourra tirer profit et qui saura le protéger de ses démons ? La France officielle ne ménage pas son soutien  à la Francophonie (l&#8217;Académie française vient de le montrer avec éclat en élisant Mme Assia Djebar), le projet francophone est toutefois rien moins que populaire. Qui dans l&#8217;Hexagone se tient pour francophone ? On en laisse le soin à ceux qui dans les frimas ou sous les tropiques parlent si heureusement (mais si curieusement) cette langue ; et les librairies de ce pays continuent à séparer scrupuleusement la littérature française des littératures « francophones ». Comme l&#8217;Europe, la Francophonie requiert une pédagogie active.</p>
<p>On destinera cette dernière tout spécialement au peuple de gauche qui, le 29 mai 2005, a rejoint le front du refus : en matière francophone, il oscille entre l&#8217;indifférence complète et le soupçon de néocolonialisme. La Francophonie serait-elle de droite ? Rappelons qu&#8217;elle est de part en part un projet progressiste : nommée et anticipée par le géographe communard Onésime Reclus, qui rêvait de libération des peuples, réalisée par les décolonisés eux-mêmes, elle fut institutionnalisée  (Sommets, etc.) par le président François Mitterrand. L&#8217;action internationale francophone se fonde sur des valeurs (solidarité Nord-Sud, respect de la diversité des cultures, etc.) qu&#8217;on ne saurait qualifier d&#8217;ultralibérales ; elles devraient recueillir en France un large assentiment. Si l&#8217;Europe a souffert d&#8217;être portée par les seules élites éclairées, la Francophonie a vocation au soutien populaire. A condition cependant qu&#8217;on la décroche du rituel étatique obligé, aimable servitude pour chaque gouvernement,  et qu&#8217;on la constitue en projet politique spécifié : un ensemble de mesures traduisant un dessein. La crise morale d&#8217;adaptation que la France traverse est telle que ce projet peut se permettre la plus grande audace : faire entrer la France dans la Francophonie.</p>
<p>Il ne s&#8217;agit pas en effet de donner davantage, de célébrer mieux, de se rendre plus attentif, mais de construire une appartenance. En touchant s&#8217;il le faut aux représentations identitaires, en particulier à ce monolinguisme arrogant auquel se résume l&#8217;amour de l&#8217;idiome national. Une fixation qui ouvre la voie, par déplacement, à l&#8217;amour inconsidéré d&#8217;une seule langue étrangère, l&#8217;anglais.  La France du refus crispé et frileux, grimace de l&#8217;affirmation internationale résolue, c&#8217;est aussi (ou c&#8217;est d&#8217;abord) celle du purisme quotidien et commun, qui rejette les innovations (orthographe, féminisation, etc.), sourit des accents et des particularismes, méprise les parlers régionaux. Il est urgent de lui faire respirer le français du grand large, qui commerce avec toutes les langues, innove dans l&#8217;innocence, s&#8217;enchante de la saveur des mots. La Francophonie est le partage d&#8217;une syntaxe et la dépense d&#8217;un lexique ; elle est la faveur et le choix de plurilingues.  Être francophone, c&#8217;est enraciner sereinement une langue universelle, en saisir le prix par l&#8217;usage quotidien d&#8217;autres parlers, en comprendre et en accomplir le nécessaire progrès. Une France francophone s&#8217;ouvrirait aux vertus de la diversité intérieure, aux bienfaits de la pratique des langues (et pas seulement de l&#8217;anglais), aux exigences de leur perfectionnement ; elle assouvirait dans la générosité son messianisme linguistique. Elle porterait, enfin, les couleurs du plurilinguisme européen et saurait les faire respecter. Ayant renoncé à sa souveraineté (normative), ayant échangé le nationalisme langagier contre la solidarité internationale des parlures françaises, ayant l&#8217;expérience d&#8217;autres horizons et d&#8217;autres partages,  fondée à défendre une langue et des valeurs réellement universelles, la France pourrait trouver dans la Francophonie la force et les moyens de reprendre alors, rassurée, le chemin de l&#8217;Europe.</p>

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